‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarquesChapitre 9 sur 217 · LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN

nus, et en fin de compte le véritable avoir de ces nababs du temps ne se trouvait plus en rapport ni avec leurs acquisitions prodigieuses, ni avec leurs prodigalités inouïes. Grassus lui-même, dont la richesse était proverbiale et réputée sans pareille de son temps, ne fut pas aussi riche que certains affranchis de la première époque de l'empire, tels que Pallas, Galliste et Narcisse1. Les derniers temps de la république semblaient à Pline l'Ancien un âge de pauvreté , comparativement à celui où il vivait luimême2, et, selon toutes les probabilités, l'accumulation des capitaux, dans l'ère impériale, non-seulement atteignit des chiffres plus élevés, mais fut aussi plus générale et plus constante que sous la république.

Cependant les fortunes les plus grandes même de l'empire romain n'approchent pas, en capital et en revenus, des chiffres auxquels on estime les fortunes prépondérantes de l'âge moderne et de nos jours. Les plus grandes fortunes de l'antiquité romaine atteignent 300 et 400 millions de sesterces (de 81 1/2 à 108 3/4 millions de francs), et Ton n'y nomme que deux possesseurs de cette dernière somme, l'augure Gn. Lentulus et Narcisse, l'affranchi de Néron. Le plus gros revenu connu de l'antiquité, celui que l'on attribuait aux plus opulentes familles "romaines du commencement du cinquième siècle de notre ère, présente un chiffre d'environ 4,000 livres d'or en espèces , augmenté de rentrées en nature évaluées au tiers de cette somme, le tout constituant en bloc un revenu annuel de 6,090,000 fr. en notre

' Pline, Hist. nat., XXXIII, 134.

2 Ibidem, XIII, 92.

3 Marquardt, III, 2, n. 215; II, 3, n. 1132. — Dans toutes les conversions, nous avons suivi, avec l'auteur, la Métrologie de Hultsch [253].

Or, on estimait et estime encore à des chiffres en partie beaucoup plus élevés la fortune de bon nombre de grands et de financiers de notre temps, ou appartenant aux siècles qui l'ont immédiatement précédé. Antoine Fugger d'Augsbourg laissa en mourant, indépendamment de ses bijoux et des terres ou autres immeubles qu'il possédait dans toutes les parties de l'Europe, ainsi que dans les deux Indes, 6 millions de couronnes d'or soit 56,250,000 fr. en espèces sonnantes1. Voltaire2 évaluait à environ deux cents millions de francs, en monnaie du temps, la fortune de Mazarin. Le fameux Potemkin, au milieu de prodigalités colossales et d'une vie d'orgies, dont on ne trouverait le pendant que dans les Contes des Mille et une Nuits, amassa en seize ans une fortune de 90 millions de roubles, à une époque où le tolal des recettes annuelles de l'empire russe n'atteignait qu'environ 50 millions de roubles3. En Saxe, le comte de Bruhl , ministre aussi prodigue que son maître, dépensait, dit-on, chaque année, 2 millions de thalers (7 millions et demi de francs)4. En Angleterre, le prince Puckler-Muskau, dans ses Lettres d'un trépassé (t. III, 217), évaluait naguère à -150,000 1. st. seulement le revenu annuel de la famille de Bedford, tandis que ceux des ducs de Northumberland et de Buccleuch atteignaient chacun 200,000 1. st. ou 5 millions de francs5, chiffre que dépassent certainement encore, de nos jours, les revenus de plus d'un lord opulentdela Grande Bretagne.

1 Jacob, Production et consommation des métaux précieux (en anglais).

2 Siècle de Louis XIV, ch. vi.

3 Sybel, Opuscules historiques, I, 2, 170, etc. (en allemand).

4 Vehse, Hist. des cours d'Allemagne, XXXIII, 332.

5 Vehse, ouvrage précité, XXI, p. 31 et 280.

En Russie, la famille immensément riche des Chérémétieff possédait , d'après M. de Haxthausen1, avant l'abolition du servage, 200,000 serfs mâles (d'autres disent seulement 128,000), dont plusieurs étaient eux-mêmes des millionnaires.

Les Démidoff, grands propriétaires de mines et d'autres domaines, sont aussi, dit-on, possesseurs d'une énorme roche de malachite dont chaque poud vaut 800 roubles. Un autre propriétaire de mines richissime, AstascheiT, doit avoir retiré, dans la seule année 1843, de celles qu'il exploitait en Sibérie, 111 pouds d'or brut, représentant une valeur de près de 6,400,000 fr. Ajoutons que l'on estimait, il y a une vingtaine d'années, à plus de 375 millions de francs la fortune de l'enseigne Jakuboff, qui pouvait bien passer alors pour la plus colossale du continent ; mais qu'était cette fortune à côté de celle du baron James de Rothschild à Paris, évaluée, lors de sa mort en novembre 1868, à deux milliards de francs par les journaux. Aux États-Unis, Jean-Jacques Astor passait pour avoir une fortune de 25 à 30 millions de dollars, soit en francs de 125 à 150 millions pour le moins, et même plus considérable encore, à l'époque de son décès2; en 1865 enfin, un négociant de New-York, Alexandre J. Stewart, l'homme le plus riche de l'Union, fit la déclaration d'un revenu annuel de 4,071,256 dollars (21,628,500 fr), sur lequel il paya 407,125 dollars 60 c. iïincome taxe*.

Tout cela ne suffit pas, il est vrai, pour trancher la question de savoir si les Crésus de l'antiquité étaient ré-

1 Études sur les rapports intérieurs de la Russie, II, 226; III, 76; ainsi que II, 72, et III, 82 (en allemand).

2 F. Kapp, Histoire de l'immigration allemande en Amérique, p. 358. 8 Gazette nationale allemande du 23 août 1866.

ellement plus riches que ceux des temps modernes. Pour la décider, il faudrait encore avoir une connaissance exacte de la valeur d'échange du numéraire dans les deux périodes sur lesquelles porte la comparaison. Or, l'opinion que cette valeur d'échange a été, dans l'antiquité, bien supérieure à ce qu'elle est de nos jours, se trouve confirmée par les investigations les plus récentes auxquelles a conduit l'étude de la question. Il faut bien reconnaître que cette valeur effective fléchit un peu, durant les derniers siècles de la république et certainement aussi dans les premiers temps de l'empire, jusqu'à la fin du règne de Néron , mais seulement à Rome et en Italie ; il est certain toutefois qu'à partir de cette époque , elle reprit un mouvement ascensionnel dans toute l'étendue de l'empire romain1. Mais il n'est guère probable que l'on parvienne à déterminer, ne fût-ce qu 'approximativement, le rapport de la valeur d'échange du numéraire, dans l'antiquité, avec celle qu'il gagna dans les périodes qui suivirent la découverte de l'Amérique. Cependant, même dans le cas où la première eût été double de la seconde, on arriverait toujours à conclure que les plus grandes fortunes privées de l'antiquité étaient inférieures aux fortunes modernes de la même catégorie.

Mais ce n'est pas seulement le luxe des empereurs et des grands personnages de la çiernière période de la république qui porte un caractère exceptionnel; on peut en dire autant des autres exemples que l'on invoque pour té-

1 Rodbertus, De la valeur effective du numéraire dans Vantiquité, article de la Revue d'économie nationale de Hildebrand, XV (1870), p. 341, etc. ; XVI, 182, etc., 198, 232, etc. (en allemand). — Les conclusions de cette recherche ont fait revenir M. Friedlœnder de l'opinion contraire qu'il avait émise antérieurement dans le même recueil.

Page 1