Scène XII
Armand puis Thérèse
Arm., seul. Où vas-tu?... Ah! fais ce que tu voudras... demain je serai parti. {Apercevant 5 Thérèse qui entre.) Thérèse ! Oh ! mon cœur ! non ! je ne veux pas la voir ! (// se dirige vers la porte du fond.)
Thér. Eh bien ! mon cousin, on se sauve quand j'arrive ! .< 10
Arm. Pardon... je ne vous voyais pas...
Thér. Voilà plus d'une heure que je te cherche des yeux par tout le bal.
Arm., se rapprochant d^elle. Vraiment ! vous pensiez à moi? 15
Thér. Je crois bien... Ton tour est arrivé...
Arm. Quel tour?
Thér. Je t'ai inscrit pour la huitième contredanse...
Arm. Ah! c'est pour cela... je vous demande par- 20 don... mais ce soir... je ne suis pas disposé...
Thér. Comment ! vous ne voulez pas danser
Arm. Excusez-moi...
Thér. Il fallait donc me le dire !... moi qui ai [70]
Moi 8<- Acte II. Se. xii
refusé trois invitations... Vous allez voir que je vais manquer la contredanse... Je retourne à ma place. (Fausse sortie.}
Arm., la retenant. Restez... je vous prie... Puisque vous avez bien voulu m'accorder une contre- 5 danse... occupons-la... à causer... voulez-vous?
Thér. Ce n'est pas la même chose !
Arm., lui faisant signe de s"1 asseoir. Thérèse...
Thér., à part. Il est ennuyeux.
Arm. Je vous ai à peine vue depuis mon retour... 10 n'avez-vous rien à me dire ?
Thér. Mais on ne vient pas au bal pour causer... il me semble que nous avons assez bavardé ce matin... et je ne vois pas... Ah si, une rencontre... tu sais bien Lucie... 15
Arm. Lucie... non !
Thér. Mais si... tu la voyais au parloir... elle est mariée.
Arm. Ah !
Thér. Elle est allée l'année dernière aux eaux 20 d'Aix avec dix-sept robes ; est-elle heureuse !
Arm. Oh ! oui ! de façon qu'une personne qui y serait allée avec dix-huit robes serait encore plus heureuse ?
Thér. Ce n'est pas cela que je veux dire. ( On en- 25 tend la musique à côté.} Entends-tu l'orchestre... on commence...
Arm. Allez, je me reprocherais de vous retenir plus longtemps.
Thér. Oh ! il est trop tard maintenant... tout le monde est placé... Voyons, qu'avais-tu à me communiquer ?
Arm. Oh ! rien de bien intéressant... je voulais vous parler de vos souvenirs... de notre amitié 5 d'enfance... nous étions séparés... mais quel bonheur quand nous pouvions nous réunir... quand mon oncle m'emmenait avec lui au parloir de votre pension... le cœur me battait !
Thér. Oh ! à moi aussi ! 10
Arm. Vrai ?
Thér. Tu m'apportais toujours un sac de marrons glacés !
Arm. Ah !
Thér. Tu étais bien aimable de penser ainsi à 15 moi...
Arm. C'étaient mes pauvres petites économies d'un mois.
Thér. Je les aimais surtout à la vanille.
Arm. Malheureusement ! Ceux-là coûtaient deux 20 francs de plus que les autres.
Thér. Pauvre Armand ! Étais-tu bon ! {Riant.) Mais étais- tu drôle avec ton habit de collégien... trop court.
Arm. Hein ? 25
Thér. Ah ! tu nous faisais bien rire avec ces demoiselles ! Les grandes dessinaient ta caricature... moi je trouvais ça mal !
Arm. Thérèse ! Est-ce bien vous? vous si grave... [72]
Moi 8«- Acte II. Se. xii
si bienveillante... qui marchiez toujours les yeux baissés.
Thér. Ça... c'est notre professeur de maintien qui me l'avait recommandé.
Arm. Comment ! ces regards longs et tristes?... 5
Thér. Ah ! j'ai eu bien de la peine à me les mettre dans la tête ! mais le professeur me disait toujours: Mademoiselle Thérèse, vous riez trop ! ce n'est pas convenable... pensez à quelque chose de triste !
Arm. Et à quoi pensiez-vous ? 10
Thér. Je pensais que Boboche, notre petit chat de la pension, allait mourir !... Qu'as-tu donc?...
Arm. Rien... {A part) Boboche !... {Haut) Continuez... j'ai besoin de forces... j'ai besoin de vous entendre !... Ainsi, je vous paraissais bien 15 ridicule ?
Thér. Oh ! je n'ai pas dit cela !
Arm. Avec mes habits trop courts...
Thér., riant. Et tes gros souliers... toujours dénoués. 20
Arm. Et vous n'avez jamais remarqué autre chose?
Thér. Non !... Quoi donc?...
Arm. Oh ! rien... {A part) Oh ! les rêves ! les rêves !...
Thér. Armand... Tu souffres?... 25
Arm. Ne faites pas attention... c'est la fièvre qui s'en va... elle part... elle est partie ! Ah ! je me sens mieux !
Thér. Veux-tu que j'appelle mon oncle?
Arm. C'est inutile... (Lui pirnant la main.) Vois, ma main serre la tienne et ne tremble pas... mon regard est ferme... Thérèse, je puis te faire danser maintenant... je ne crains plus rien...
Thér. Ah ! désolée ! mais ton tour est passé ! Je 5
suis engagée pour la neuvième- ARM. C'est juste !
Thér. Cela t'apprendra à perdre ton temps...
Arm. Oh ! je ne le regrette pas ! (Lui tendant la main.) Adieu ! 10
Thér. Au revoir !
Arm., r examinant. Ah ! est-ce singulier ! j'avais toujours cru que tu avais les yeux bleus !
Thér. Eh bien? .
Arm. Ils sont gris ! 15
Thér., retirant sa main. Hein? il faut avouer, Monsieur, que vous n'êtes guère aimable au bal... Je ne t'en veux pas ! (Elle sort.)
Arm. Va vite, tu vas encore manquer la contredanse ! 20