Bonetti, Pià IX ad Imola e Roma. Napoli
semblèrent rendre à la chrétienté la noblesse de l'âge apostolique. Et jamais, sur le tombeau de tous les autres, les aveugles n'ont recouvré la vue^ les malades n'ont retrouvé la santé. Un humble moine perdu dans lainuit de sa cellule, une sœur de charité assise au chevet des mourants, seraient-ils plus près que l'Evêque universel du cœur de Dieu?
On peut cependant prévoir la béatification de l'exilé de Gaëte, du vaincu de Castelfidardo et de Porta-Pia. Ne croyez pas que le génie tout moderne de Léon XIII fasse oublier aux fidèles la chère figure de Pie IX. Celui-ci, par la simplicité de sa vie et la bonté de son cœur, a laissé en Italie et à Rome un souvenir qui ne périra point Déjà on ne pense plus aux faiblesses et aux contradictions de sa politique, si généreuse au début du règne, si '^timide et parfois si réactionnaire après 1849 : on ne se rappelle guère le despotisme de son secrétaire d'État, le cardinal aux yeux d'aigle, Antonelli : on sait seulement que ce pape eut toutes les vertus de son office et qu'il est mort parmi les ruines. Et les bonnes gens de Rome parleront longtemps de l'odieuse avanie par laquelle les plus tristes sujets de la péninsule outragèrent les reliques de Mastaï dans la nuit du 13 juillet 1881, sur le chemin de Saint-Pierre à Saint-Laurent-hors-les-lMurs.
Dès à présent, il est populaire, à la façon d'un thaumaturge bienfaisant et le naïf évangile de sa vie et de sa mort se trouve, sous la forme de petites brochures écrites sans beaucoup d'art, dans les mains de ceux qui regrettent le temps où Rome se contentait d'être la métropole du monde chrétien, et n'entretenait d'autre flotte que la barque mystique de saint Pierre. De son vivant, il passait déjà pour un personnage quelque peu surnaturel. Il avait, disait-on, le mauvais œil et jetait des sorts. On redoutait le regard direct de ses yeux noirs. J'ai vu bien des fois, à la sortie d'une église ou d'un couvent, les vieilles mendiantes assiéger sa voiture avec une avidité tempérée par la terreur : d'une main, elles recevaient Ja papéte\ de l'autre, sous leurs guenilles, elles lui faisaient en tremblant les cornes, moyen efficace pour conjurer les influences maléfiques. Mais, alors, il était le maître, avait une police terrible et des gendarmés que l'on exécrait, les pauvres gens! Maintenant qu'il est entré dans l'éternelle paix, le sentiment des simples s'est retourné, la dévotion a changé de pôle et Pie IX est devenu pour les foules l'objet d'un culte attendri, une sorte d'icône très sainte que l'Italie adore dans l'ombre.
. J'ai sous les yeux l'un de ces petits livres, Pie IX à Imola et à Rome, dont le compilateur.
296 MOINES ET PAPEiS.
M. Bonetti, a écrit une dizaine de volumes autour de la révolution italienne de 1870. On y trouve réunis les mémoires dé Francesco Minçccheri, l'un des plus dévoués serviteurs du papej à partir de 1834, à Imola, au Quirinal et au Vatican; des articles de journaux italiens sur lés derniers moments du Pontife, et, pour finir, la mission de Jean-Marie Mastaï au Chili, en 1823. Les auteurs de ce recueil édifiant témoignent en plusieurs endroits d'une espérance très digne de respect : ils attendent le procès de béatification et déclarent se soumettre d'avance au jugement de l'infaillible Église. Mais il est clair que, pour eux, les faits qu'ils rappellent intéresseront la future enquête canonique et forment, dès à présent, les premiers traits de la légende dorée du pape Pie IX.
Je commence par le dernier chapitre du volume, le voyage au Chili. Le 5 octobre 1823, le comté chanoine Mastaï s'embarquait à Gènes, en qualité de secrétaire du vicaire apostolique Muzzi, sur le brio-antin français VHéloïse. Le 10, une affreusetempête poussa le navire vers les rochets dé la côte de Tarragohe. Le prélat, ses clercs et ses
moines crurent leur dernière heure très prochaine. Ils roulèrent, comme une épave, du golfe de Valence aux Baléares. A Palma, la population les prit pour des pestiférés ; on mena au lazaret le nonce de Léon XII et son secrétaire Mastaï, qui venaient de débarquer péniblement, tout trempés d'eau salée, sur ce rivage peu hospitalier. Puis, on les étouffa de fumigations ; mais, quand les autorités apprirent qu'ils se rendaient au Chili au nom du Saint-Siège, l'affaire se compliqua. L'Espagne, qui ne voulait point reconnaître l'indépendance de la colonie révoltée, déniait au Pape le droit d-'y nommer des évêques ou d'y envoyer des légats. L'intervention de l'évêque de Majorque sauva les naufragés de l'emprisonnement dans l'île de Ceuta. Ils se rembarquèrent assez peu contents. La tempête, qui les guettait, les rejeta vers une montagne de Valence, la Sciaholata, dangereux pi-omontoire que Roland avait jadis fendu d'un bon coup d'épée. Secoués jour et nuit, ils passèrent en vue de Malaga, de Gibraltar et mirent le cap sur les îles Canaries. Dans les eaux deTénériffe, nouvelle alerte : des corsaires colombiens les arrêtaient brutalement et visitaient VHèloïse, suspecte de contrebande. Ils franchirent la ligne. Le 5 décembre, ils voguaient tout au long d'un rocher énorme, solitaire dans le vide infini de l'Océan, Sainte-Hélène. Le Pontife futur
put méditer alors sur les tristesses de VEcclésiaste et le néant des grandeurs humaines. Bientôt, perdus aux extrémités de l'Atlantique, les ecclésiastiques voyageurs commencèrent à ressentir les angoisses de la soif et de la faim. L'eau potable s^ était gâtée sous l'équateur; la tempête avait méchamment tué leurs poules et leurs canards. Le 22, l'horreur de la situation fut à son comble. Les pieux passagers, à deux doigts de la mort, étendus dans la chambre de YHéloîse, récitaient le rosaire d'une voix entrecoupée ; tout à coup, un paquet de mer frappa si rudement les flancs du navire, que le chanoine comte Mastaï fut lancé dans les bras du Père Arce, dominicain très vénérable. Une vague enlevait du pont le capitaine, que l'on eut beaucoup de peine à repêcher; des torrents de pluie dérobaient la vue du ciel et des flots. La bourrasque s'apaisa, mais pour reprendre de plus belle à quelques milles de Montevideo. Le vaisseau apostolique fut rejeté dans la haute mer, à travers des écueils formidables qui lui arrachèrent ses ancres. A Montevideo, repos de quelques jours. Puis, tempête nouvelle à l'embouchure du Rio de la Plata et, sur le fleuve même, une invasion de cruels moustiques des marécages américains, dont les piqûres vous tiennent éveillés jusqu'à la mort. De Buenos-Ayres à Santiago du Chili, le voyage s'acheva par la route déterre, eu
carrosse, sans autre inconvénient que de mauvais gîtes, le voisinage des tigres et la menace perpétuelle d'une attaque imprévue des Peaux-Rouges : ces anciens propriétaires du pays égorgeaint de temps à autre les courriers ou même des convois entiers de voyageurs à face blanche. Au passage des Cordillières, dans l'air trop rare des hauteurs, Mastaï faillit mourir d'asphyxie. Le 7 mars 1824, la mission pontificale touchait enfin au terme de ses longues fatigaes. Un an plus tard, elle reprenait le chemin de l'Europe, en une saison clémente. Cette fois, la tempête n'assaillit les missionnaires qu'au milieu du golfe du Lion et les poussa, plus vite qu'ils ne le souhaitaient, au golfe de Gênes. Dans leur sillage, voguait une corvette sarde, chargée de les protéger contre les corsaires barbaresques. Après quatorze jours de lazaret, ils mirent enfin le pied sur la terre italienne. Ils avaient fait sur mer leur temps de Purgatoire.
Le 25 mai 1827, Jean-Marie Mastaï était consacré, dans la basilique de Saint-Pierre-aux-Liens, archevêque de Spolète. Il allait se trouver en face d'un péril plus inquiétant pour un homme d'Eglise que la bourrasque, les pirates et la famine : à savoir, les libéraux italiens, les carhonari et les révolutionnaires du royaume apostolique. Il comn(iença dès lors à gravir ce calvaire qui fut si rude
M. Bonetti, a écrit utie dizainede volumes atilôur de la révolution italienne de 1870. On y trouve réunis les mémoires dé Francesco Miripccheri, l'un des plus dévoués serviteurs du papCj à partir de 1834, à Imola, au Quirinal et au Vatican ; des articles de journaux^ italiens sur lès derniers moments du Pontife, et, pour finir, la mission de Jean-Marie Mastaï au Chili, en 1823. Les auteurs de ce recueil édifiant témoignent en plusieurs endroits d'une espérance très digne dé respect : ils attendent le procès de béatification et déclarent se soumettre d'avance aU jugement de l'infaillible Eglise ^ Mais il est clair que, pour eux, les faits qu'ils rappellent intéresseront la future enquête canonique et forment, dès à présent, les premiers traits de la légende dorée du pape Pie IX.
Je commence par le dernier chapitre du volume, le voyage au Chili. Le 5 octobre 1823, le comté chanoine Mastaï s'embarquait à Gênes, en qualité de secrétaire du vicaire apostolique Muzzi, sur le brigantin français VHéloïse. Le 10, une affreusetempête poussa le navire vers les rochêi-s de la côte de Tarragohe. Le prélat, ses clercs et ses
moines crurent leur dernière heure très prochaine^ Ils roulèrent, comme une ép&ve, du golfe de Valence aux Baléares. A Palma, la population les prit pour des pestiférés ; on mena au lazaret le nonce de Léon XII et son secrétaire Mastaï, qui venaient de débarquer péniblement, tout trempés d'eau salée, sur ce rivage peu hospitalier. Puis, on les étouffa de fumigations ; mais, quand les autorités apprirent qu'ils se rendaient au Chili au nom du Saint-Siège, l'affaire se compliqua. L'Espagne, qui ne voulait point reconnaître l'indépendance de la colonie révoltée, déniait au Pape le droit d-'y nommer des évêques ou d'y envoyer des légats. L'intervention de l'évêque de Majorque sauva les naufragés de l'emprisonnement dans l'île de Ceuta. Ils se rembarquèrent assez peu contents. La tempête, qui les guettait, les rejeta vers une montagne de Valence, la Sciaholata, dangereux promontoire que Roland avait jadis fendu d'un bon coup d'épée. Secoués jour et nuit, ils passèrent en vue de Malaga, de Gibraltar et mirent le cap sur les îles Canaries. Dans les eaux deTénériffe, nouvelle alerte : des corsaires colombiens les arrêtaient brutalement et visitaient YHéloïse, suspecte de contrebande. Ils franchirent la ligne. Le 5 décembre, ils voguaient tout au long d'un rocher énorme, solitaire dans le vide infini de l'Océan, Sainte-Hélène. Le Pontife futur
put méditer alors sur les tristesses de VEcclésiaste et le néant des grandeurs humaines. Bientôt, perdus aux extrémités de l'Atlantique, les ecclésiastiques voyageurs commencèrent à ressentir les angoisses de la soif et de la faim. L'eau potable s^ était gâtée sous l'équateur; la tempête avait méchamment tué leurs poules et leurs canards. Le 22, l'horreur de la situation fut à son comble. Les pieux passagers, à deux doigts de la mort, étendus dans la chambre de VHéloîse, récitaient le rosaire d'une voix entrecoupée ; tout à coup, un paquet de mer frappa si rudement les flancs du navire, que le chanoine comte Mastaï fut lancé dans les bras du Père Arce, dominicain très vénérable. Une vague enlevait du pont le capitaine, que l'on eut beaucoup de peine à repêcher; des torrents de pluie dérobaient la vue du ciel et des flots. La bourrasque s'apaisa, mais pour reprendre de plus belle à quelques milles de Montevideo. Le vaisseau apostolique fut rejeté dans la haute mer, à travers des écueils formidables qui lui arrachèrent ses ancres. A Montevideo, repos de quelques jours. Puis, tempête nouvelle à l'embouchure du Rio de la Plata et, sur le fleuve même, une invasion de cruels moustiques des marécages américains, dont les piqûres vous tiennent éveillés jusqu'à la mort. De Buenos-Ayres à Santiago du Chili, le voyage s'acheva par la route déterre, eu
carrosse, sans autre inconvénient que de mauvais gîtes, le voisinage des tigres et la menace perpétuelle d'une attaque imprévue des Peaux-Rouges : ces anciens propriétaires du pays égorgeaint de temps à autre les courriers ou même des convois entiers de voyageurs à face blanche. Au passage des Cordillières, dans l'air trop rare des hauteurs, Mastaï faillit mourir d'asphyxie. Le 7 mars 1824, la mission pontificale touchait enfin au terme de ses longues fatigues. Un an plus tard, elle reprenait le chemin de l'Europe, en une saison clémente. Cette fois, la tempête n'assaillit les missionnaires qu'au milieu du golfe du Lion et les poussa, plus vite qu'ils ne le souhaitaient^ au golfe de Gênes. Dans leur sillage, voguait une corvette sarde, chargée de les protéger contre les corsaires barbaresques. Après quatorze jours de lazaret, ils mirent enfin le pied sur la terre italienne. Ils avaient fait sur mer leur temps de Purgatoire.
Le 25 mai 1827, Jean-Marie Mastaï était consacré, dans la basilique de Saint-Pierre-aux-Liens, archevêque de Spolète. Il allait se trouver en face d'un péril plus inquiétant pour un homme d'Église que la bourrasque, les pirates et la famine : à savoir, les libéraux italiens, les carhonari et les révolutionnaires du royaume apostolique. Il commença dès lors à gravir ce calvaire qui fut si rude
dans les dernières années de son pontificat et lé long duquel ses biographes populaires signalent une série de miracles, de bien petits miracles, que l'avocat du bon Dieu retrouvera dans son dossier et qui pourront embarrasser ou apitoyer, par leur médiocrité même, l'avocat du Diable.
Ce fut d'abord l'insurrection des Romagnes, ' en février 1831. L'archevêque de Spolète s'enfuit à cheval, presque seul, la veille du dimanche des Rameaux, se jeta dans la montagne, renvoya ses serviteurs et s'achemina, escorté d'un religieux, vers les frontières du royaume deNaples. Il apprit tout aussitôt, et presque à la même heure, la défaite des insurgés par les Autrichiens et sa nomination à un poste de combat, la Délégation de Spolète et Rieti. Il s'empressa de regagner sa métropole, escorté parles paysans et les douaniers qui portaient des torches allumées. Il rentrait dans son palais le mardi saint, à la nuit, « parmi les acclamations de son peuple » . Le même enthousiasme avait accueilli Léon le Grand rentrant à Rome après la défaite d'Attila. Mais Léon, au lieu de se dérober, avait marché tout droit sur Attila, suivi seulement de quelques clercs, et cela fait bien une différence.
A la fin de 1832, Mgr Mastaï fut transféré à l'évêché d'Imola; en 1840, il était créé cardinal.
16 DERNIER PAPÈ-fiOt. âOl
'C*est à dater de cette dignité nouvelle que son fidèle Minoccheri constate les miracles les. plus frappants, une évidente protection de Dieu et de la Madone dans les dangers que son maître ne cesse de courir. Un jour, comme l'évêque se ren dait en carrosse, avec quatre ecclésiastiques, e;n un village de l'Apennin, le cocher, qui sans doute sommeillait, à un tournant de la route, laissa reculer et se cabrer les chevaux si malencontreusement que la voiture se pencha sur le précipice. Minoccheri, qui se tenait accroché à l'arrière de là machine, eut le temps de sauter à terre, « pâle comme un mort », et de s'emparer des brides. Une autre fois, l'évêque traversait en voiture attelée en poste, à quatre chevaux encore, un pont qui n'avait pas encore ses parapets. Au milieu du pont, les bêtes s'effarouchent, les deux premières tombent et poussent, en se débattant, la voiture vers le vide; une pierre arrête la roue;, un cheval, rompant ses traits, est précipité ; mais, heureusement pour lui, la rivière n'avait pas d'eau et l'animal fut sauvé. Le postillon eut une telle peur qu'il en prit la jaunisse, dont il mourut. /.
Troisième accident de voiture, toujours à quatre chevaux : le carrosse épiscopal roulait sur une belle route; un cheval perd son frein, s'emporte, entraîne lès trois autres et lance le char en un fossé dépourvu de profondeur et bordé d'une
fî. Gebhart. — Moines et Papes. ■^'-'
haie épaisse qui recueillit assez moelleusement lés voyageurs.
Un soir d'été, Son Éminence récitait le rosaire, entouré de sa Maison, dans sa chapelle. Un vacarme effroyable interrompt la prière : c'était l'énorme et séculaire corniche du palais qui s'était détachée : depuis longtemps, elle menaçait ruine. A la lueur des torches, en présence de t'évêque, on se mit à déblayer les décombres sous lesquels quelqu'un pouvait être enseveli. Mais une patrouille qui rôdait hors de la ville, surveillant les révolutionnaires sur la route de Bologne, croyant à l'assaut du logis du cardinal, accourut, et, voyant tout ce monde et ces torches, l'officier fut sur le point de commander le feu. Quelques jours plus tard, un jeune maçon tombait, sous les yeux mêmes de Mgr Mastaï, avec les planches de l'échafaudage édifié pour réparer la ruine de la corniche. Mais l'ouvrier portait au cou une image de la Vierge, et Sa Grandeur avait eu le temps de crier : Maria santissiiyia! Le brave garçon, remis au bout de deux jours de la secousse, reprenait joyeusement son travail.
Avec de bons cochers, un architecte et un maître charpentier habiles dans leur art, le cardinal d'Imola nous eût peut-être privés de ces intéressants prodiges. Ce n'étaient, d'ailleurs, que le prélude des a faits extraordinaires » du pontificat collectionnés par M. Minoccheri. Le premier, du 16 novembre 1848, est la substitution (scambio) de Monsignor Palma à la personne de Pie IX, dans l'embrasure d'une fenêtre du Quirinal. Les émeutiers assiégeaient le palais : apercevant la . soutane blanche du Pape, ils tirèrent sur elle et Monsignor Palma, qui était en violet, eut le bon?heur de recevoir la balle destinée à son maître et d'en mourir. Puis, le 12 avril 1853, ce fut le miracle de Sainte-Agnès-hors-les-Murs. La salle où une foule choisie entourait Pie IX s'écroula; les élèves de la Propagande et beaucoup d'ecclésiastiques furent blessés d'une façon plus ou moins grave ; la tabatière du Pape reçut un choc si rude que la glace recouvrant une image de la Madone se fendilla en forme « de soleil d'ostensoir » {Raggiera). Pie IX demeura intact et garda pieusement, telle qu'une relique, jusqu'à sa mort, la tabatière rayonnante.
â04 MOINES ET PAPES.
Un accident tout semblable (le lecteur de ce livre ne l'a pas oublié) était arrivé, le 29 juin 1500, à Sa Sainteté Alexandre VI : une cheminée « haute comme un clocher », écrit l'ambassadeur de Florence, abattue par un coup de vent, avait enfoncé le toit et les plafonds et précipité les poutres brisées du Vatican sur la chambre même où le pape donnait audience.
Alexandre s'était retrouvé enfoui sous les plâtras, légèrement blessé à la tête et aux mains. Le cardinal de Capoue avait dû son salut à l'embrasure de la fenêtre qu'il était en train de fermer. Le 25 juillet, le pape alla chanter un Te Deum d'actions de grâces à Sainte-Marie-du-Peuple. Il offrit à la Sainte Vierge un calice de vermeil contenant trois cents ducats d'or ; ov lut à l'autel un Oremus composé pour la circonstunce et qui remerciait Dieu du miracle. Celui-ci, il est vrai, avait mal tourné pour une demi-douzaine de cavaliers italiens et espagnols, qui furent écrasés à l'étage supérieur, dans l'appartement de César Borgia, homini da poco conto, gens qui ne comptent point, dit tranquillement l'orateur florentin.
Jusqu'à présent, dans les Souvenus de M. Minoccheri, c'est Pie IX lui-même qui a bénéficié de l'intervention divine. Maintenant, il va agir directement par l'efficacité de sa sainteté. Un jeune Français, estropié et paralvsé des deux
jambes, obtint, non sans peine, d'un camérier secret, un vieux bas rouge du pontife. Il en chaussa sa jambe droite, qui se redressa et se rafiPermit. Il put alors se traîner sur une béquille. Puis il revêtit l'autre jambe du bas sacré et guérit tout à fait. Il alla présenter au pontife sa personne et sa béquille et s'offrir, en qualité de volontaire, à l'armée du Saint-Siège. Pie IX sourit et dit : « Comment! mes vieux bas font des miracles? Je l'ignorais, et j'en aurais moi-même grand besoin. Moi aussi, je souffre des jambes, et, jusqu'à présent, mes bas ne m'ont point guéri. Mais je comprends pourquoi ils diminuent si fort dans ma garde-robe. On les donne comme reliques! » Il refusa d'enrôler le jeune homme sous les drapeaux de l'Eglise. « Non, mon enfant ; vous pourriez, cette fois, en vous battant pour moi, perdre les jambes tout à fait et ne plus jamais les retrouver! »
Une occasion singulière lui fut offerte un jour d'opérer une merveille que l'histoire n'eût jamais oubliée; mais vieilli, découragé, il manqua d'audace, écarta la noble tentation et se déroba à l'appel de son propre enthousiasme. C'était en décembre 1870. Les troupes italiennes occupaient Rome depuis près de trois mois, mais Victor- Emmanuel s'attardait à Florence et semblait peu empressé à prendre possession de sa nouvelle
capitale. Les ptuies d'hiver gonflèrent le Tibre brusquement; en une nuit, le fleuve envahit les parties basses de la ville et monta d'un mètre dans les boutiques du Corso. Les vieilles maisons vermoulues de la région du Champ-de-Mars et de la place Montanara menaçaient ruine, et, partout, la famine était entrée avec l'eau fangeuse. On offrit alors à Pie IX de sortir du Vatican, de monter sur une barque et, la croix pontificale dressée h la proue de la nef apostolique, de parcourir les quartiers inondés, en distribuant des secours et des bénédictions. C'eût été une scène inouïe, ce vieux pape dépossédé, debout entre deux cardinaux, sous le ciel en deuil, porté par le Tibre à travers Rome désespérée et consolant la Cité sainte que la révolution venait d'arracher à l'Eglise. Qui sait quelle surprise, ce soir de décembre eût apportée à l'Europe et quel retour inespéré de fortune eût réjoui le fugitif de Gaëte? Le miracle d'une contre-révolution pouvait ne durer que quelques jours, peut-être seulement quelques heures; mais quel adieu pathétique, digne de sa vocation, de ses bienfaits et de ses misères, la Papauté représentée par ce Ponlife eût ainsi fait à sa métropole temporelle!