‹ Moïse de Khoren et les généalogies patriarcalesChapitre 2 sur 20 · DIRECTEUR D^ETUDES A L*ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES · texte numérisé non relu

DIRECTEUR D^ETUDES A L*ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES

Monsieur et cher Directeur,

Pour fêter le quatre^-vingtième anniversaire de votre naissance^ je vous apporte ce modeste tra^ vaiL II y est question de Moïse de Khoren, que la tradition arménienne fait vivre autant d'années que le Moïse d^ Israël^ et des vieux patriarches hébreux, dont la longue existence est passée en proverbe. Ne croye:{ pas cependant que faie voulu vous rappeler ainsi certain traité de Cicéron, ou vous dire avec Job : rtsian û"»»'' *Tn»i îittsn d''©'»\D'»3.

J'offre au savant mes plus respectueux hommages, je mUncline devant son œuvre. Mais^ avant tout, c'est à Vhomme que je désire exprimer mes sentiments de bien vive affection ; à Phomme, qui a su conserver la vivacité de son esprit, la bienveil^ lance, Pentrain, la gaieté, l'ardeur au travail,

toutes qualités que d'aucuns regardent comme Vapanage d'une autre époque de la vie.

Aussi y cher Directeur^ ne puis-je résister au plaisir de vous appliquer aujourd'hui les paroles du Psalmiste : Tisprda '»n"»'^rt n:>3, que je tiens pour être ce que le bon Moïse de Khoren appelait une « prophétie contradictoire » ; il m'est donc permis de les traduire : « J'ai pris des années^ et je suis resté jeune. »

Paris ^ 21 août i8gi.

et les

Généalogies patriarcales

MolsE de Khoren est certainement le plus connu, le plus souvent cité des écrivains arméniens. Nul y parmi les lettrés, n*a le droit d^ignorer son existence. Son* Histoire d'Arménie a été traduite, et souvent à plusieurs reprises, en latin, en italien, en français, en allemand et en russe. C'est même un des rares ouvrages de leur ancienne littérature classique, auxquels les Arméniens de nos jours aient fait Thonneur d^une version en langue moderne'. On a été jusqu^à nommer Fauteur THérodote de TArménie et

I. Elisée (Moscou, i863) et Moïse de Khoren (Saint-Pétersbourg, 1889) sont les seuls écrivains classiques dont les œuvres aient été, à ma connaissance, publiées en langue vulgaire.

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M. DuUurier l'a proclamé ' ■ le plus savant et le plus judicieux des historiens arméniens ».

Cette notoriété. Moïse de Kboren la doit d'abord à la pureté de la langue qu'il écrit, à la perfection et à l'éclat de son style, à une exposition relativement sobre et claire ; ensuite et surtout à ce fait que, le premier, il a réuni en un seul corps suffisamment arrondi toute l'histoire d'Arménie, depuis les origines Us plus lointaines de la nation jusqu'à la chute du dernier roi de la dynastie des Arsacides (vers 43o après J.-C.}. II termine en racontant la mort de saint Sahak (Isaac), avec lequel s'éteignit la descendance directe de saint Grégoire l'Illuminateur, et celle de saint Mesrop, l'inventeur des lettres arméniennes, tous deux ayant survécu une dizaine d'années à la ruine et à l'assujettissement de leur pays.

Moïse de Khoren composa son ouvrage* en des temps particulièrement difficiles, dans la seconde moitié du cinquième siècle ; selon toute vraisem-

I. Estai jur les chants historiques et les traditions populaires de l'ancienne Arménie, i. as., i85a, t. XIX, p. 5 sv. [p. S du tirage à part).

j. Histoire d'Arménie, en trois livres. Nous en avons

blance, entre les années 460 et 480, c^est-à-dire entre deux révoltes contre la domination et les persécutions religieuses des souverains sassanides : la première, celle de Vardan, avait été étouffée dans le sang (45 1); à la tête de la seconde, tout aussi malheureuse (481), allait se trouver, avec Vahan le Mamiconien, Sahak le Bagratide auquel Moise dédie son Histoire. C'était donc le moment, pour un écrivain patriote, de relever les courages en opposant au spectacle des misères et des souf* frances présentes un tableau des gloires du passé ; de montrer, en regard des faiblesses et des défections journalières, l'héroïsme et les hauts-faits des aïeux ; d*exalter, de célébrer les familles nobles et guerrières qui pouvaient se mettre à la tête du peuple et le conduire au combat ; enfin, de faire voir à ce peuple, qui luttait pour sa foi, que, lui aussi avait une noble origine et qu*il devait rester digne des vieux patriarches hébreux dont il était issu. Telle fut, il nous semble, la tâche que notre auteur se proposa de remplir ; et il y réussit si bien que, pendant de longs siècles, le sentiment national de l'Arménie s'est nourri et a vécu de son œuvre.

Depuis les premières années du quatrième siècle, le christianisme était prêché en Arménie, mais il y rencontrait une assez vive résistance.

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Comme principal obstacle à sa propagation, la tradition arménienne allègue Tabsence de caractères pour écrire la langue du pays, ce qui empêchait de traduire les livres saints. Les prêtres et les gens instruits se servaient au besoin du syriaque et du persan, mais Téducation de la jeunesse restait entourée des plus grandes difficultés. Une véritable révolution s'accomplit au commencement du siècle suivant. Grâce aux caractères alphabétiques, inventés ou peut-être simplement introduits par saint Mesrop, l'arménien, jusque là langue vulgaire et non écrite, devint tout à coup l'instrument d'une activité littéraire extraordinaire. UAncien et le Nouveau Testament, les principaux ouvrages de la littérature chrétienne furent immédiatement traduits du grec et du syriaque en arménien. Cinquante ans environ après la découverte de Mesrop, Moise de Khoren avait à sa disposition, outre la Bible, plusieurs ouvrages historiques importants écrits ou traduits dans sa langue maternelle : l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée, la Chronique^ du même, la Prédication de ThadéCj du syrien Laboubna, etc. Ces traductions sont parvenues jusqu'à nous. Quelques écrivains nationaux s'étaient également produits, et avaient raconté l'histoire de l'introduction du christianisme et le dernier siècle de Pindépendance

arménienne. Moise cite VHistoire de Tiridate d^Agathange et paraît connaître certaines parties de VHistoire d'Arménie de Fauste de Byzance '. D'autre part, le livre d^Elisée était, sans aucun doute, déjà écrit. Or, dans ces divers ouvrages, il n*est fait, nulle part, mention de l'Arménie ancienne. Pas un fait, pas un nom, pas une allusion ne nous ramènent aux héros illustres, aux époques glorieuses^ sur lesquels Moïse sMtend avec tant de complaisance. L'Arménie sans écriture était restée sans histoire, et ses vieilles traditions, si tant est qu^elle en ait jamais possédé, avaient disparu de la mémoire des hommes. Tout au plus restait-il quelques dictons , quelques fragments à peine intelligibles de poésie populaire, qui pouvaient être mis en œuvre pour donner comme un vernis d'antiquité à des fables d'invention récente.

Le livre de Moise de Khoren dut donc être pour ses contemporains une sorte de révélation. L'auteur accentue lui-même le caractère de nouveauté que vont avoir ses récits en déclarant qu'il a été obligé d^emprunter aux Grecs tout ce qu'il aura à dire, parce que les documents arméniens lui font complètement défaut, a Les maîtres et les princes

I . Le texte actuel de ces deux auteurs est fortement interpolé. Mais il est assez facile d'en dégager les parties primitives antérieures à Moïse de Khoren.

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du pays d'Arménie, autrefois et aujourd'hui, n'ont jamais ordonné aux savants qui se trouvaient près d'eux de composer notre histoire \ » « Aucun de nos rois n'a pensé à faire enregistrer les hautsfaits dignes d^être recueillis dans les annales \» « Il me semble que, autrefois comme aujourd'hui, les Arméniens ont toujours eu de l'aversion pour la science et les chants traditionnels ^ » Et Thistorien reconnaît que « rois et ancêtres se sont montrés très peu soucieux de la science et que leur intelligence était très bornée^ ». Ces déclarations de Moise ne laissent rien à désirer sous le rapport de la clarté, et concordent expressément avec les résultats auxquels nous avons été conduits par l'étude des monuments de la littérature arménienne au cinquième siècle.

Si nous voulions aujourd'hui soumettre à un examen critique l'œuvre historique de Moïse de Khoren, en apprécier la valeur et l'autorité, nous

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