Comme l'existence de la première langue est
attestée par la grande découverte de Tel-el-Amarna, l'existence de la seconde est attestée par la grande découverte (1907, 1908) d'Eléphantine : ancienne colonie juive, dans la Haute-Egypte. Il s'agit de papyrus araméens datant de Iiq[i-1\S3, fin du v^ siècle, avant J.-C. — Ces papyrus araméens, — qui représentent des lettres de caractère privé, ou des lettres officielles, par exemple à un gouverneur de Juda, des fragments littéraires, des comptes de la vie ordinaire, — prouvent que les Juifs, établis en Egypte, à ce moment, ne possédaient pas, comme on l'avait cru iusque-là, l'écriture dite cananéenne, puis qu'ils écrivaient en araméen. Et comme, cette langue, ils n'avaient pu l'apprendre en Egypte, où elle n'était pas parlée, il faut bien de toute nécessité qu'ils l'aient emportée de Palestine, de cliez eux, avec eux. Il est donc désormais avéré que cette langue était en usage dans le pays de Chanaan, avant la captivité.
L'éditeur des papyrus d'Eléphantine, le professeur Sachau, déclare qu'en dépit de ses recherches les plus attentives, il n'a pas trouvé dans ces papyrus, un seul mot d'hébreu, sauf les noms propres.
2. A quelle époque le cunéiforme babylonien a-t-il fait place, comme langue écrite, à l'araméenP c'est évidemment ce qu'il est impossible de préciser.
Esaïe dit (xix, j8) : (( En ce temps-là il y aura cinq villes au pays d'Egypte, qui parleront la langue de Canaan. » — Et c'est toujours le même procédé. La langue de Canaan, c'est la langue parlée par des gens de Canaan : mais cela ne dit rien sur la langue elle-
même. Esaïe nommera cette langue araméen, à propos de l'envoyé assyrien, auquel les officiers d'Ezéchias diront de parler en « araméen », qu'ils comprennent, et non en judaïque, que comprend le peujDle (Esaie, XXXVI, ii-i3). Ainsi l'araméen et le judaïque ne sont pas une seule et même chose, mais deux différentes. Et de même dans le passage d'Esaie : (( En ce temps-là, il y aura cinq villes au pays d'Egypte qui parleront la langue de Canaan », il faut comprendre : la langue que parlent les gens de Canaan, et qui se trouvait être l'araméen \
En faveur de cette langue écrite en Palestine, voilà donc une foule de documents araméens, qui témoignent. — Et toujours pas un seul document rédigé en ce que l'on nomme l'Hébreu, écrit en caractères cananéens, ou vieil hébreu, à moins que ce document ne soit phénicien ou samaritain.
3, Cet araméen était la langue des habitants de l'Aram. — Et l'Aram contenait divers pays, en particulier la Mésopotamie, appelée l'Aram Naharaïm, (Aram des deux fleuves), ou Paddan Aram (plaine d'Aram), ou Aram.
Or Abraham était un Araméen. « Mon père était un Araméen nomade», doit dire l'Israélite, qui apporte à l'Eternel les prémisses de ses récoltes (Deutéronome,
I . Ici on se trouve tout à coup, semble-t-il, devant un accord inattendu entre la Haute-Critique et M. Ed. Naville. C'est un des représentants les plus distingués de la Haute-Critique, M, le Prof. L. Gautier qui écrit : la classification [des langues] est « avant tout géographique w ; elle n'est pas établie sur des « bases proprement ethnographiques», et encore moins linguistiques. L, Gautier, o. c, I, p. 9-10.
XXVI, 5). Abraham considérait Aram Naharaïm, d'oii il était venu en Canaan, comme sa patrie. Lorsqu'il s'agit de choisir une femme pour Isaac , il envoya Eliezer (( dans son pays, dans sa patrie ». Et Eliezer se rendit à « Aram Naharaïm », et là il trouva la famille de son maître. De même Jacob s'en alla à Paddan-Aram, et y trouva son oncle, qui est appelé l'Araméen (Gen., XXIV et xxviii, 5). Abraham était donc bien un Araméen, au sens que les Anciens donnaient à ce mot. Sans doute sa famille avait d'abord habité Ur, mais Ur avait été délaissée, plus ou moins oubliée, et Aram Naharaïm était devenu sa patrie.
Si dans les papyrus d'Eléphantine, les Juifs sont quelquefois appelés des Araméens, c'est qu'ils parlaient et écrivaient la langue araméenne.
Se fondant sur l'analogie avec ce qui arrive pour l'égyptien, M. Ed. Na ville considère l'araméen comme une évolution du langage babylonien écrit en cunéiforme .
En 687, sous le règne de Sennacherib, on trouve des tablettes cunéiformes, qui ont des notes marginales écrites en araméen. — Des poids en bronze du viii^ siècle ont leur valeur indiquée en araméen, et le nom du roi en cunéiforme ; à la fin du viii^ siècle, les poids n'ont plus que de l'araméen.
L'évolution se produisit parce qu'elle était presque nécessaire. Le cunéiforme ne pouvait être employé que sur des tablettes d'argile. Il fallait un alphabet qu'on pût écrire avec de l'encre sur n'importe quelle matière, papyrus, peau, tessons, etc., et qu'on pût employer dans le commerce.
Cette évolution est semblable à celle qui a fait passer l'égyptien hiéroglyphique, au démotique. Plus tard, lorsqu'on traduisit les Evangiles et les autres Livres saints en égyptien, on adopta la langue parlée, qu'on nomma le copte, et pour laquelle on se servit d'un alphabet spécial, l'alphabet grec, augmenté de six signes. Il y a des inscriptions bilingues en hiéroglyphique et en démotique, — celles de Rosette, de Ganope, — y ajoutent le grec.
De même la langue écrite, le babylonien cunéiforme est devenu l'araméen, et l'araméen, ayant un caractère plus populaire, est devenu aussi une langue parlée.
Il en résulte que les prophètes ont écrit en araméen, soit qu'ils aient écrit eux-mêmes leurs livres, soit qu'ils les aient dictés à des écrivains, à des scribes, dont on se servait alors, comme de nos jours ; et peut-être Amos le berger de Tekoah a-t-il ainsi dicté.
5. Une preuve que les livres hébreux ont été écrits en araméen, est le fait que le nom de Dieu est araméen, avant que l'hébreu en ait fait Yahveh.
Les Juifs d'Eléphanline nous disent que le nom de Dieu est Jahu ou Jaho et, comme Vh est faible, on peut comprendre lao ou Jo. — Certainement les Juifs d'Eléphantine n'avaient pas inventé un nom nouveau pour leur Dieu ; et le nom dont ils l'appelaient était bien le nom dont ils l'avaient appelé en Palestine.
Aussi bien, nous retrouvons le mot Jahu ou Jaho dans les noms propres hébreux. Quand le nom de Dieu est mis à la fin, nous trouvons Jahu : Jesha-iahu,
OU Izaiah, par abréviation Jesha-iah, Esaïe, Jehiskjahu ou Misk-jah, Ezechiel, Josh-iahu, Josias, etc., etc. Quand le nom de Dieu est au commencement du mot, il y a Jaho, qui naturellement reste tel quel. Jehoshua, Jalio est mon aide, Josué, Jeho-nathan, Jaho l'a donné, Jonathan, etc., etc.
Les grammairiens et les lexicographes se sont donné beaucoup de peine pour trouver comment Jahveh a pu faire Jaho. Peine inutile. Il n'y a pas eu de transformation. Jaho est le nom de Dieu, et il n'existe pas de nom propre avec Jahveh complet.
Le nom de Dieu est dérivé du verbe être. Mais le verbe hébreu être ne donne pas Yahveh. Alors on a imaginé une forme vieille, poétique, disparue. La réalité est plus simple. Dieu dit : je suis celui qui suis. Moïse rapportant au peuple cette parole, la met à la 3* personne. Il est celui qui est. Or la 3" personne du verbe être : il est, en araméen est exactement le tétagramme ^ , — qu'il faut peut-être lire Yahveh, bien que ce ne soit pas tout à fait certain. — On le voit, tout cela est simple, régulier et il n'y a pas besoin de rien inventer.
6. Nous arrivons ainsi à la captivité. Les livres saints avaient été écrits, les plus anciens en babylonien cunéiforme, les suivants en araméen. Et il n'y a pas de raison pour rejeter la tradition des Juifs, qui attribue à Esdras la formation de tout le canon de l'Ancien Testament en araméen.
I. On désigne par tétagramme, les quatre consonnes du mot que l'on lit Yahveh, en y ajoutant certaines voyelles d'après l'hébreu ; car le texte araméen n'indique pas les voyelles.
Après Moïse, Esdras est l'homme qui s'est le plus occupé de la loi. Il nous est dit : « Cet Esdras vint de Babylone ; c'était un scribe versé dans la loi de Moïse, donnée par l'Eternel... Il avait appliqué sou cœur à étudier et à mettre en pratique la loi de l'Eternel, et à enseigner au milieu d'Israël les lois et les ordonnances* )) (Esdras, vu, 6, lo). Ce fut le second législateur.
Vers 5i6, Zoiobabel avait bâti (( à Jérusalem l'autel du Dieu d'Israël pour y offrir des holocaustes, selon ce qui est écrit dans la loi de Moïse » (Esdras, III, 2). Et puis, au moment de la dédicace, « les enfants d'Israël établirent les sacrificateurs selon leurs classes
et les lévites comme il est écrit dans le livre de
Moïse » (IbicL, vi, 18). — Soixante ans après, Esdras arriva. Il était né en Mésopotamie, où il était devenu un scribe expert, c'est-à-dire qu'il pouvait écrire le cunéiforme et la langue du pays cananéen et l'araméen . Voulant enseigner son peuple , il fit son métier de scribe et rédigea les livres sacrés dans la langue écrite du temps, qui n'était pas le dialecte parlé, comme nous l'avons vu : ce qui pour lui n'offrait pas de difficulté, — c'est-à-dire qu'il mit le cunéiforme en araméen, et certainement pas en phénicien, le cananéen de Samarie si profondément détesté.
Un représentant de la Haute-Critique estime qu'Esdras donna comme une révélation faite à Moïse, ce qui constitue la seconde partie de l'Exode : le Lévi-
I. Et comme le lui dit le roi Artaxerccs dans sa lettre : « Artaxercès roi des rois, à Esdras sacrificateur et scribe, versé dans la loi du dieu des cieux » (Jhid.,
tique, la première partie des Nombres, le code sacerdotal. Quant aux deux livres d'Esdras et de Néhémie, ils auraient fait partie d'une œuvre rédigée vers 2^0 av. J.-C, laquelle comprenait aussi les Chroniques, et dans laquelle l'auteur avait saisi toutes les occasions de lâcher la bride à son imagination religieuse, sans aucune intelligence des faits et des lieux.
C'est à propos de ce genre d'hypothèse sur Esdras que le père de la Haute-Critique Eichhorn a écrit, avec toute son indignation et son mépris : (( Bref, pour faire d'Esdras le rédacteur d'une partie ou de tous ces livres, il faut être tout à fait ignorant de leur esprit, de leur contenu, de leur histoire, ou bien il faut, comme Harduin , vouloir tout simplement se moquer du monde et de l'intelligence humaine ^ »