‹ Moïse; tragédie. Avec noticeChapitre 1 sur 46 · Moïse; tragédie. Avec notice · texte numérisé non relu

Moïse; tragédie. Avec notice

Chacun accueillera avec surprise — mais une surprise joyeuse et suivie de reconnaissance, - cette réédition du Moïse de Chateaubriand. Outre que la gloire de l'auteur des Martyrs mente un culte constant et qu'aucune œuvre sortie t-^^^l ^f^'^ frémissante et dédaigneuse ne peut nous laisser indif erents, .1 y a quantité de fortes raisons pour que^unes^ ^^ "^"^ entreprise. J'en veux énumérer quel- Chateaubriand tient au XVIir siècle par certains procèdes de composmon, au XIX« par son inspiration et son lyrisme. 11 est a la fois contemporain de Delille — un de ses auteurs préférés, hélas- - de Parny, de La.Harpe, de F^ntanes d une part, de Hugo, de Lamartine de l'autre. Voici un ecnvam digne du grand siècle, un classique sur lequel a souffle 1 orage de René. Étrange et suggestive alliance Sainte Beuve voyait déjà en lui le père avéré du' romantisme • << la source a jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieux chêne .>. Le chef d'une fougueuse lignée s'essayant au genre très premier Empire et faisant concurrence à Luce de Lancival, cela .ne peut que piquer la curiosité.

Chateaubriand lui-même ne s'y trompa point qui écrit voir'/' '''m''^ «Plusieurs personnes desiroien? encore voir donner Motse, afin d'essayer une diversion en faveur

laquelle ,e devois bien quelque réparation, moi. l'aïeul du romantique par mes enfants sans joug. Alala et René n fnn?p'fn' '"P'^ï.'°"/,^ '^ tente avec bonheur en somme, sans toutefois répudier l'esprit naissant du romantisme. Car s'il est vrai que dans Moïse « larmes» rime parfois avec « alarr nrni'"'"'', ^^ he^nconv> de vers, j'entends l'absence de prosaïsme, les sons neufs et harmonieux de certaines strophes assignent à cette tragédie une date. Mais plus que tou la peinture des sentiments. Le caractère de Nadab en particulier sent son «enfant du siècle» d'une lieue. Ce fils d Aaron peut-être, mais certainement ce petit-fils de René aime avec fureur, déteste naturellement ce qu'il convofte se trouve le plus malheureux des mortels quand il lui est donne sujet de joie et puise dans son infortune une manière d cn.vrement^ Il se maudit donc avec transport et ricane sardoniquement ainsi qu'ont accoutumé les héros des drames romantiques. Allons, c'est déjà nn paroxyste •

^ ?■ (( J'adore mon supplice,

« Ma 'souffrance est ma joie, et je veux à jamais « Conserver la douceur du mal que tu me fais.

<( Dis? n'est-ce pas ainsi, dans ses tourments divers, (( Qu'une âme est par le ciel dévouée aux enfers? »

Nous retrouvons aussi dans Moïse un manuel en action des recettes de la véritable tragédie parfaite. Les unités sont observées, l'exposition est assez claire, il y a des coups de théâtre à souhait, provoqués par des événements extérieurs, tels que la nouvelle de la mort de Moïse tour à tour annoncée et démentie, et des revirements psychologiques dus au conflit intérieur des passions dans l'âme de Nadab et d'Arzane. Il y a aussi la folie simulée. Nadab, au comble de l'égarement, remplace le :

<( Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes, »

par un monologue non moins impressionnant :

« Mais par quel corps sanglant est ma marche heurtée ! « Aux corbeaux du désert une femme jetée... (( Noirs vautours attachés à ce sein éclatant, <( Je demande ma part du festin palpitant... »

Il y a jusqu'à cette note un peu discordante, mais fréquente dans le théâtre classique, du tragique côtoyant le comique, comme dans certaines scènes de Mithridate ou de Sertorius, disharmonie causée ici par l'indécision de Nadab. Il y a enfin le Deus ex machina qui, en l'espèce, est la foudre de Jehova. Les personnages sont grands par leur position sociale et leur majesté ; choisis dans l'histoire la plus reculée ils acquièrent par le fait une impressionnante personnalité. Or, cette histoire ancienne n'est autre que la Bible, livre vénérable, mystérieux, terrible et divin qui commence par la Genèse et qui finit par l'Apocalypse, livre bien digne de tenter la curiosité d'un esthéticien de notre religion, l'auteur du Génie du Christianisme.

On connaît sa thèse et de combien elle s'oppose à celle de Boileau. Le merveilleux chrétien a-t-il poétiquement la supériorité sur les divinités du paganisme et peut-on parler ici comme là de «machines poétiques» puisque d'une part on croit à ces symboles vivants et incamés et que de l'autre

il ne peut s'agir que de fables, d'allégories et d'artifices? Mettre en scène des personnages mus par des forces supérieures, comme aans Atliaiie, et trouvant dans la religion, dans une religion révélée les raisons d'un conflit extrêmement émouvant doit à coup sûr présenter des ressorts dramatiques non usés et comoien pius solides que l'élasticité de la mythologie. Au conflit amoureux s'ajoutent les notions de péché, l'amour humain se pimente de damnation. Moïse est pour Chateaubriand une tentative de mise en action de sa théorie. Cela lui permet de nous offrir une lutte neuve de sentiments, telle que nous l'entrevîmes déjà entre Eudore et Cymodocée.

On saisit l'intérêt de tels problèmes soulevés par cette œuvre et qu'il importe de la comparer à la fois à la tragédie du XVIP siècle dont elle est une imitation originale, et de la situer dans le plan général de Chateaubriand, dans la trame de sa pensée continue. On cherchera aussi les qualités propres à cet ouvrage de jeunesse.

Ici nous distinguerons l'appareil extérieur un peu vieillot et les vraies beautés d'art rafraîchissantes. Ces dernières tiennent toutes dans la couleur et le lyrisme de certaines strophes. Il y a plus qu'une imitation de Racine dans les chœurs des jeunes filles amalécites ou Israélites ou dans ceux des lévites. Ces vers sont aussi d'une admirable mélodie :

« Suspendons notre harpe, en ces temps de regrets,

u Au palmier de la solitude.

<( Jourdain ! fleuve espéré ! séjour de quiétude !

(( Mes yeux ne te verront jamais.

(( Où sont les cèdres superbes, <( Liban, que tu devois au temple projeté.^

(( Jacob, de son Dieu rejeté,

a Rampe plus bas que les herbes (( Dans le lit du torrent desséché ^par l'été. »

Et ceux-ci ont la douceur des évocations champêtres, de la Bible :

<( Je n'allois plus, lévite innocent et modeste.

« Chaque aurore au désert cueillir la paix céleste.

« Dans les champs de l'Arabe, et loin des yeux jaloux,

« Mon bonheur eût été de me perdre avec vous.

(( De toi seule connue, à toi seule asservie,

« L'Orient solitaire aurait caché ma vie.

<( Pour appui, du dattier empruntant un rameau.

« Le jour j'aurois guidé ton paisible chameau ; «Le soir, au bord riant d'une source ignorée, « J'aurois offert la coupe à ta bouche altérée. »

J'en sais d'autres qu'on dirait échappés des Odes et Ballades :

(( De prodiges divers l'Amour remplit l'Asie, « Il embauma l'Arabie

<( Des pleurs de la tendre Nlyrrha ; <( Du pur sang d'Adonis il peignit l'anémone :

<( Fleur des regrets, symbole du plaisir, « Elle vit peu de temps : et le même zéphyr

(( La fait éclore et la moissonne. »

Enfin le souffle lyrique des meilleures stances circule à^ travers ces lignes :

« Suspendons notre harpe, en ces temps de regrets,

((Au palmier de la solitude.

((Jourdain! fleuve espéré t séjour de quiétude!

(( Mes yeux ne te verront jamais.

(( Où sont les cèdres superbes, « Liban, que tu devois au temple projeté?

(( Jacob, de son Dieu rejeté,

(( Rampe plus bas que les herbes (( Dans le lit du torrent desséché par l'été. »

Évidemment cette tragédie ne rend pas toujours de pareils sons, mais telle quelle se trouve très supérieure à tous les essais de ce genre tentés depuis vingt ans.

Et voilà, entre beaucoup d'autres excellentes, quelquesunes des raisons en faveur de l'opportunité de cette réédi-^

tion.

((J'avais autrefois conçu le dessein de faire trois tragédies : la première sur un sujet antique, dans le système complet de la tragédie grecque ; la seconde sur un sujet emprunté à l'Écriture ; la troisième sur un sujet tiré de l'histoire des temps modernes. » La tragédie grecque devait s'intituler Astyanax. Saint Louis eût été le héros de la tragédie romantique. Mais seul le sujet hébraïque fut mené à bien.

Moïse — chose étrange dans l'histoire des œuvres de Chateaubriand — n'est pas venu à son heure, à cette heure

que l'auteur d'Atala sut toujours si bien choisir. Cette tragédie, que Talma, s'il n'était mort trois ans trop tôt, aurait peut-être joué, fut acceptée à l'unanimité du Théâtre Français en 1828. Les costumes devaient être magnifiques, la mise en scène somptueuse. Halévy devait préluder à la Juive en écrivant les chœurs. Quoi qu'il en dise, Chateaubriand avait attendu avec impatience ce moment de monter sa pièce, car, en 1826, tandis qu'il s'occupait de l'édition de ses œuvres complètes, il a soin de ne pas faire imprimer son Moïse et de le laisser dormir dans ses cartons ainsi qu'une œuvre inédite.

Un coup de théâtre se produit. Les répétitions sont achevées, la pièce sera jouée demain. Brusquement Chateaubriand retire sa pièce et fait défense de la représenter. A-t-il craint au dernier moment, pris de peur, de voir sa carrière littéraire compromise par un « four »? C'est très possible. Mais plus que tout sa haute situation politique devait lui interdire de tenter la fortune et de risquer les sifflets. Au début de l'année 1828 Chateaubriand avait manqué devenir ministre ; au mois de septembre il partait pour Rome comme ambassadeur. Risquer de se compromettre dans une aventure théâtrale, au moment surtout oii le romantisme battait son plein et où le genre classique était en baisse, c'était perdre de nombreux amis politiques. « Quand je vis que d'autres destinées se croyoient liées à la mienne, je n'hésitai pas à retirer ma pièce : si je fais toujours bon marché de ma personne, je n'exposerai jamais celle de mes voisins. »

L'année suivante eut lieu, dans le salon de M"" Récamier, une lecture de Moïse. On se doute à quel point une telle attraction dut passionner les esprits. On s'arrachait, paraît-il, les cartes d'invitation. La curiosité se mêlant aux bruits les plus divers lancés habilement par ces courriéristes mondains qu'on nomme la haute société féminine de Paris, ce jour de la Fête-Dieu 1829 fut pour l'Abbaye au Bois un des plus mémorables de son histoire.

Deux récits de cette curieuse soirée nous ont été conservés. L'un grave et comme somptueux, plein de majesté et de poésie ; l'autre alerte, enjoué et quelque peu méchant ; celui-là écrit par Lamartine dans son Cours familier de littérature, celui-ci paru au lendemain même de la séance, dans la Revue de Paris, sous la plume de H. de Latouche.

Lamartine note joliment que ce jour-là le couvent avait, pour la procession de la Fête-Dieu, jonché le sol de fleurs et tapissé les murs de riches tentures. Il passe avec sa mère sous le dais encore dressé pour pénétrer chez M°® Ré-

camier. Chateaubriand est assis dans un grand fauteuil sous le tableau représentant Corinne. Et voici le portrait que nous trace l'auteur de Jocelyn : « Cette tête attirait et pétrifiait les yeux ; des cheveux soyeux et inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude, des yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge ; un nez fin et presque féminin par la délicatesse du profil ; une bouche tantôt pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de cour plus que de cœur ; des joues ridées comme les joues du Dante par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions ambitieuses que de jours ; un faux air de modestie qui ressemblait à la pudeur ou plutôt au fard de la gloire, tel était l'homme, principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau. Et le grand poète ajoute :

(( M'''" Récamier était fébrile. C'était un spectacle to chant et triste à la fois que cette beauté devenue sœur dé charité d'une vanité vieillie et malade, et allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire auprès toutes les plum.es qui dispensent les renommées d'une soi rée. »

Ce tableau n'est pas tendre. L'instantané de Latouche e; plus dur encore. Il nous faut y renvoyer le lecteur.

Lafond, de la Comédie Française, est chargé de cette lecture. Il s'en acquitte mal. Impatienté, Chateaubriand lui saisit le manuscrit des mains et déclame ses propres vers. On applaudit. Or, le noble vieillard dont 1^ vue faiblit ne tarde pas à se perdre parmi ses propres ratures. Un instant, il s'arrête et demeure coi. Alors une amie de la maison, M"* Gay, douée d'une admirable mémoire et qui avait déjà ouï les vers de Moïse, vient en aide à l'auguste lecteur et « souffle ».

Cette mémorable soirée fut somme toute un triomph pour Moïse, mais, hélas ! un triomphe sans lendemain. S tisfait de ce succès. Chateaubriand publie sa pièce dans 1 recueil de ses œuvres complètes en 1831. Or, en 1834, 1 directeur du Théâtre municipal de Versailles, le fameu: Carmouche, auteur de plus de deux cents pièces et mari ê Jenny Vertpré, demande à Chateaubriand la permission de monter Moïse sur son théâtre. L'auteur de René hésite, se tate, refuse, fait des objections. Bref, après bien des pourparlers, Carmouche lui écrit : « Votre pièce est imprimée ; elle appartient au public. Je passe outre votre refus et vous serez joué ! »

M. Léo Claretie à qui nous empruntons les détails de cette histoire nous a mis sous les yeux une lettre où Cha-

teaubriand résume les diverses péripéties de cette lutte entre un auteur scrupuleux qui n'ose s'aventurer dans une affaire incertaine où il joue sa réputation et un directeur de théâtre avide d'argent et de réclame, décidé à tenter « un grand coup» au moyen d'un beau nom.

Bref, Chateaubriand, fatigué de lutter, se désintéresse de la représentation. « La tragédie de Moïse appartenant aux acquéreurs de mes œuvres, je n'avais rien à réclamer comme propriétaire, et j'avais fait toutes les résistances convenables comme auteur. Je m'endormis dans la paix d'une conscience sans reproche. Si j'essuie maintenant une défaite sur le nouveau champ de bataille où l'on me fait descendre, il restera prouvé que je n'ai pas cherché le combat. »

Ce fut bien, hélas ! une défaite, le « four » le plus noir qui se puisse imaginer. Moïse, que Carmouche avait appelé le Moni-Sinaï, on ne sait pourquoi, vit les feux de la rampe, le 2 octobre 1834, à Versailles. M°'* Récamier avait mobilisé tous ses amis. Ce fut en vain. Les costumes étaient misérables, le décor inexistant. M. Léo Claretie écrit : « Huit figurants mirent des pantalons et se couvrirent de toile pour représenter les chameaux. Pauvre Chateaubriand ! Lui qui avait rêvé une mise en scène somptueuse, dans des décors prêtés par l'Opéra ! »

Il fallut attendre jusqu'à cette année pour revoir Moïse. André Antoine vient de monter cette pièce à l'Odéon avec religion et ferveur. Justice tardive, mais justice enfin a -été rendue à cette tragédie qui manqua ne pas connaître la terre promise.

Tancrède de VISAN.

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