‹ Molière, 1622-1673Chapitre 188 sur 223 · LIBRAIRIE DE FRANCE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE FRANCE

F. SANT'ANDREA, L. MARCEROU & Cie

La première représentation de Sganarelle ou le Cocu imaginaire eut lieu le 28 mai 1660, sur cette scène du Petit-Bourbon où les Précieuses ridicules venaient de triompher. Le succès fut, peut-on dire, encore plus éclatant, car il demeura incontesté. De Villiers, toujours si hostile à Molière, écrit en 166^, dans ses Nouvelles nouvelles : « Le Cocu imaginaire... est, à mon sentiment et à celui de beaucoup d'autres, la meilleure de toutes ses pièces et la mieux écrite. » Et nous avons une relation fidèle des circonstances où elle fut jouée, ainsi qu'un témoignage de la faveur qui l'accueillit, dans /'Avis au lecteur qu'un imitateur de Molière, Doneau, mit en tête de sa pièce intitulée la Cocue imaginaire.

Sganarelle, dit-il, a été joué « non seulement en plein été, où, pour l'ordinaire, chacun quitte Paris pour s'aller divertir à la campagne, mais encore dans le temps du mariage du Roy ( i), où la curiosité avait attiré tout ce qu'il y a de gens de qualité en cette ville : [la pièce] n'en

(i) Célébré à Saint Jean de-Luz le 9 juin 1660.

a toutefois pas moins réussi, et quoique Paris fût, ce semble, désert, il s'y est néanmoins encore trouvé assc:<^ de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et asse^de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre. Juge^ quelle réussite cette pièce aurait eue, si elle avait été jouée dans un temps plus favorable, et si la cour avait été à Paris. Elle aurait été sans doute plus admirée que les Précieuses, puisque, encore que le temps lui fût contraire, l'on doute si elle n'a pas eu autant de succès, famais on ne vit de sujet mieux conduit, jamais rien de si bien fondé que la jalousie de Sganarelle, et jamais rien de si spirituel que ses vers. »

L'ouvrage fut si goûté, que, du vivant de Molière, il fut repris tous les ans, et que, dans la période qui va jusqu'en léj), on ne la joua pas moins de cent vingt-deux fois. Nulle autre de ses comédies ne fut plus souvent donna sur son théâtre. Elle fut représentée neuf fois devant le roi. Seuls, les Fâcheux et la Princesse d'Élide, qui étaient des pièces mêlées de ballets, atteignirent ce chiffre ou le dépassèrent.

Pour la première fois dans le théâtre de Molière, à la place de Mascarille, transposé des pièces italiennes, on voit paraître Sganarelle, ce fantoche imité de modèles qui vivent encore si près de nous, courageux en paroles et peureux en action, tour à tour bonasse et narquois, défiant et crédule, en qui se résument les mesquineries et les ridicules d'une moyenne humanité. Ici commence la carrière d'un personnage, d'un type qui va tout ensemble se fixer et se développer, et que nous verrons vivre de nouveau dans l'Ecole des Maris, le Mariage forcé, Don Juan, l'Amour médecin et le Médecin malgré lui.

Aussi bien, la pièce de Sganarelle est encore une farce qui nous présente, autour des amoureux Célie et Lélie, dotés de noms à l'italienne, un acteur désigné par son

surnom Gros-René, d'autres personnages dont les dénominations traditionnelles se retrouvent dans le Médecin volant ou la Jalousie du Barbouillé, Gorgihus, Sganarelle, Villehrequin, ou des acteurs sans nom, comme la femme de Sganarelle, Molière interprétait le cocu imaginaire. Gros-René était le nom de théâtre du gros Du Parc. On n'est pas sûr de la distribution des autres rôles.

Le Mémoire de... décorations, de Laurent Mahelot, nous fait connaître succinctement la mise en scène usitée sous Louis XIV. « // faut deux maisons à fenêtre ouvrante, une boîte à portraits, une grande épée, une cuirasse et un casque. Un au. »

Un sieur de Neufvil laine ou de Neufvillenaine prétendit avoir retenu par cœur tous les vers de la pièce, et la fit paraître en août 1660 chez fean Ribou, avec des « arguments » qui précédaient chaque scène. Molière s'était assuré le privilège de l'impression dès le )i mai. Il fit perquisitionner che:^^ Ribou et che-i son imprimeur Christophe fournel, et porta plainte au Conseil privé. Ribou dut dédommager Molière, qui laissa s'écouler l'édition. Le texte devait en être asse:<^ fidèle; car elle fut réimprimée avec les mêmes « arguments » et sans modification appréciable.

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