CHAPELLE, MOLIERE
MOLIERE
Quoi ! Chapelle à Chambord !
Moi-même.
Et quel hasard?..
CHAPELLE
Embrassons-nous d'abord.
J'avais quitté Paris pour courir la province Avec Brissac, un duc qui mène un train de prince. Je regrettais déjà ma douce liberté ; Mais en passant à lîiois je me suis arrêté. J'ai voulu visiter un oncle respectable,
lO MOLIERE A CHAMBORD.
Chanoine gros et gras qu'on voit toujours à table... Quand il n'est pas au lit, et qui laisse, en son lieu, « A des chantres gagés le soin de prier Dieu. » Or, chez lui, par hasard, en feuilletant un livre, Plularque, un vrai trésor pour enseigner à vivre, J'ai lu : « Qui suit les grands serf devient », sur cela, Sans voir Brissac j'ai pris le coche... et me voilà 1
31 ou fc RE.
Je renais à ta voix ! c'est l'heureux privilège
D'une vive amitié qui naquit au collège,
Lien de notre enfance, et qui, vainqueur du temps,
Nous lient toujours unis après plus de trente ans.
Oh ! c'étaient de beaux jours que ces jours-là, Chapelle !
Avec ivresse encor mon cœur se les rappelle !
Doux rêve qui pour moi devait sitôt finir !
Je me sens raviver rien qu'à ce souvenir ;
Le trouble de mon ame en y songeant s'apaise :
Ah ! l'on vit du passé quand le présent nous pèse !
CHAPELLE
Des regrets, des soupirs, MoHère ! Ainsi toujours
Quelque triste pensée assombrira tes jours î
Toi, que chacun de nous se plaît à reconnaître
Pour l'esprit le plus haut que notre âge ait vu naître ;
Moraliste profond dont la prose et les vers
Au nom de la raison poursuivent nos travers,
Moins sage quelquefois que nous, tant que nous sommes.
Tu n'es qu'un faible enfant, toi, précepteur des hommes !
A les propres leçons il faut avoir recours;
Mettre au môme niveau ton ame et tes discours.
La sagesse n'est point à savoir faire un livre.
Fût-il parfait, divin ; elle est à savoir vivre.
ACTli I, SCÈNK II. 1 »
A savoir (Hre heureux : toute science est l.'i. Or, moi qui suis savant plus que toi sur cela, Je veux le convertir h ma philosophie.
Par ma joyeuse humeur elle se justifie ; Elle fait mon honheur, elle fera le tien. Je veux l'initier aujourd'hui mOme : vien, Viens, Molière, je veux le faire rire et boire : Des soucis, en buvant, lu perdras la mémoire. Si le chagrin revient assiéger ton cerveau... lié bien ! pour le chasser tu boiras de nouveau. Ainsi, toujours buvanl, de bouteille en bouteille, Joignant la veille au jour et le jour à la veille, Sous un aspect riant s'offre le genre humain, ïoi, misanthrope, à tous déj i lu lendsla main. Tu ne sens plus les maux qui désolaient ta vie : Ami, tu vois ta gloire et ne vois point rcnvic. C'est un monde enchanteur. Là, je trouve partout Des gens aimables, bons, pleins d'esprit cl de goûl. Fatigué des rigueurs d'une femme charmante. Je bois, pour endormir le mal qui me tourmente, Et puise dans mon verre un prestige vainqueur Qui d'abord la séduit et me soumet son cœur. Par ce prestige enfin la vieille est jeune encore, El d'un attrait piquant la laide se décore.
MOLIÈRE
Ce monde, sans mentir, me sourit cl me plaît ; Mais je vis de régime et ne bois que du lait. Je ne puis, comme toi, m'abuser sur les hommes, Changer en paradis cet enfer où nous sommes : J'ai trop souffert, Chapelle, et lu noîrais en vain Ma raison, ma mémoire au fond d'un broc de vin. Toi, rieur et léger, libre d'inquiétude,
I '^> MOLIEUI-: A CHAMBOUI).
Faisant des vers charmanis sans travail, sans élude,
Et d'amours en amours promenant tes désirs,
Toi qui trouves la gloire en cherchant les plaisirs,
Heureux, lu vois partout le bonheur sur la terre.
Oh! si du cœur humain lu sondais le mystère.
Demandant en secret à ce cœur ténébreux
Si l'homme est en effet heureux ou malheureux,
Enigme dont le mot, qu'on cherche et qu'on redoute,
De siècle en siècle échappe et nous laisse le doute :
Peut-être qu'en pesant la joie et les douleurs
Tu verrais dans nos jours moins de ris que de pleurs.
Pour des projets sans fin une vie éphémère;
Le plaisir un éclair, la gloire une chimère ;
Au cœur un vide immense, un éternel désir ,■
D'un bien qu'on entrevoit sans pouvoir le saisir...
Tel est l'homme... un secret plein de mélancolie,
Et devant ce secret tout orgueil s'humilie.
CHAPEIXE.
Mais lu vois trop en noir, Molière, et tes malheurs Teignent tous les objets de sinistres couleurs... Comme Ion Misanthrope..,
MOLIÈRE
Oui, peut-être ma plume Dans ce rôle d'Alceste a mis trop d'amertume, Car Alceste c'est moi, Molière au cœur frappé. Amoureux comme Alcesle et comme lui Irompé, Les douleurs que je sens, sa bouche les révèle. Ah ! ma blessure encore est saignante et nouvelle ! Mille cuisants chagrins ont passé sur mes jours : Le temps les a guéris... mais celui-là toujours. Ineffaçable, est là dans mon amc offensée... Cet amour, cette injure obsèdent ma pensée !
vcri'; I , scKN K 1 1 . i3
CIIM'El.r.K.
Molière ! se peul-il que ton cœur à ce poiiil Souffre pour un amour qu'on ne partage point, El que ta passion survive à ton estime ? Quand tu devrais, t'armant d'un droit très légitime, Epoux trahi, vengeant ton honneur diffamé, Faire enfermer...
Chapelle ! as-tu jamais aimé ?
CHAPELLE
Cent fois ! helle demande !
MOLIÈRE
Aimé du fond de l'ame ?
CHAPELLE
Sans doute, de l'amour j'ai ressenti la flamme,
La flamme la plus vive, au fond de Tame, le. .
Mais je ne perdais pas la tôle pour cela.
El si je m'étais vu trahi de ma maîtresse,
Sans pleurs et sans éclat abjurant ma tendresse,
Par le mépris soudain je me serais guéri.
Je l'eusse fait amant, je loferais mari.
En un mol, j'ai souvent aimé, mais aimé comme
Un garçon de bon sens, d esprit, un galant homme,
Qui fuit l'excès en tout, maîtrise son désir.
Et ne va pas se faire un tourment d'un plaisir.
MOLIÈRE
il esl donc, je ne sais par quel falal mysièrc, Deux amours différents, jetés sur celte terre Pour faire pressentir ou l'enfer ou le ciel : Le sort me donne à moi l'absinlhe, ù loi le miel.
l4 MOLIÈRE A CHAMBOH D.
Mais lu n'as point aimé ! Dans Ion humeur légère
Tu n'as jamais connu qu'une ardeur passagère,
Un semblant de l'amour, non ce cruel poison
Qui torture le cœur et trouble la raison ;
Cet amour qui me rend si triste et misérable.
C'est une passion insensée... incurable,
Car, pour m'en aiTranchir, crois-moi, j'ai bien lutté...
Mais en vain... cet amour dans mon ame est resté.
Dix fois j'ai pardonné ses torts à l'intidèle :
Un mot de repentir me ramène près d'elle.
Heureux encor de croire à ses nouveaux serments,
Et qui nous surprendrait, Chapelle, en ces moments,
Dirait, à voir la joie où mon cœur s'abandonne, '
Que je suis le coupable et qu'elle me pardonne.
Oui, faible que je suis, je n'ose l'accuser:
Je me cherche des torts pour la mieux excuser.
Et tel est mon amour que, dans le fond de l'ame,
Je la plains, en effet, plus que je ne la blâme ;
Et souvent je me dis que peut-être son cœur
Subit comme le mien quelque charme vainqueur,
Et que si je ne puis, moi, me séparer d'elle,
Elle, non plus, ne peut me demeurer fidèle.
Mais je déguise en vain mon mal sous ces propos :
L'amour à mon esprit ne laisse aucun repos,
J'aime, j'aime toujours !.. et, la voyant si belle,
Jeune, facile à tous, et pour moi seul rebelle,
Je sens la jalousie et son serpent qui mord
Dans mon cœur, comme au cœur d'un coupable un remord,
C'est un enfer, Chapelle !.. Et puis, porter sa peine
Au milieu des plaisirs et des jeux de la scène !
Jaloux, trahi ! jouer Sganarelle ou Dandin !
Pleurant! se transformer en grotesque Jourdain !
ACTK I, SCIÎNK H
A vingt nMcs bouffons ajusier son visage !
Pour taire rire enfin mettre tout en usage ;
Toujours feindre!., et sentir, dans ces tristes combats,
Le cœur prôt à faillir ! et se dire tout bas:
Mensonge ! ma galté n'est qu'un masque, un vain leurre !
Mensonge! vous riez, spectateurs !.. moi, je pleure!..
CHAPELLE
Ton malheur, en eftet, est digne de pitié.
Mais que peut maintenant ma fidèle amitié ?
Rien... laissons faire au temps... Songe, songea ta gloire.
MOLIERE
A qui souffre qu'importe une longue mémoire !
Il semblait que le ciel m'eût assez éprouvé ;
Mais de nouveaux dégoûts je me vois abreuvé.
Mon Bourgeois geniilhomme est un signal de guerre.
Ces cabales de cour ne me troubleraient guère ;
Mais le roi, qui toujours me soutint jusqu'ici.
Pour la première fois me laisse 5 leur merci,
El, comme s'il voulait éprouver mon courage,
N'a pas dit un seul mot pour ou contre l'ouvrage,
Et je n'ai pu moi-môme, au théâtre, saisir
Sur son front un éclair d'humeur ou de plaisir :
Il est resté toujours muet, impénétrable.
Oh ! combien j'ai souffert ! Histrion misérable,
Forcé de provoquer le rire, moi Jourdain,
Vers sa loge parfois me retournant soudain,
Je cherchais un regard, un mot d'heureux présage,
Et toujours je voyais l'immobile visage,
Froid et muet; enfin, depuis ce jour maudit,
Depuis cinq mortels jours le roi ne m'a rien dit.
O trop heureux cent fois si le destin prospère
iVreûl fail vieillir obscur au foyer de mon père î J'ai mis pendant quinze ans ma gloire el mes plaisirs A charmer de ce roi les superbes loisirs, Et dans ce rôle ingrat où m'attendait l'envie, Pour lui j'ai donné plus que mon sang, que ma vie : J'ai donné mon repos, mon art, ma liberté. Pour lui, dans mon essor, je me suis arrêté. J'ai ployé mon génie aux chaînes qu'il m'a faites ; Courtisan, j'ai porté mon tribut à ses fêtes. Enfin, j'ai mis ma gloire à lui plaire, oubliant Cet autre roi qui vient au théfltre en payant; Ces loges, ce parterre où le peuple s'assemble, D'où sort un seul arrêt de cent bouches ensemble. Mon cœur, ma sympathie étaient à ce roi-là, Car je suis fils du peuple et mes frères sont là. Hé bien ! j'aurai perdu la faveur populaire, Et n'aurai de la cour que honte pour salaire ! Mais on vient !... sur ceci, mon ami, sois discret... Ah ! c'est Baron... pour lui je n'ai pas de secret.