‹ Molière à ChambordChapitre 8 sur 48 · ACTE I, SCÈNE V. a · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V. a

'^ Lucile ; mais Lucilc est si bonne personne!

Un mol de repenlir apaise son courroux... ^ Oh! les femmes vraiment aiment bien mieux que vous.

Lucile est un portrait.

MOLIÈRE

Nomme-t-on le modèle?

AP.nUNDE. ^

On dit que c'est de Brie.

MOMÈRE.

Oh non ! ce n'est pas d'elle ^ Que j'ai voulu parler.

AU MANDE

îi* Duparc peut-être?

MOLIÈRE

Non.

ARMANDE

Ah! ce seraBeauval.

MOLIÈRE

Beauval n'est pas son nom.

ARMANDE

Je cherche en vain.

MOLIÈRE

Voyez si ce n'est point Armandc.

ARMANDE

Moiî

MOLIÈRE

Vous.

ARMANDE, lisunt (luns SOU rôle.

Les yeuxpetUs. C'est moi. La bouche grande... Quand un mari nous peint, il nous fait ressembler A faire peur.

pA'^ MOLIERE A CHAMBOKl).

Lisez la suite.

ARMANDE

Son parler Est nonchalant... C'est moi... Mais vous me faites honte.

MOLIÈRE

Mais voyez h cela ce que répond Cléonte.

ARMANDE

Elle est capricieuse et coquette.... Merci! C'est flatteur!

MOLIÈRE

Mais pourquoi vous obstiner ainsi?

A ces traits isolés qui peut vous reconnaître? Vous répétez Covielle : or, écoutez son maître.

(Il prend le cahier des mains d'Aimande et lit) :

Covielle. Elle a les yeux petits. — Cléonte. Cela est vrai ; elle a les yeux petits, mais elle les a pleins de feu, les plus perçants, les plus brillants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir. — Elle a la bouche grande. — Oui; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs; elle est la j)lus attrayante, la plus amoureuse du monde. — Elle ajfecte une nonchalance dans son parler. — Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela ; et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs... — Mais enfin elle capricieuse autant que personne du monde. — Oui, elle estcapricieuse,fen demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.

Hé bien! étes-vous là dépeinte à faire peur? Répondez. D'un crayon inhabile ou trompeur,

ACTK I, SCKNK V. ^>

Ai-je Iracù de vous une fAcheuse image,

El repoussé les cœurs dont vous cherchez l'honimage?

Ai-je dissimulé par quel attrait si fort.

Si louchant, vous plaisez, vous charmez sans eiïorl,

Et savez le secret de maîtriser les âmes?

Vous n'êtes pas conleute! Oh! que j'en sais des femmes,

Des femmes dont l'abord séduit l'œil enchanté,

Qui, joyeuses cent fois donneraient leur beauté,

ïeint de rose et de lis, grands yeux, petite bouche,

Pour la grâce ineffable et le charme qui louche.

Don qui réside en vous et qui, par votre voix,

Dans tous les sens troublés s'insinue à la fois,

Subjugue noire cœur plus que la beauté même,

El fait que, malgré vous, malgré soi. Ton vous aime î

Je voudrais vous haïr! Oui, je voudrais pouvoir,

Ecoutant la raison, mon honneur, mon devoir.

Vous haïr ! Je voudrais, dans mon ame offensée,

N'avoir gardé de vous qu'une amère pensée.

Un souvenir maudit, éternel aliment

A nourrir ma colère et mon ressentiment !

Mais, faible, chaque jour, quelque elTort que je fasse,

De vos torts dans mon cœur la mémoire s'efface.

Votre image bannie h moi revient toujours,

El revient pardonnée.... elle remplit mes jours.

Inspire mes travaux; et de toutes ces femmes.

Cœurs simples, ingénus, coquettes, grandes dames.

Que je mets au Ihéûlrc, et suis d'un (ril jaloux,

Les plus belles toujours ont quelques traits de vous.

Oui, vous êtes Lucile, et, j'en rougis de honte.

Moi, moi, je me suis peint sous le nom de TJéonle.

ARMANDK.

Soyons encore Lucile el Cléonle aujourd'hui...

Je viens li vous comme elle ; apaisez comme lui Voire dd'pil jaloux. Voyez.... je vous demande Ma grdce... Voulez-vous mêla donner?

MOLIÈRE

Armande!

ARMANDE

Mo boudez-vous encor?

MOLIÈRE

Je le devrais.

ARMANDE

Oh! non :

Voyez, je fais bien plus que Lucile : pardon ! Vous me pardonnerez, vous avez dit vous-même...

Oh! que vous savez bien à quel point je vous aime!

ARMANDE

Sans doute vous m'aimez, mais je vous aime aussi, Molière, et pour vous voir je suis venue ici. Je disais : il est seul... malheureux du silence Et des froideurs du roi, blessé de l'insolence.... De la cabale... Il soufTr.'!.. Oh! je veux lui parler, El pleurant avec lui du moins le consoler. Je venais, quand Baron, léle à folle cervelle, En courant m'a jeté cette bonne nouvelle Du Bourgeois gentilhomme et de l'ordre du roi. Maintenant, ai-je dit, qu'a-t-il besoin de moi? J'irais pour partager son triomphe, ce semble, El seul il a souflerl !

MOLIÈRE

Ah! désormais ensemble

ACTK I, S(:[:iVK \I. DJJ

Nous partagerons tout, joie et pleurs, n'est-ce pas?

ARMANDF..

J'étais triste et voulais revenir sur mes pas... Je suis entrée enfin, tremblante, embarrassée, Et n'ai pas su d'abord vous dire ma pensée... La voilà... Vous voyez que je vous aime aussi.

MOLIÈRE

Ahl je suis trop heureux!

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