SCÈNE III
BRÉCOURT, PIERRETTE, très-pauvrement vêlae.
PIERRETTE, entrant de droite à reculons et parlant vers la coulisse.
Allons, mesdemoiselles, soyez belles et sages, et n’allez point courir dans les blés pour y gâter vos blancs habits.
BRÉCOURT, part , et l’observant.
A qui diantre parle cette petite paysanne ? à ses oies, Dieu me pardonne !
PIERRETTE, se croyant seule.
Ah ! c’est qu’il les faut souvent avertir ces demoiselles-là, ça vous a une cervelle si légère ! ce n’est point comme moi qui pense toujours à quelque chose. Voyons, à quoi est-ce que je penserai bien?... je penserais bien à manger, mais mordi je n’ai miette à fourrer sous la dent; à dormir?... mais il faut que je pense à garder mes oies, et ces deux idées-là ne peuvent jamais s’accorder ensemble. Dame, je m’ennuierais bien d’être toujours toute seule dans la montagne, si je n’avais point mon brin d’esprit pour me tenir compagnie. Ils disent pourtant à la ferme que je suis simple. (Changeant sa voix et contrefaisant quelqu'un. — Brécourt monte sur le tertre et va y déposer son manteau.) Une
grande sotte qui a seize ans, et qui ne sait rien de rien ! (Reprenant sa voix.) Oh! oui, dà, si on m’avait appris quelque chose, je saurais quelque chose. (Apercevant Brécourt.) Oh ! là ! là ! oh ! là ! là ! (Elle veut s’enfuir.)
BRÉCOURT
Eh bien ! donc, ma fille, est-ce que je vous fais si grand’peur?
PIERRETTE
Oh ! oui, grand’ peur ! Monsieur, ne me faites point de mal ; je ne vous parle point.
BRÉCOURT
Tu es une vraie sauvage, ma mie, et cependant tu parlais . seule fort gaillardement tout à l’heure...
FIER RETTE
Vous m’écoutiez donc? voire qui l’aurait su!... mais je n’ai rien dit pour vous faire du tort , je ne pensais seulement point à vous.
Je le crois ! aussi ne veux-je point te faire de peine. Tiens , connais-tu cela? (Il lui montre une pièce de monnaie.)
PIERRETTE
Je n’y connais point grand’ chose, je ne sais pas calculer l’argent.
BRÉCOURT
Tu ne gagnes donc point ta vie, à garder les oies?
PIERRETTE
Si fait , je gagne mon pain ; on me donne les sabots pardessus le marché.
BRÉCOURT
Eh bien 1 veux-tu gagner cette pièce d’argent ?