SCÈNE IL
CONDÉ, BRÉCOURT, entrant de gaocfae.
GONDÉ, assis.
H n*est que neuf heures et un quart, j*ai tout le temps de l'attendre avant que de me rendre au jeu du roi. . . Ah I monsieur Brécourt, je suis navré.
BRÉCOURT, entre à gauche , premier plan.
«Et moi aussi, monseigneur; c'est pourtant une pièce bien mordante et bien gaie que celle de ce soir.
CONDÉ
Oui, certes, \e Malade imaginaire est encore un chef-d'œuvre où rétude des mœurs et la critique de l'humaine faiblesse se poursuivent sous les dehors d'une folle gaieté , mais je n'y ai point ri , j'avais le cœur serré de douleur. Ah 1 railler ainsi son propre mal, monsieur Brécourt, c'est le courage du stoïque ou du martyr.
BRÉCOURT, tristement.
C'est le courage du comédien.
GONDÉ.
Cette s^ne est lugubre où Argan fait le mort.
BRÉCOURT
Et ce mot que Molière affecte de dire d'une façon si plaisante , et qui fait tant rire le public ! « Mais n'y a-t-il point de danger à contrefaire ainsi le mort? »
CONDÉ
Et lorsque cette feinte mort devait finir dans la pièce, il m'a semblé qu'il faisait un grand effort dans la réalité pour revenir à la vie.
BRÉCOURT
Magdeleine Béjart qui faisait Toinette a été forcée de le secouer par le bras, et je l'ai vue pâlir, cette malheureuse fille, sous le fard qui couvrait ses joues , et sous le rire qui contractait son visage.
CONDÉ
Brécourt, j'ai vu quelque chose de plus affreux encore, et qu'ont remarqué comme moi les personnes .assises sur les côtés de la sc^ne. Dans la cérémonie bouffonne , Molière semblait étrangement souffrir, et quand il a prononcé juro pour la seconde fois , une écume sanglante est venue sur ses lèvres. J'ai failli me lever et troubler le spectacle , Molière m'a retenu par un ris forcé et par un geste de commandement comme celui d'un brave soldat que nul ne peut empêcher de mourir à son poste. ( On entend da brait dans le fond.)