Molière en bonne fortune: comédie en un acte en vers
DsMSOucy, poursuivant Pierrotin, descend du château dans le parc; il courte embarrassé par son luth qu'il tient de la main gauche.
Dassoucy Le vaurien, le pendard I Vous me paîrez ceci. Brigand de Pierrotin.
Pierrotin Mais, monsieur Dassoucy, Je l'ai fait sans mauvais dessein, je vous l'atteste.
Dassoucy Le beau venez-y voir 1
Pierrotin
D'ailleurs...
Dassoucy
Petite peste !
Goo
La Présidente Il a l'air si gentil !
Dassoucy
Il voulait me narguer, Parce qu'hier au soir j'ai dû lui confisquer Un flacon de muscat qu'il sifflait, le beau merle. Il était gris, mais gris !..
PlERROTIN
Tout au plus gris de perle.
Dassoucy Monsieur n'a pas seize ans et boit comme un soudard.
PlERROTIN
Vieux, je regretterais d'avoir commencé tard.
Dassoucy L'autre jour, je renferme un peu, pour qu'il travaille. Que vois-je en revenant ? Au moyen d'une paille. Il humait, par le trou de la serrure, un pot Qu'au dehors lui tenait un valet de tripot.
Sur ces derniers vers, Molih'e est sorti du château; et du haut du perron, il écoute la suite de la scène, sans être vu des personnages qu'il domine.
PlERROTIN
J'avais soif, voilà tout. D^ailleurs, suis-je un esclave Pour qu'ainsi l'on m'enferme ? Allez, faites le brave ! J'en pourrais raconter de belles, moi, sur vous.
Dassoucy Est-ce qu'on croit jamais ce que disent les fous ?
PlERROTIN
Qui donc, l'autre matin, se plaignant à son page
De l'étiquette absurde et du vain équipage
Des valets en livrée et des maîtres-d'hôtel.
Affirmait qu'un dîner chez les grands est mortel ;
Qu'à leur table on ne peut s'asseoir que d'une jambe ;
Que les marauds narquois dont le galon d'or flambe.
Sous prétexte de vous débarrasser des os.
Ne vous laissent jamais finir les bons morceaux.
Et n'ofTrent guère à boire, entre temps, qu'aux convives
Dont les verres sont pleins ou les lèvres craintives ?..
Dassoucy Je proteste...
PlERROTIN
Oh ! ce n'est pas vous, assurément.
Vous dénaturez tout.
Dassoucy
PlERROTIN
Qui donc, quel fin gourmand Déplorait qu'on ne pût commander des grillades, Redematider les plats qu'on suit de ses œillades. S'accouder en causant, porter une santé, Faire rubis sur l'ongle et rire en liberté ?
Dassoucy, à la marquise.
Il invente à plaisir ; je ne suis point capable De tenir ce langage.
PlERROTIN
On le sait !
Molière, s' approchant.
Le coupable.
C'est donc moi !
Dassoucy Vous, Molière ?
Molière
Oui, ces mots ronds et francs Me plaisent. Ils n'ont pas de père, je les prends. Et pour faire la paix, que votre virtuose, Dassoucy, veuille bien nous chanter quelque chose !
PlERROTIN
J'ai le gosier fort sec.
Molière
Le tour est délicat !
La Marquise . Langoumois, débouchez notre meilleur muscat Pour ces deux ennemis, que le Docteur, à table, A^a réconcilier de façon délectable.
Ensuite, ils nous diront leurs airs les plus vantés.
Le Docteur 8'incline.
Dassoucy J'accepte de grand cœur.
Le Baron
A table !
La Présidente, au Baron.
Non, restez !
Vous m'accompagnerez au parc.
Dassoucy, Pierrotin, le Docteur et Langoumois rentrent au château.
La Marquise C'est très particulier.
La Présidente Mais non ! je n'y vois rien Que de tout naturel et de tout simple.
La Marquise
Bien !
La Présidente
C'est dit. Laissez-nous seuls. Il faut qu'il se décide, Cette fois, à m'ouvrir son pauvre cœur timide.
Elle 8'éloigne avec le Baron.
ft
MOLIERE, LA MARQUISE Molière Vous n'avez pas pitié de cet amant transi ?
La Présidente va l'attaquer sans merci.
La Marquise C'est avec un sot que Ton déroge.
Avais-je donc besoin d'entendre votre éloge Fait à tout bout de champ par le baron, pour voir Que vous valez autant qu'un homme peut valoir ? Vous n'allez plus, d'ailleurs, jouer la comédie.
Molière Ah !
La Marquise Sur la scène, est-il besoin qu'on vous le die. Vous ne paraîtrez plus en personne.
Molière
Pourtant...
La Marquise Vous vivrez sans tracas, libre, calme, content. Travaillant à loisir...
Molière, avec un sourire légèrement ironique. Si cela vous amuse !
La Marquise Je veux, pour tout de bon, devenir votre muse; Vous verrez. Mais quelle ombre obscurcit votre front ?
Molière Mes vieux amis, je songe à ce qu'ils deviendront.
La Marquise Vos vieux amis ! Je vois. C'est quelque fille d'Eve...
Molière, lui prenant la main.
Non ! le passé me semble, auprès de vous, un rêve ; Et, le cœur éperdu, j'oublie à vos genoux L'univers tout entier. Aimons-nous, aimons-nous, Comme les dieux et les déesses î
La Marquise
Pas encore !
Voyant Dassoucy, le Docteur et Pierrotin, apparaître sur le seuil du château, elle dégage vivement sa main que Molière veut reprendre.
On vient. J'ai la rougeur au front.
Molière
Comme l'Aurore.
La Marquise
Chut ! Ici, ce n'est point l'Olympe.
{Elle s'enfuit).
Non pas !
Molière C'est juste. Et Dassoucy !
Dassoucy 3nt de vous qu'il s'agit ?
MOLIÈHE
De moi-même.
D.\SS0UCY
valer quelque drogue ?
Molière
Non, j'aime...
Dassoucy ai, vous songez au mariage» !
Eh bien ?
Dassoucy Turc!
Le Docteur Pourquoi ne pais rester chrétien ?
Dassoucy Turc, avec un turban sur la nuque !
, pas à son service un seul eunuque sabre au clair, sur un sérail bien clos; t laisser voir partout, à tout propos, ame, à soi, demi-nue et sans grille, vaut mieux la laisser vieillir fille, lez-vous donc épouser à la fin ?
doit être un petit séraphin.
Molière
oucY, auec un sourire d'assentiment.
Eh!
Molière Riche...
Dassoucy, étonné.
Ah!
Molière
Noble.
Dassoucy, stupéfait
Oh !... C'est quelque folle.
Molière
EN BONNt: FORTUNE IJ
Dassoucy, secouant la tête. '
Prêtez l'oreille à cette parabole.
Quand je quittai Paris pour aller à Turin, J'avais un âne, un âne appelé Mathurin, Sobre, doux, jovial comme un magot de Chine, Qui, sans jamais broncher, portait sur son échine Mon téorbe, mon luth, mes coffres à chansons, Et moi-même au besoin. Et vers les horizons.
Mon page me suivant, j'allais à l'aventure, Libre, gai, tout entier à la belle nature, Humant à pleins poumons l'air pur et généreux. Léger comme un oiseau, parfaitement heureux.
On goûtait sous un hêtre, au bruit d'une cascade; Puis, cueillant au buisson une rose muscade.
On repartait, lesté, sur un vieil air français. A l'auberge, au déclin du jour, je ravissais Toute la maisonnée en chantant sous la treille. L'hôte prenait pour moi quelque fine bouteille Derrière les fagots. Lors, Claudine ou Marthon, Fossette à chaque joue et fossette au menton, Me menait à mon lit, où, ne vous eu déplaise, Entre deux beaux draps blancs bien étendu, plein d'aise. Aux notes de cristal d'un rossiirnol lointain Je m'endormais, parmi la lavande et le thym.
Molière Fort bien ! mais...
Dassoucy Un marquis, rencontré sur la route.
Ayant du premier coup vu qui j'étais sans doute. Me fit venir, diner, coucher à son château.
Et, par grande amitié pour moi, me fit cadeau. Quand je fus pour partir, d'un cheval magnifique. J'aurais dû m'en tenir au roussin pacifique Et décliner tout droit le cadeau du seigneur: J'acceptai, je ne sais par quel sot point d'honneur. De léquitation j'ai peu fait mon étude.
Certes, j'eus vaguement un brin d'inquiétude ; Mais sans trop réfléchir ni me faire prier, Je mis étourdiment le pied dans l'étrier.
Je n'étais pas plutôt en selle, que la bête Partit au grand galop vers le guichet. Ma tête Eût net été tranchée au niveau du mur bas De ce guichet maudit, si je ne m'étais pas
La Marquise Monsieur Molière et moi, nous restons ; Pierrotin A répété pour nous cet air l'autre matin.
Et puis, je crains d'avoir un soupçon de migraine.
Le Barox, à la Présidente. Je vous offre ma main. Venez, ma noble reine.
èpe VTll ^.«ài^
MOLIERE, LA MARQUISE Molière, embarrHssé.
Je suis vraiment honteux...
La Marquise
Quel souffle a refroidi Ce cœur qui se montrait, si vite, si hardi ?
Molière Ce faible cœur n'a pas la force opiniâtre, Hélas ! d'abandonner sans retour le théâtre.
La Marquise A deux, on est plus fort. Pour un danger lointain. Laisse-t-on le bonheur, vrai, présent et certain ?
Molière Mais...
La Marquise Vous ne m'aimez pas ; on peut tout, quand on aime.
Molière L'obstacle est grave.
La Marquise Est-il invincible ?
Molière
Vous-même, Vous devez bien sentir qu'à le trop mépriser, Je ferais ce dont rien ne saurait m'excuser.
La Marquise Quand on a si grand'peur d'un mal qu'on exagère, La prudence me semble à l'amour étrangère ; Et d'ailleurs, vous, si fier en votre libre instinct. Pourquoi rester, sans rien qui vous y force, astreint A cette servitude incessante, jfuprèmo.
De divertir les gens pour vivre, quand bien môme Vous n'avez point sujet de rire et qu'ils sont sots ?
Molière Des sots l'on rit toujours ; presque tous les morceaux En sont bons.
La Marquise
Mais cent fois dire les mômes choses, Avec des mots, des tons, des gestes et des poses Identiques, c'est là que je vous comprends peu ! Lorsqu'il faut tous les soirs ressasser l'ancien jeu, On doit faire assez vite un métier d'automate I
Molière Et que pensez-vous donc que fasse un diplomate, En dépit de sa morgue et de son air profond ? Et qu'est-ce, en vérité, que tous les hommes font ? Et qu'est-ce que, vous-même, ingénument vous faites ? Chaque jour, sauf parfois les dimanches et fôtes, N*est-il pas, à tout prendre, et pour chaque être humain. Invariablement semblable au lendemain ?
Homme ou femme, marquis ou valet, vieux ou jeune, Chaque jour on se lève, on s'habille, on déjeune. On agit comme on a l'habitude d'agir. On dîne, on soupe, on bâille, et puis, sans réfléchir Au grand nombre de fois qu'on fit la même chose, On va se dévêtir, on se couche, on repose.
Et puis, sans changement biiMi fréquent de décor, 8ans varier beaucoup le thème, c'est encor Même ordre et même marche ; et le nombre est immense Des matins et des soirs que ce jeu recommence. Et l'on ne paraît pas s'en douter. Le cerveau Semble prendre toujours le vieux pour du nouveau. Encore que les gens, sans cesse, aient sur la face Le sourire connu, l'éternelle grimace.
Et vous disent, sans rien de changé dans la voix. Les mots accoutumés qu'ils vous ont dits cent fois.
La Marquise
■C'est étrange.
, Molière
La vie est une comédie, Moins franche seulement que l'autre, moins hardie. Et déroulant, avec infiniment moins d'art, Des rôles mal tracés par l'aveugle hasard.
La Marquise Peut-être ! Mais malheur au fou qui s'évertue A réchauffer le marbre où dort une statue ?
La Marquise Mais si l'amour peut tout, il doit de ce pouvoir User pour s'élever et non pas pour déchoir.
Molière Quand on a si grand'peur d'un mal qu'on exagère, La prudence me semble à l'amour étrangère.
La Marquise Quelle dérision étrange !...
Molière
En vérité, Vous n'aimez rien que vous, n'étant que vanité.
La Marquise Oh !...
Molière N'est-ce pas ainsi, madame, qu'il faut dire ?
La Marquise J'ai le cœur gros de pleurs et vous me faites rire.
Hélas ! je gagne ainsi mon pain quotidien.
La Marquise Vous ne serez jamais qu'un franc comédien.
Molière Si vous ne m'aviez vu jouer la comédie, Penseriez-vous à moi?
La Marquise
Je suis une étourdie ; Mais ce que j'aime en vous, est-ce le masque ? non, C'est le visage.
Molière Bien ! mais sauriez-vous mon nom, M'auriez-vous distingué de la foule servile, Si vous ne m'aviez vu qu'en costume de ville ?
La Marquise Mon Diea!...
Molière
Si j'acceptais, pour être votre époux.
De quitter à jamais la scène, savez-vous
Attentif, élégant, doux, discret et fidèle, Il a tout ce qu'il faut pour un mari modèle.
C'est à ces choses-là qu'il convient de viser, Quand ce n'est pas pour rire et qu'on doit épouser.
La Marquise C'est trop fort.
Molière
Est-ce vrai ?
La Marquise
Mais c'est une gageure.
Molière Je suis respectueux et grave, je vous jure.
La Marquise Ce n'est pas le respect qui vous gêne beaucoup.
Molière, souriant.
Mais si !
La M.\rquise, souriant également.
L'impertinent !
Molière
Une femme de goût
Ne prend guères l'hymen pour une apothéose.
Vous régnerez chez vous, au moins; c'est quelque chose.
La Marquise G sagesse !
Molière O folie !
La Marquise Il faut donc oublier !
Molière Votre royal dédain ne saurait donc plier I
La Marquise Pourquoi tenir si fort à vos marionnettes ?
Molière Pourquoi les accabler de vos grands airs honnêtes ?
La Marquise
Pourquoi si rarement le désir suborneur
Par ses sentiers fleuris mène-t-il au bonheur ?
Molière Pourquoi le ciel fait-il d'une façon si rare Jaillir le feu sacré du marbre de Carrare ?
La Marquise Que vous êtes cruel !
Fallait-il vous tromper ?
La Marquise Il fallait fuir, au lieu de vous émanciper.
Adieu mon rêve !
Molière
Adieu ma trop brève démence !
Le songe va finir, quand à peine il commence
La Marquise
Je devrais vous haïr ; pourquoi donc près de vous
N'ai-je senti jamais un abandon si doux ?
Je ne le comprends pas, et mon cœur me l'atteste.
Molière
C'est que, si le mari disparait, l'amant reste ; Mais bientôt, à son tour, l'amant devra partir.
La Marquise
Vous raillerez, je crois, jusqu'au dernier soupir.
LES MÊMES, DASSOUCY, PIERROTIN, LE BARON, LE DOCTEUR, LA PRÉSIDENTE, puis LANGOUMOIS.
Le Docteur, montrant Pierrotin^
Il est incorrigible.
Dassoucy
11 est indécrottable.
Le Docteur Près de la Présidente, il s'est remis à table Après avoir chanté son air; puis. le serpent, D'un petit ton câlin, hypocrite et rampant, 4 dit à sa voisine...
Baron, revenant à la charge.
Comment on entier, mon parfait dévouement ?
Molière, se dégageant.
nt pas.
ISE, reparaissant au seuil du château.
Adieu !
Le Baron
Je la devine ; ma flamme.
Molière, à part, regardant tour à tour
la petite clé du parc.
Elle est divine !
du paradis vermeil, ntez !... Bah ! la nuit porte conseil.