‹ Molière et BossuetChapitre 1 sur 6 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

BOSSUET

L'honnête homme qui emploie sa probité à redresser les loris des écrivains fait une chose très-ulile, très-nécessaire.

(Louis Veuillot. Mélanges.)

Si Molière n'avait pas écrit Tartuffe, les critiques dévoués à l'Église catholique consentiraient à admirer celui que Boileau proclamait « le plus grand écrivain de son siècle. »

Les plus religieux se contenteraient de formuler quelques restrictions sur le genre; par respect pour certains Pères de l'Église, et notamment pour Bossuet, ils gémiraient sur les scandales du théâtre, puis, la conscience libérée, ils applaudiraient l'auteur dramatique.

Mais Molière a commis le crime abominable de « jouer les grimaces des hypocrites » , et aussitôt les persécutions ont commencé.

Elles durent encore.

C'est la damnation éternelle sur la terre !

Depuis le mandement de l'archevêque de Paris Hardouin, donné à Paris le onzième août mil six cent soixante - sept , jusqu'au pamphlet, que vient de publier M. Louis Veuillot, fin septembre mil huit cent soixantedix-sept , prédicateurs , prêtres , princes de l'Église , ministres et fonctionnaires pratiquants, journalistes fervents, tous se sont ligués contre l'œuvre et contre l'auteur ; et, dans cette campagne séculaire , si furieuse-

ment menée , ce ne sont pas les moins illustres chefs du parti catholique qui ont été appelés à prendre les armes : Molière le bouffon n'a point d'obscurs adversaires!

Après lui avoir opposé les Bossuet , les Bourdaloue, l'Église a choisi dans les âges suivants les champions les plus fameux, et voilà qu'en un temps où la papauté, la librepensée et le radicalisme sembleraient devoir absorber toute son attention, solliciter toutes ses forces, le rédacteur en chef de Y Univers daigne s'occuper de... Scapin.

Il y a donc un très-grand intérêt pour la religion, pour l'Eglise, pour le salut des catholiques, à méconnaître, à calomnier Molière ?

— Assurément : Molière n'est-il pas l'auteur de Tartuffe'!

— Mais encore...

— Cela ne vous suffit-il pas?

— Quoi! ce serait la seule raison ?

— La seule.

Vous objecterez en vain que Molière a compose dix autres chefs-d'œuvre. . Tartuffe!

Qu'il est le représentant le plus merveilleux de l'esprit français. . . Tartuffe !

Qu'il est applaudi, admiré depuis plus de deux cents ans... Tartuffe!

Tartuffe, Tartuffe, cela répond à tout, comme le sans dot de V Avare.

La preuve, c'est que M. Louis Veuillot n'a pris la plume qu'à propos de Tartuffe et seulement à cause de Tartuffe. Il y a eu, à la vérité, une attaque contre Bourdaloue, mais sans Tartuffe, Molière n'eût pas été mêlé à l'affaire.

M. Veuillot l'avoue, il le dit en plusieurs passages de son volume, le succès de cette prétendue comédie, si longue et si fausse, l'agace ; le bruit des bravos du parterre qui applaudit les bons endroits lui est particulièrement désagréable, et si l'on a le malheur de traduire en langue étrangère, de représen-

ter sur la scène anglaise la pièce française, oh ! alors, cela devient de la rage!

Encore un coup, ce déchaînement contre Tartuffe est singulier; j'en suis fort marri pour l'Église dont le baptême m'a fait un des enfants, car par cette pratique les dévots ont transformé Tartuffe en machine de guerre contre la religion.

Ce qui rend possible au théâtre la sa tir*' des caractères, c'est que personne ne se reconnaît dans les portraits exposés sur la scène.

L'avare, le débauché, le jaloux, le bourru. regardant leur voisin, ou songeant à quelque ami, s'écrient : a Comme c'est Lien ça f ». Ils se garderaient de dire : « Comme c'est bien moi! »

Les dévots ont eu une tout autre attitude. Dès que Tartuffe a paru sur le théâtre, ils ont prétendu qu'on les jouait.

Cette maladresse me confond !

Est-ce que les gens qui ont la conscience

tranquille fuient à toutes jambes quand on crie : au voleur/

Est-ce que l'honnête homme est blessé quand on maltraite les coquins?

Pourquoi donc l'archevêque de Pans , les orateurs sacrés ont-ils lancé leur foudre contre V Imposteur? Qu'y avait -il de commun entre eux et l'hôte d'Orgon?

Mien, pas même le costume, puisque, par un accord intervenu entre le Roi et le comédien , « l'hypocrite fut vêtu de manière à ce qu'avec la plus mauvaise foi imaginable, on ne pût reconnaître en lui un caractère sacré (1). »

Je vais plus loin. Molière eût-il voulu attaquer directement l'Église — n'est-ce pas un anachronisme de faire de Molière un voitairien?.— l'Église n'aurait pas dû comprendre la secrète intention de son ennemi : elle pouvait, sans danger, accepter pour sincères

{i) Second Pîacel nu Roi, à la tête du Tartuffe.

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