GORGIBUS
Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là.
Mon Dieu! que si tout le monde vous ressemblail , un roman serait bientôt fini! La belle chose que ce serait, si d'abord Cyrus épousait Mandane , et qu'Aronce de plainpied fût marié à Clélie !
Ainsi, le corrupteur montre les conséquences fâcheuses des mauvaises fréquentations et des mauvaises lectures : la cervelle des jeunes filles dérangée, et leur honnêteté faussée.
Le menteur inflige la bastonnade aux Mascarille et aux Jodelet qui trompent des 'évaporée*.
Le flatteur rompt en visière avec le parti puissant des Précieuses , dont un comédien, à son début, doit redouter la cabale.
Bossuet, débutant aussi clans la carrière spirituelle, en usait autrement avec les gens de cour, avec les mondaines.
De l'Université , où il était réputé une mer-
veille, il n'hésite point à passer dans les salons de l'hôtel Guénégaud et de l'hôtel de Rambouillet. Il entre en coquetterie réglée avec les divinités du lieu et, devant ces gentils... et gentilles, prêche, entre onze heures et minuit , des sermons de société. M. Voiture daigne même féliciter le jeune chanoine et l'honorer d'un impromptu aussitôt colporté par la ville : « Je n'ai jamais entendu prêcher ni si tôt, ni si tard. »
Péché de jeunesse du prédicateur, dira-t-on !... Eh! eh!... Bossuet improvisa encore un autre sermon, des années après, à Metz, au dessert (1), chez la maréchale de Schomberg, où il avait dîné. Il prit pour texte « le changement de l'eau en vin. »
Quelle occasion de s'égayer un peu, si l'on usait des procédés de certains adversaires et si l'on ne savait sacrifier le chatouillement d'un succès aisé au contentement de soi-même qu'assure le respect de ce qui est toujours respectable : le génie et la religion !
Dans l'École des Maris , dans F École des Femmes, .Molière continue à servir les intérêts
(1) Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis. — Sur Bossuet.
de la famille en plaidant la cause de la douceur qui provoque l'affection , et de la confiance qui impose la fidélité.
Dans le Festin de Pierre, il condamne la luxure au feu éternel.
Enlin, dans le Misanthrope, il rend la coquetterie odieuse et la châtie sévèrement. Car, voilà encore un point de vue qui a échappé « au théologien » comme à M. Veuillot ; tous deux ont circonscrit , limité à plaisir l'horizon dans lequel plane la pensée du Contemplateur.
L'un — ce n'est pas M. Veuillot — examine si Philinte et Alceste procèdent de Socrate plus que de saint Paul ; si leur philosophie est païenne ou chrétienne ;
L'autre — ce n'est pas le théologien — suit les pas des petits marquis , regarde les grands flandrins de vicomtes cracher dans un puits, y faire des ronds, puis s'écrie : « La pièce nous met simplement sous les yeux une collection d'oisifs qui s'amusent ou qui se désennuient à médire, et elle serait beaucoup plus logiquement intitulée « les Médisants. »
Ainsi absorbés par leur idée fixe, ils n'aperçoivent pas la multiplicité des plans, et ne con-
sidèrent point, par exemple, l'admirable et saisissant tableau de la fin :
Alceste allant vivre dans la solitude, privé des joies saines de l'amour conjugal parce qu'il a commis la faute de livrer son cœur a une coquette ;
Célimène abandonnée par tous ceux qu'elle a trompés, perdue de réputation, tenue dès lors à l'écart par les honnêtes gens et fatalement condamnée par la maturité qui approche à rester vieille fille ou à acheter le nom de quelque drôle, de quelque sans-le-sou titré. Ou le vide, ou les coups, ou la ruine, voilà l'avenir.
Cette leçon n'est pas morale?
Non, non, non, persévère à dire M. Veuillot, « elle est froide, elle est sans portée, parfaitement incapable de corriger personne. »
Je me souviens avoir entendu, aux vêpres, dans mon enfance, un psaume qui pourrait s'appliquer à de tels partis pris :
« Oculos habent <■/ non videbunt ; « Aures hahcnt et non audient; « Naves halwnt et non Odorabunt. »
Décidément, ils ne veulent rien voir !
Mieux vaut — , lorsqu'on ne dépasse pas les limites de l'admissible, — voir dans les chefsd'œuvre même ce qui n'y est pas; car on ajoute ainsi à la somme de réflexions, de jouissance?, des lecteurs et des spectateurs.
Mieux vaut admirer, car on prend par là sa part dans la création.
Pour la fleur, il faut non-seulement, d'abord la graine, puis la terre, puis l'eau : il faut du soleil.
Je ne veux pas supprimer le jardinier qui redresse la tige, enlève les parasites et émonde l'arbre ; mais, sans le soleil, il n'empêcherait ni l'éliolement ni la mort.
Donc aux de Viz>>, et à tous les Trissotins du temps, je préfère cet anonyme qui, le soir de la première représentation des Précieuses ridicules, lorsque le rideau tomba sur les imprécations de Gorgibus, envoyant au diable les sots livres el les sottes femmes, s'écria :
« Courage, Molière , voilà la véritable comédie. »
Ce vieillard était un honnête homme dans le sens où ce mot s'entendait au dix-septième siècle.
Gomme tant d'autres gens utiles, il est resté
inconnu : nous le remercions, car Molière dut, cette nuit-là , prendre la résolution de faire renaître Térence et Ménandre.
Mais ce cri n'était pas seulement un bravo , c'était tout un programme.
Cet applaudissement donne la formule du problème de la moralité du théâtre.
En effet, il ne s'agit pas de savoir si le théâtre est une institution que l'Église approuve ; le théâtre est fait pour les hommes, il faut le rendre utile à la société ; et le vieillard disait : « Voilà In bonne comédie. »
On ne nie pas qu'un fleuve existe, on l'endigue ; un torrent s'échappe impétueux, violent, des flancs de la montagne, l'industrie humaine prend ses eaux, leur trace un cours , et ce qui aurait détruit fertilise.
La sagesse, l'expérience disent : Faites dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre physique.
Le théâtre est : qu'il soit civilisateur ; qu'il serve au progrès.
Pour cela , il ne faut pas ameuter la foule contre ceux qui en font une chose grande et sérieuse ; il ne faut pas méconnaître les chefsd'œuvre qui sont « pleins de leçons et de conseils. »
Si vous supprimez la comédie , vous aurez la féerie ; non point la féerie d'un Shakspeare avec ses sylphes ailés et ses vraies fées qui vont chercher dans la rosée nouvelle des rubis qu'elles poseront sur le sein des roses, des perles qu'elles pendront à l'oreille des fleurs ; mais la féerie telle que, dans un article :nii fit sensation, vous l'avez si bien décrite, Monsieur Veuillot : la féerie où l'on voit, outre les trucs :
« Des hommes et des femmes habillés en poissons , d'autres en légumes , d'autres en autre chose , et surtout beaucoup de femmes qui ne sont pas habillées du tout. »
Si vous étouffez Célimène , vous aurez la femme nue , celle que, clans votre langage imagé, vous appelez la grue déplumée.
Si vous brûlez Molière.... »
Mais
Que peut contre le roc une vague animée ? Hercule a-t-il péri sous l'effort du Pygmée ? L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna. * Zoïle contre Homère en vain se déchaîna ; Et la palme du Cid, malgré la même audace, Croît et s'élève encore au sommet du Parnasse (1) .
(I) Piron. La Mêtromanie, acte III. scène vu.
Cependant , il était urgent de relever l'injure adressée, non à ce grand homme de bien, mais à ce grand bienfaiteur de la civilisation, à ce génie français qu'un Schlegel aurait dû être seul à attaquer.
Je n'ai pas dit sur Molière tout ce que j'avais à dire : j'ai écrit seulement ce que le temps me permettait de réunir dans une réplique qui, à mon gré, ne pouvait être trop vite rendue publique, tant j'étais impatient de faire ce qui me semble un devoir, et de m'écrier comme le vieillard : « C'esL la bonne comédie ! »
(Je devoir esl accompli.
« Liberavi animain meaiu. »
Et maintenant, je retourne à Molière, afin de l'aimer encore davantage en le relisant une fois de plus ; car, ainsi que l'écrit Sainte-Beuve : « Aimer Molière, c'est être guéri, à jamais, je ne parle pas de la basse et infâme hypocrisie, mais du fanatisme, de l'intolérance et de la dureté on ce genre, de ce qui fait anathématiser et maudire ; c'est apporter un correctif à ï admirai ion même pour Bossuet, et pour tous ceux qui, à son
ima-e, triomphent, ne fût-ce qu'en paroles, do Cennemi mort ou mourant; qui usurpent je ne sais quel langage saoré, et se supposent mvo Intairement, le tonnerre en main, an heu et place du Très-Haut. »