‹ Molière et Le misanthropeChapitre 2 sur 2 · RÉPONSE A M. DE U POMMERAYE · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M. DE U POMMERAYE

f CI, Mesdames et Messieurs, se terminait cette étude. La première lecture que j'en ai faite a suscité de nombreuses critiques. Je m'y attendais et ne m'en suis pas ému outre mesure. J'attaquais un préjugé, pas très ancien peut-être^ mais très solidement établi ; quoi d'étrange à ce que je fisse crier? Je ne répondrais donc à aucun de mes adversaires, si l'un d'eux ne m'avait pris à partie ici-même, — fort courtoisement d'ailleurs, je dois le reconnaître, car il est la courtoisie même, et à ce trait de son signalement tout le monde le nommera ici : c'est M. de La Pommeraye.

Je confesse que je n'étais pas à sa conférence ; je jouais ce soir-là, peut-être du Molière ; car, on le sait, je n*ai jamais prétendu cacher le comédien derrière le conférencier ; c'est mon état de jouer, et surtout de jouer Molière, et ce qui m*a enhardi à parler de ce grand homme, c'est que je ne me borne pas à le lire, mais que je m'essaie souvent à faire revivre ses personnages. — Je n'ai donc pas eu le plaisir d'entendre M. de La Pommeraye ; mais le journal la Conférence^ journal spécial, m'a apporté un résumé succinct et fidèle de sa causerie, et c'est sur ce résumé que je hasarderai quelques mots de réplique ; je reproduirai les accusations de mon adversaire, pour mettre au fait ceux de mes auditeui*s qui peut-être n'ont, pas plus que moi, eu le plaisir de les lui entendre formuler à luimôme.. '

M. de La Ponameraye dit que ma théorie n'est pas nouvelle. Je ne l'ai pas donnée comme telle : cela seul m'aurait condamné.

Sur un rôle créé par Molière môme, la théorie vraie ne peut pas être nouvelle, il faut au moins qu'elle remonte à Molière, et je crois que c'est le cas. Longtemps encore après sa

mort, on jouait Alceste comme je désire!rais qu'on le jouât: Mole craignait si peu d'en mettre en relief la mauvaise humeur, que dès son entrée en scène et sur le mot typique :

Moi, je veux me fâcher et ne veux rien entendre»

il cassait régulièrement un siège. Ge n'est qu'après lui qu'on a fait d' Alceste un amou* reux , et la transformation remonte à Flemy, qui, n'ayant pas physiquement la force de jouer le rôle comme son prédécesseur, aima mieux, pour y réussir, en faire un personnage de son emploi.

M. de La Pommeraiye dit : Chose singulière, la théorie de M. Goquelin e^ celle de tous lès acteurs qui ont publié des études sur le caractère d' Alceste ; les littérateurs sont unanimesy au contraire, pour donner un grand sens philosophique à ce rôle.

D'abord, je ne nie point que le rôle ait un grand sens ; je le prends autrement que vous, voilà tout. Mais si votre assertion était vraie; avouez qu'elle serait bien puissante en faveur de ma thèse ! Si dans une question de théâtre, car enfin il s'agit ici de théâtre, n'est-ce pas?

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et le Misanthrope n'est pas un traité de Misanthropie, mais une comédie ; si donc, sur une question de théâtre, tous les acteurs sont d'accord, eux qui ont charge d'entrer assez avant dans la pensée de Fauteur pour pouvoir rincarner, il y a gros à parier qu'ils n'ont pas tort, ce me semble ; et leur opinion vaut bien en tous cas qu'on la considère autant que celle de littérateurs très éminents du reste, mais qui ne sont pas de la partie.

Mais la Térité est que si les acteurs sont d'accord pour ma thèse, les littérateurs ne le sont point contre; Je prie M. de La Pommeraje de relire dans Jean-Jacques la longue, éloquente et fort injuste philippique qu'il dirigea contre Molière à propos môme du Misanthrope. Si Jean-Jacques est si amer, c'est que précisément il voit Âlceste comme on le jouait de son temps, c'est-à-dire jcomme un personnage comique ; et partant de là , il accuse Molière d'avoir ridiculisé la vertu. «Molière a voulu faire rire le parterre I » répètetril à chaque paragraphe, et cela pendant dix pages, avec une fureur croissante. Vous voyez donc bien que le parterre riait. Et cela indignait Jean-Jacques. Pourquoi ? Ah ! c'est que

lui-même était une espèce d'Alcestè, d'ennemi de la société, de misanthrope atrabilaire, et il sentait très bien que si on riait d'Alceste, c'en était fait de lui, Jean-Jacques, et qu'on le bernerait aussi. L'on n'y a pas manqué.

Notez que je n'attaque pas plus l'un que l'autre : je prétends seulement qu'en passant la mesure, en sortant du bon sens, ils tombaient sous le coup de la comédie. Ce dont on rk, dans Alceste et dans Jean-Jacques^ ce n'est pas la vertu : c'est la mauvaise humeur de l'un, c'est l'hypocondrie de l'autre, c'est l'habit arménien de celui-ci, ce sont les rubans verts de celui-là, c'est en un mot l'excès nuisible à la vertu môme et qui la rend impossible à vivre.

Ai-je été trop loin dans mes critiques T Pas plus loin, certes, qu'un allié précieux que vient de m'envoyer inopinément la Providence, et que M. de La Pommeraye ne récusera pas, car c'est un académicien, et même un littérateur! Voici, en effet, ce que dit M. John Lemoinne, dans sa réponse au discours de M. Labiche. Qu'on me permette de citer ^cette charmante page ; ce n'est pas une mince bonne fortune, pour un humble comédien

comm« moi, que de rencontrer son opinion' si spirituellement habillée, dans cette auguste salle de conférence qui s'appelle TAcadémie ; lieu où les paradoxes n'ont guère de chance d'être admis, comme on sait ; les vérités môme n'y entrant guère qu'après un stage quelquefois un peu long :

« Il y a aussi de la vraie critique dans le Misanthrope et l'Auvergnat. L'homme chagrin voit tout en gris, se méfie de tout le genre humain, croit que tout le monde ment, il cherche toujours à découvrir quelqu'un qui le trompe et à le prendre en flagrant délit.

Quand il a trouvé, il n'a pas perdu sa journée et, pour me servir d'une expression familière, il ne revient pas bredouille.

« Il rencontre l'Auvergnat ; celui-là lui du*a la vérité. Oui, mais il la dit tellement qu'elle n'est plus tolérable. Machavoine dit : « Ah ! c'est que je suis franc, moi. Je ne sais pas mentir, moi I — Tu ne sais pas mentir I Machavoine, comment me trouves-tu ce matin?

— Je vous trouve laid. — Si je me mariais, crois-tu que je serais... ? — Oh ! ça I tout de suite. A Et le misanthrope est heureux^ et il

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s'écrie : « Enfin ! en voilà un ! Ça fait du bien, ça repose I »

« Non, cela ne fait pas du bien ; non, cela ne repose pas. Le misanthrope, à qui on ne di^ simule plus la vérité, est le premier à en souffrir; il est obligé d'y renoncer et de retourner, je ne dis pas au mensonge, mais à la tolérance. En somme , le monde n'est qu'une grande société de tolérance mutuelle.

Alceste est un être insupportable et fait pour vivre dans l'endroit écarté qu'il finit par aller chercher. Quel est, je vous prie, le devoir d'honneur, l'obligation morale qui force à trouver un sonnet mauvais ? La religion , la famille et la propriété ont-eUes quelque chose à voir dans un sonnet ? Est-ce que l'on ment quand on est poli ? Dit-on à une femme qui manque de beauté qu'elle est laide ? Dit-on à un homme qui manque d'esprit qu'il est sot?

A moins toutefois qu'on ait des raisons de le leur dire. Mais pour l'amour pur de la vérité absolue I Oh I non, la morale ne l'exige pas. Si tout le monde était aussi vertueux, il n'y aurait plus de société habitable ; je me demande comment on vivrait ensemble; je me demande comment nous ferions des discours d'académie. »

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Des discours d'académie , dit M. John Lemoiane ; j'ajouterai, moi, et des conférences; car ici comme sous la noble coupole , toutes proportions gardées, le style d'Alceste ne serait guère de mise. U ne Test nulle part, avouons le, et à quoi servirait Fesprit en France, si ce n'est à dire la vérité sans faire de la peine, et & faire entendre ce qu'on ne veut pas dire ?

M. de La Pommeraye me reproche encore d'avoir dit qu'Alceste n'est point Molière. U a lu & l'appui de la thèse contraire la fameuse conversation avec Chapelle à laquelle j'ai fait allusion. Je répète que cette conversation figure dans un affireux libelle qui porte contre Molière des accusations honteuses. Si cette page vous parait si digne de foi, pourquoi rejetez-vous les autres? Et comment ne voyezvous pas que l'auteur inconnu du pamphlet a eu là pour but, non pas de relever Molière mais de noircir sa femme, comme dans tout le reste de son ouvrage?

D'ailleurs, je l'ai dit, je ne nie pas que Molière ait souffert, je nie que ses souffrances en aient fait l'ennemi des hommes, ou des femmes. Je nie qu'il se soit peint dans un misanthrope. M. de La Pommeraye a étabh

fort brillamment qu'un auteur met toi^gours quelque chose de soi dans son ceuvre : eh bien I si Molière est dans le Misanthrope, je . le Yois mieux, lui , le contemplateur, dans la sage et indulgente sérénité de Philinte que dans le raide et contrariant puritanisme d*Alceste.

Et puis, comme on abuse des mots ! M. de La Pommeraye dit qu'une œuvre ne vaut précisément que par ce que Fauteur y met de soi. Mais que d'œuvres célèbres où T auteur est introuvable ! Où est Shakespeare dans tout son théfttre? Et Molière même, allez-vous le trouver dans.toutes ses pièces ? Il est donc en môme temps Alcéste, Ghrysale, Sganarelle et M. Jourdain ? Ah! je le déclare, je ne trouve rien de plus agaçant que la perpétuelle préoccupation de personnalité dont nos écrivains d*aigourd'hui remplissent leurs ouvrages et rien ne me parait plus contraire au génie da nos pères, et j'oserai ajouter, au génie de notre pays.

Après m'avoir reproché de ne pas voir Molière dans Alceste, M. de La Pommeraye me reproche de n'y pas voir M. de Montausier. Je me demande comment un même type peut

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ressembler si bien à deux hommes qui se ressemblaient si peu Tun l'autre. Mais je passe, et renvoie mon aimable contradicteur à M. du Boulan, chez qui j'ai puisé ce que j'ai dit contre ce duc et pair.

Après quoi, M. de, La Pommeraye prend la défense d'Alceste comme critique httéraire.

Alceste attaquant le sonnet d'Oronte dans les termes que Ton sait :

La peste de ta chute, empoisonneur, au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez.

Alceste lui parait, dis-je, en ces termes choisis, être l'interprète du bon goût révolté par les pointes et par le préciosisme de l'hôtel de Rambouillet. Je ne veux point lutter d'érudition avec M. de La Pommeraye : je crois cependant qu'en 4666, dix ans après les Provin-' ciales, sept ans après les Précieuses ridicules, un an après la mort de M^^ de Rambouillet, lorsque tlorissaient Molière, Corneille, Pascal, Despréaux, et tant d'autres, la veille d'Aniromaque et de Eadne, je crois> dis-je, que la langue française pouvait être considérée comme assez en sûreté pour n'avoir pas besoin de défenseurs aussi intempérants qu' Alceste, et je

demande si oui ou non, la chanson de ma mie, ô gué est écrite dans le style de Port-Royal et si M. de La Pommeraye la revendique comme un chef-d'œuvre de saine littérature et de goût délicat.

Mon honorable critiq[ue s'étonne ensuite que je me refuse à voir un symbole dans Alceste et que je nie que Molière ait eu dans sa pièce un but social. Il a cité, pour me mettre dans mon tort, une scène de Don Juan, celle où don Louis dit : «La naissance n'est rien où la Vertu n'est pas. » M. de La Pommeraye croit-il qu'en émettant cette maxime^ Molière ait eu des intentions révolutionnaires? Non sans doute, pas plus que Corneille qui, à peu de chose près, Tavait mise bien des années auparavant dans la bouche du père dn Menteur, C'étaient là des axiomes classiques et qui n'empêchaient pas Corneille d'accepter des lettres de noblesse, ni Jean- Baptiste Poquelin de s'appeler de Molière, Autres temps, autres ^œurs. Je ne vois dans Molière qu'un but social : celui de peindre la société, de rire de ses travers et de l'aimer néanmoins, et de vouloir qu'on y vive. Son temps n'était pas celui des pièces à thèses. On . mettait sur la scène des hommes et non des

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théories, et les pièces n'y perdaient pas, ni les spectateurs non plus.

« Peut-être, ajoute M. de La Pommeraye, peut-être voyons-nous dans cette œuvre de Molière plus qu'il n'y avait cru mettre luimôme...» Je retiens cet aveu ; seulement je supprime le peut-être. Je dis : « à c(ywp sûr » vous y voyez plus qu'il n'y a mis! Et j'ajoute ceci, qui est plus grave: c'est que vous admirez Molière surtout pour ce qui n'y est pas I Vous faites autour de l'homme une légende, vous ajoutez à sa création je ne sais quelle auréole épique, symbolique et passablement brumeuse, que chaque génération grandit en passant, et c'est pour cette légende et cette auréole que vous aimez l'homme et l'œuvre au lieu de les aimer pour eux-mêmes et pour ce qu'ils furent réellement.

Ah 1 vous me dites en finissant que, sans le vouloir d'ailleurs (c'est beaucoup de grâce que vous me faites), j'ai rapetissé Molière! — J'ai rapetissé Molière, moi! moi qui tout à l'heure le mettais au-dessus de Shakespeare, — où voulez-vous que je le mette plus haut? — Prenez-y garde, c'est vous qui rapetissez le vrai Molière en en faisant aimer un faux. Ce n'est

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pas rapetisser un homme incomparable que de le montrer tel qu'il fut dans son véritable milieu. Vous dites que le diminuer, ce serait diminuer Tart et la patrie. C'est vous qui bouleversez Fart en prêtant au grand comique du xvii^ siècle des procédés littéraires et des visées humanitaires qui ne devaient éclore que deux siècles après lui ; et c'est vous enfin qui diminuez la patrie en prêtant à son plus grand écrivain, à celui qui la représente le mieux, des pensées si contraires à son génie, puisque vous voulez faire un misanthrope, un haûsseur d'hommes, un ami du désert, de ce sociable et bon Molière qui fut le plus Français des hommes, c'est-à-dire le plus humain 1

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