PRONONCÉ A LA GRANGE-DES-PRÉS , LE 9 AOUT
Mesdames, Messieurs,
Les paroles s'en sont allées, mais vous êtes dans leur sillage, sous un charme que j'ai peur de rompre. Veuillez moins m'excuser de mon audace que me plaindre d'une consigne. Il incombe, en effet, à un bien humble soldat de la cause méridionale de vous dire, devant les maîtres de la langue et de la pensée françaises, les raisons qui nous font considérer Molière non comme un visiteur, mais comme un compatriote, et dans quelle mesure nous avons l'orgueil d'attribuer à son œuvre une part d'inspiration terrienne. Or, sur ce point et sur tant d'autres, je demande à Messieurs de la Comédie Française d'accorder à un rural en bavardage l'indulgence que leur grand aïeul montrait aux clients du perruquier Cély.
Grâces soient d'abord rendues à ces hôtes illustres pour le secours apporté à notre rénovation provinciale et pour cette afGrmation, issue de leur seule présence ici, que ce fameux mouvement particulariste, dont on glose parfois avec ignorance, s'harmonise avec le sens le plus largement national. Il n'est besoin, d'ailleurs^ que de constater la nature de la manifestation présente pour se convaincre que nous sommes les vrais partisans de l'unité française en la voulant composée de tous les éléments provinciaux dont aucun n'est négligeable. Et c'est pourquoi, Languedociens du levant et du couchant, nous saluons ceux qui ont poussé jusqu'à cette plaine la Maison de Molière — roulante et libre comme la Maison du Berger.
Que tout ce qui l'environne lui soit doux : la grâce des châtelaines d'aujourd'hui, la mélancolie captivante de celles qui furent ; que ces grands arbres, tel le Titan de notre Injalbert, souriant de porter le soleil sur leurs têteSj^lui versent leur ombre fraîche et symbolisent par l'entre-croisement de leurs bras vivaces, avec l'inépuisable verve de la terre méridionale, notre infrangible union dans tout ce qui fait la joie et la fierté d'un peuple.
Voilà de peu nouvelles déclarations ; elles furent, par d'autres, jetées plus éloquemment ; mais il importe de ne pas laisser une occasion de les répéter, car aussi bien marteau chauffé, au dernier coup, fait jaillir l'étincelle I
Néanmoins, je n'insisterai pas, Messieurs de la Comédie Française^ sur l'évidente utilité patriotique de votre exode; je vous demanderai seulement, sous forme d'interrogation écolière, si nous avons aussi compris la raison d'art qui vous amène et vous ramènera parmi nous. Ne vous est-elle pas indiquée par celui qui pensait,. dans
sa modestie, avoir autant de leçons à nous prendre qu'à nous donner ? Je me suis imaginé, de plus, que cette raison d'art concordait avec nos arguments régionalistes, s'attachant aux conditions naturelles et repoussant les faussetés et le despotisme de l'idéologie. Ainsi nous voyons, nous, dans la province, un véritable organisme dont le département n'est qu'un lambeau plus pantelant que vivant ; et vous. Messieurs, vous n'admettez pas, pour un art qui doit sortir de notre humanité, en cheval de Neptune, fougueux comme la passion, beau comme l'idéal, de législations oppressives, et vous en appelez d'Aristote à la naïve Laforêt. Vous exigez bien certaines précautions d'optique, et, par exemple, que la rampe, avec sa ligne de lumière exagérée, vous défende du public ; mais ce public ne manque pas d'accès chez vous, nul autre que lui ne peuple votre scène.
Il ne vous faudrait pas effectivement quitter Paris pour vous approvisionner de ridicules, de vices et de vertus, mais le public de province vous les donne de qualité plus franche. Mieux que son émule parisien il vous fournit le trait simple, à synthétique saillie des peintures murales, et ce geste pour toute une foule, et qui la remue. A un point de vue plus hautement esthétique, vous prendrez à ce peuple provincial, que le moindre motif jette dans le forum, cette énergie d'existence, caractéristique des races de plein air, qui, seule, peut remplir le cadre de plages, de colonnes majestueuses et de chênes dodoniens, laissé par les Aristophanes et les Sophocles aux manifestations de la pensée aryenne.
Oui, le populaire, le plus éloigné soit-il des ductions de société et de voirie, reste votre inspirateur comme il fut celui de Molière et de Shakespeare Pardon^
Messieurs. Mon régionalisme vient de se permettre par dessus la Manche un écart périlleux. Pourvu que vous n'alliez pas croire que, cédant à un illustre et savoureux exemple, je ne pousse jusqu^aux fiords où Henrik Ibsen a transporté le génie tragique... Je suis très susceptible de ce voyage, mais pour déclarer, au bout, que le dramaturge norwcgien tire de son provincalisme la force et la splendeur de son œuvre.
Il y aurait impertinence à ne pas commenter ce mot d'une phrase. Elle développera les prémisses de mes propositions provincialistes. Je venais de prétendre que nos masses rurales donnaient mieux la foule que les populations des capitales ; je crois de même que les individus qui composent les premières possèdent une supérieure originalité. Par leur, existence resserrée et la servitude bientôt commode des conventions, les citadins se croisent, s'amendent, se déforment; dans nos campagnes, au contraire, dans nos bourgs aérés, l'espace garantit des mutuelles pénétrations, il éclaircit les risques des ambiances^ et concourt au triomphe de la nature primordiale ; les passions se maintiennent intenses par l'éloignement du plaisir qui émousse toute psychologie et, du fait des transactions rapides, supprime les péripéties du désir et réduit le vice même à l'impersonnalité. Qu'on argue de ce détail que la matière inspiratrice, en quelque sorte trop fruste, offerte par la province au génie, lui est moins directement assimilable. Mais c'est la preuve du génie que cette conquête immédiate de la proie objective. Quel conseil de pédant^ quelle rubrique de conservatoire, donneront jamais à qui n'est pas lion la griffe du lion ?
Il n'est pas jusqu'à l'expression qui ne se réclame de
cette spontanéité du génie. Elle est inhérente à ses pensées, elle est comme leur armure native. Notre langue paysanne démontre plus qu'une autre que là où la poésie est maîtresse, la grammaire est une duègne bien effacée.
Voyez nos poètes paysans, les Langlade, les Gharloun Rîèu... Ils sont aussi purs dans la langue, aussi ordonnés dans la composition, que Virgile.
Je vous entends : des Virgiles patois ! Mais ce mot « patois » n'est qu'une injure à un vaincu. Ce patois s'est appelé le roman ; il fut la grande nef, la nef à plein cintre de la pensée civilisatrice pendant des siècles. Il imposa un idéal ou du moins un recul aux Barbaries. Dante faillit l'employer, pour sa Divine Comédie, dont il emprunta le plan au biterrois Maffre-Ermengaud. A ce patoisant, ainsi qu'au poète de Mantoue, il eût pu dire : « Tu es mon seigneur et mon guide ! »
Mais en suis-je vraiment à plaider la réalité de cette « langue limousine », comme l'appellent nos frères catalans, quand elle se relève plus que jamais, à surgissements de chefs-d'œuvre ? Reste-t-il même à prouver son importance de coexistence pour la prospérité du parler français d'oïl ?
Dès le début, je le confesse, je considérais la question du maintien officiel des dialectes provinciaux comme assez contingente. J'admettais tout juste qu'il fût un moyen de rapprocher ceux que la langue des bourgeois intimide des solutions administratives à eux illusoirement livrées par notre organisation politique. J'eus même, à cette époque, la sottise de regretter que Mistral, ce prophète des libertés promises, n'eût pas écrit ses
poèmes en français. — Quoi ! pensais-je en mandarinant, toutes ces qualités d'harmonie moins dans le mot que dans Tesprit, cette largeur homérique d'images, Tordonnance de la fabulation avec ses à-propos de lyrisme ressuscitant la force pondérée de nos aïeux intellectuels» de ceux qui trempaient leurs corps de demi-dieux aux sources vives et lumineuses, tout cela peixlu au profit d'un idiome quasi-mort, du moins rapetissé aux échos de quelques cercles campagnards? Quel attardement de lettre pour le triomphe de Tesprit ! C'est que je n'avais pas compris encore la stratégie, à découvert maintenant, du Rénovateur. Il n'avait pas eu deux cent mille hommes pour la nécessaire contre-croisade, et, avec la puissance des conquérants d'impossible, il avait opéré la levée en masse des mots provençaux, il les avait rangés en magnifiques bataillons de vers, déployés en impétueux escadrons de rythmes, et montré, à la face humiliée de la centralisation, Fégalité du cœur et du génie à toute zone ! Et sa guerre fut si belle, si nouvelle, que le Lion d'Arles, évocateur des gloires ancestrales hérissant sa crinière sur ses crocs tendus, naseaux élargis au vent comme des clairons, paupières clignotantes h la bruine de feu, fit retentir jusqu'aux Russies, jusqu'aux Amériques, le hurlement de son défi d'amour !
Oh ! conquérir ce qu'on rêve I II appartient à un poète patois d'outrer le mot de cour de Brienne à Marie-Antoinette, et avec le seul secours de ce soleil méridional qui n'est pas un menteur, mais un créateur !
Saisi au passage par l'élément le plus cher, le plus intime de nos revendications, j'ai retardé d'exposer le motif national du relèvement de nos dialectes. Je l'émets jusqu'à cette forme que, de même que la France ne sau-
rait dédaigner nos contingents militaires régionaux pour la protection de son territoire physique, de même elle devra Tintégrité de son territoire moral, de sa langue^ de sa langue d'Oïl, c'est-à-dire sa raison d'immortelle prépondérance, au secours de notre parler d'Oc. Oui, à la complexion toujours saine^ honnête, héroïque, du parler paysan sans cesse vivifié à nature, elle devra de rester elle-même et de rejeter l'intrusion anémiante, avilissante de l'étranger.
Ai-je tort de parler de l'étranger, quand certains, ayant épuisé toute nationalité présente, tout atavisme généreux, vont jusqu'à lui emprunter le sang de leur rêve et le mot de leur bouche ? Je vous en prends à témoins, vous^ Messieurs, venus ici, et qui sûrement n'êtes pas des transfuges.
Pardieu I n'y a-t-il plus de jolies filles autour de nous, de braves à la colère facile, qu'on enfourche vers les brumes de fantomatiques dadas ? N'y a-t-il plus, pour nos vaillants appétits de jeunesse, d'autre aliment que de fluides walkyries, de vaporeux burgraves amenés par les succédanés littéraires de l'agence Coock ? Et dans cette France de Roland et de Porcellets, de la belle Aude et de la comtesse de Die ? Blâmez-nous alor» d'opposer à ces hermiteries opiacées nos fêtes bruyantes et floréales, d'y agiter les écharpes de celles dont les lèvres rougeoient l'amour vivant, du milieu de leurs transfigurations guerrières ou célestes, ces grandes dames à palefrois, ces villageoises dont la vertueuse beauté fait la beauté de nos chansons, et pour lesquelles Pierre Vidal, fils du peuple, Rambaud de Vacqueiras, gentilhomme, en fraternité de sang divin puisque chevaliers et poètes, auraient chaussé leurs éperons d'or !
Ah ! qui vivra, Messieurs, verra autant, et je Tespère, davantage !
Mais je me laisse entraîner, et Molière doit sourire à mon exubérance méridionale, comme s'il s'adossait encore au célèbre fauteuil...
Vais-je continuer à argumenter de mon propre fond pour la gloire et l'existence du parler d'Oc, lorsque je puis faire plaider par action ce Charloun Rièu, qui a dû chanter la bienvenue à M. le Président de République, et que votre Sénat de littérateurs en marche, se souvenant de son émule du Danube, pourrait créer patrice ès-poésie ?...
Seulement deux faits : le premier, d'ordre intellectuel ; le second, de qualité morale.
Il y a quelques jours, j'étais à Maillane, dans le salon de Mistral. La bonne annonça Charloun. Charloun, qui, disait-elle, voulait que le maître lui corrigeât ses fautes d'impression. Car, à l'encontre de maint littérateur professionnel, le poète de circonstance, dont s'agit, avait trouvé un éditeur. — Mais ton livre est terminé, il n'y a plus moyen d'y revenir, répondit Mistral à son confrère, et il me passa la pimpante brochure.
Et Charloun de se désoler sur les coquilles. Les •coquilles de Charloun Rièu ne déparaient point son beau camail de pèlerin du gai savoir. Du moins, je ne pouvais les découvrir dans l'enchantement des pages que je parcourais. Ce poète à la veste trouée, 6 moderne, étriquée métamorphose des haillons du divin Aveugle ! était un classique de langue, de rythme, d'exposition. Mistral le pria de chanter. Il chanta « Les Semences ». Un début dans la forme antique, sereine. L'impression de la joie matinale dans le passage de l'ombre à la clarté
et du repos au travail, qui est la plus récréante sensation de la vie. Puis le couplet didactique. Le guéret doit être mince au grain qui tombe. L'incident pittoresque. Un vol d'oiseaux pillards et babillards se culbutent sur le geste du semeur. Ils crient aux paresseux restés dans les buissons : Vile ! vite I levez- vous ! il y aura du butin; c'est le temps des semences ! Et les voilà, plongeant en tourbillons, chutant, picorant, aigus de bec et d'ongles, innombrables. L'homme s'arrêtera-t-il pour sauver sa provision d'avenir ? Allons donc ! il maie les petits voleurs en seman t à deux mains !
O Charloun Rièu ! dépenaillé mainleneur de Provence, armé du style droit et étincelant, ce sont des figures comme la tienne que je voudrais exaller, pour montrer, à côté des émancipations vautrées, une démocratie de nivellement aussi, mais par élévation... Et, t'en souviens-tu, mon brave ? lorsque nous jetions, à travers la France, le grain régionaliste, afin que tous aimassent la patrie dans le froment fait à même la poussière des ancêtres, la bande de moineaux piaillants, des pierrots à courte plume, s'est ruée sur nous ; mais nous avons -suivi la tactique vaillante de ton rustre, c'est à deux mains que nous avons jeté la semence I
... Alors celui qui écrivit, le Tambour d'Arcole — pour montrer que la petite patrie implique la grande — caressa le vêtement poussiéreux de Charloun. Nous venions précisément de parler des grands efforts qui restent à accomplir, car c'est à peine si la tâche est esquissée : — Dis-moi, Charloun, tu te ferais bien tuer pour la Provence ? Le manouvrier baissa la tête, rougit comme ceux qui tremblent d'avouer trop d'amour^ et repartit : — Hé ! on ferait bien quelques sacrifices...
Pour le récompenser de cette modestie : — Non seulement cet homme, ajouta Mistral, est le poète le plus populaire de la Crau, mais c'est un héros. Je vais vous conter la chose devant lui. Je rôdais, certaine matinée^ du côté de son village, situé derrière les Alpilles. Que vois-je ? Mon Charloun Rièu occupé à relever assez maladroitement, ma foi I les murs du cimetière. — Que fais-tu^ diable, là? Ce n'est pas ton métier... Tu n'y gagneras pas ta vie... — Pourvu que je gagne ma nourriture et celle de ma bête, cela me suffit, répliqua- t-il. Lè-dessus il me développa que, le Conseil municipal ayant mis ce labeur en adjudication, lui s'était porté soumissionnaire à un prix qui avait désarmé toute compétition. — Mais enfin pourquoi t'astreindre à des semaines de misère ? — Voilà, reprit-il. Celui qui aura reconstruit le mur du cimetière gagnera le droit d'élever une croix et d'y graver quatre vers provençaux. Je veux qu'on puisse dire dans des siècles : A cette époque on parlait encore provençal...
N'est-ce pas, Messieurs, que Molière, à côté de sa fidèle Lucette, eût fait entrer dans sa maison ce paysan qui veut prolonger idéalement sa race, et ne pensezvous pas qu'une terre, où de telles dévotions se révèlent si profondes, va lever la plus robuste et la plus haute moisson ?
Car ce n'est pas seulement aux AlpiUes qu'on trouve des Charloun Rièu. Le moindre de nos villages, pour proche écrasement des hâbleurs politiciens, des bafouilleurs idéologiques, de tous les contaminés de la centralisation, compte des poètes, c'est-à-dire des désintéressés, en qui se réveille le besoin d'amour du xiii® siècle^ et qui chantent ce qui fut et l'espoir en l'an qui vient
dans la langue dont les illégitimes parvenus et les esclaves peuvent rougir, mais qui, source d'indicible tendresse, de péremptoire aristocratie, est celle de leurs mères et de leurs maîtresses.
De quelle poignante et de quelle adorable nature est alors pour eux la grande pairie !
Et ce sont eux qu*on accuse d'anti-nationalisme ! Constatez qu'ils ne vous donnent, au contraire, que des garanties de hausse nationale. Communiez avec eux, et de tout votre cœur, vous, les détenteurs obligés, les gardiens de ce qui survit au temporel des nationalités même : Tesprit en ses formes glorieuses ! Si vous avez ri à faire gambader derrière nos Treilles les matassins de M. de Pourceaugnac, vous emporterez de votre présent voyage en terre d'Oc, un sentiment sérieux, une cause émouvante d'indistancible solidarité. Dans vos haltes, rue de Richelieu — car vous êtes habitants de France — vous, Messieurs de la Comédie et votre brillant cortège de savants et d'artistes, vous plaiderez pour ce que Jules Simon finit par entrevoir comme Vultima ratio de notre faisceau ethnique, vous pèserez de tout votre poids sur l'établissement du parallèle et mutuel enseignement des français d'Oïl et d'Oc dans nos écoles. S'il y a hésitation, après notre argumentation majeure, si les conseils des maîtres du passé, tels que Dupont et Sauvages, du présent, tels que le Frère Savinien et Chassary, ne sont pas déterminants ; si enfin l'éclat de la vie n'équivaut pas au droit de vivre, provoquez un référendum parmi les instituteurs. Nous savons leur réponse. Ils se sont ralliés en masse au drapeau félibréen...
Ah ! si Monsieur le Ministre de l'Instruction publique pouvait m'entendre, puisque j'ai tant fait que de me
mettre en clameur de haro, je lui dirais : —Monsieur le Ministre, acquérez à peu de frais une incomparable reconnaissance et autant de gloire, à vous seul^ que tousceux qui luttent depuis six cents ans pour cette nationalité méridionale désireuse de s'unir aux Neustriens, maisnon de s'annihiler. Rendez à nos enfants leur langue terrienne, la nourrice au lait pur, afin que le parler français y gagne de s'identifier avec elle et autant qu'elle dans ce qu'ils aiment dès le berceau. Vous faites partie d'un ministère agricole? On n'avait jamais choisi un terme si expressivement patriotique. Eh bien, sachez, qu^un peuple tel que le nôtre ne vit pas seulement du pain des faibles^ mais du pain des forts! Complétez la magnifique mission du cabinet rural. Relevez parmi nos produits celui qui n'admet pas de demi-protection, et ni de lois de cadenas, ni d'échelles mobiles, la denrée sans échange. Vous ne ferez, d'ailleurs, qu'avancer une des solutions qu'imposera la volonté des provinces,, malgré l'ouverte ou hypocrite opposition de ce je ne sais quoi qui sortit d'elles, qui n'est plus elles — à les renier, à les trahir, et à qui, bientôt, il ne restera plus que la honte !
Lequel d'entre vous. Messieurs, douterait de cette volonté des provinces? De leur puissance de demain? Entrez dans nos réunions. Ce n'est point dans la précision — établie pourtant — de nos vues sur une réfection administrative que vous relèverez surtout le courant prépondérant prochain, c'est dans notre entente intangible pour la liberté. Du hasard des origines ou de la perversion des milieux, on a beau nous avoir faussés, induits en d'imbéciles classifications, — scus^ les étiquettes politiques décolorées, fermente le même
vin généreux. Parcourez la France du Nord au Sud, de l'Est à rOuest, d'où les frères de Malo Corret nous envoient leur énergique adhésion, vous trouverez, chez les intellectuels et les simples, le mépris des formules, l'ironie des expédients dont nous sommes encore dupes, et, avec un touchant retour aux traditions où l'on a plus à s'aimer qu'à se haïr, un éclatement d'indépendance. Les jeunes sont voués à cette indépendance par actualité de tempérament, et ceux dont les cheveux ont blanchi, dont les regards ont enfin le droit de fixer l'histoire, vous enseigneront que nos provinces ne peuvent reprendre le souffle normal qu'autonomes dans le loyalisme français. L'exemple en fut frappant dans cette région à l'époque des Montmorency et des Conti. Une aurore naquit, profuse de printemps, à croire que les chevaleresques anciens jours allaient revenir. Des rameaux de lilas, balancés dans l'air, évoquèrent les beaux cimiers fleuris d'avant l'atroce défaite... Deux coups de tonnerre centralisateurs, et ce furent encore la dévastation, la veulerie et le crépuscule.
Il me reste maintenant, Messieurs, à dissiper chez quelques esprits de trop dédaigneuse envergure, une crainte touchant le manque de conception et de réflexion que nous vaudraient notre latitude méridionale et, naturellement, notre régionalisme. Régionalisme implique borne, et borne, borné. Evidemment, hostiles qu'on nous prétend à l'extension de la patrie aux présentes frontières, nous ne pouvons qu'exécrer les manies colonisatrices et l'esprit de conquête dont l'hygiène maintient l'acquis^ si elle ne l'augmente pas.
Avant de protester en détail, je vous demande, Messieurs, s'il est recevable que précisément des Médi-
terranéens, grandis au milieu des ruines gallo-romaines, soient les moins accessibles aux idées générales et à l'ambition du geste. Ferait-on fi à ce point de la puissance éducatrice des choses? Mais nos maisons mêmes sont pleines de souvenirs d'aventure, nos maisons où Ton revient si tendrement. En quelle latitude souffla donc le vent qui emporta les Colomb et les Gama vers la divination des mondes?.. L'intellectualité obtuse, centralisateurs, c'est vous qui nous l'infligez par vos programmes, véritables fabriques d'esprits de cour des miracles, votre instruction lamentablement pratique — pratique dans le sens de parasitisme, — votre instruction d*examen dont la rhétorique donne le schéma — faisant tourner, autour des lieux communs ou des idées des autres, une phrase en mouvement et ronflement de toupie hollandaise.
C'est vous qui causez l'infertilité, la stagnation de nos existences. Vous voulez produire des hommes capables de relever notre gloire en Europe et de renouer les splendides traditions françaises d'outre-mer, ne les abaissez pas aux tentations de litières toutes faites, — détachez l'esprit des jeunes gens de cette chaîne du fonctionnarisme qui les ramène sans cesse à l'égoïsme de la position à occuper aux dépens des autres et à Thypnolisme d'un boulevard.
Respectez la virginité des initiatives, laissez l'espace à qui doit grandir !
Ah ! vous êtes- vous étrangement trompés sur la qualité de nos habitudes mentales ! Nous sommes ambitieux jusqu'à votre blâme peut-être, car nous voyons la nécessité de groupements vers une physiologie plus large du monde, et dont la réalisation ne s'obtiendra pas sans rintervention de ce moyen que Joseph de Maistre se
résigne à appeler un principe régénérateur. Pour vouloir être libre chez nous, Messieurs, nous ne démissionnons pas de notre rôle humain. Constatez en tous cas que nous sommes loin des bornes provinciales... Tenez, hier encore, un régionaliste né, Pierre de Tourtoulon (raço racejo !) m'envoyait de Francfort une vue de la place où tant d'empereurs furent couronnés, et m'écrivait : « En cette époque de politiques étroitement nationales, cette place m'est évocatrice des dernières tentatives de synthèse que le sang romain avait mis dans les veines de l'Europe et qui s'anémie de jour en jour. En vous, dernier compréhensif des hégémonies de race, j'espère trouver les mêmes intellectuelles vibrations... »
Pierre de Tourtoulon les trouvera en nous tous, ces vibrations. Car, ainsi que je l'affirmai, c'est en devenant de plus en plus confessionnels de notre terre que nous trouverons le sens et les ressorts de nos activités extensives : parentés ethniques, intérêts directs, héritages d'idées. Ces héritages surtout, nul ne peut les répudier ; ils composent notre idiosyncrasie, que la durée, la douceur ou la violence des régimes ne pourront jamais atténuer. Il reste évident, par exemple, que le Midi était plus adaptable au système carolingien — faisant suite à la catholique conception romaine — qu'au système capétien, qui ne représenta longtemps par essence qu'un succès féodal outre-Loire et, chez nous, une invasion. Donc, si les tentatives de synthèse doivent être reprises, elles le seront par ces méridionaux préoccupés de l'hégémonie de race et qui songent devant la lointaine montée, invisible pour d'autres, de l'Empire du Soleil ! Du haut des gradins d'arènes à restaurer, s'ils applaudissent à la muleta pourpre des toréadors.
c'est qu'elle leur a donné rillusion d'une déchirure dela ticlave I
Et puis, j'y reviens, ne faut-il pas qu'on nous tiennecompte de la mer voisine — incessant théâtre de visions- — qui nous tente de la chanson du « bastimen » avec des friselis de brise dans chaque voile?... Non, il nepeut voir chétif, celui qui regarde la mer I Elle est à« notre accoudement, la vaste fenêtre bleue livrant à lapensée le champ de l'infini et qui, pour elle, agrandit même le ciel. Mais combien de fois ne nous a-t-elle pasmontré, aux heures de chaude lumière et de silence,, dans les bourrasques cliquetantes d'écume et de feu, des trirèmes ovées de boucliers resplendissants, où frémissaient les lyres de ces régionalistes qui n'eurent pas besoin, pour donner Platon et Alcibiade au monde^, d'engendrer en climat hyperboréen !
Mais Paris dispensateur, Paris roi, est près de nouscomprendre, de nous aimer. Il ne prend plus nos régions pour des villégiatures que son caprice daignerait mettre à la mode, et ses déplacements peupleraient d'intellectualité. Le félibre circulaire s'aggrave en félibre chronique. L'Hellade, délicieux chemin d'école, l'a^ mis en goût de nous; le midi et demi, du midi sans fractions. Eschyle l'habitue à la stature de Mistral. Le génie et le muscle ne lui paraissent plus des antinomies. L» Vénus d'Arles, la Vénus prisonnière, lui a parlé d'Aubanel ; les grillons et les coquelicots ont évoqué le grand Fourès sur sa route. Il abandonne ce particularisme — nul n'en est exempt — qui cependant ne l'avait pas défendu des périls de l'exotisme — pour s'énamourer aux charmes de notre Belle d'Août. — Est-ce pour faire pièce aux compatriotes de M. Mac-Kinley et de M.„
Gladstone ? A tant que fréquenter, Paris, il faudra mariage. On ne fleureta jamais ici que pour le bon motif.
Mais point de confusion, car tu as un Sosie, Paris. A ton âme de poète, tu as une doublure de cuistre. Toi, tu es une âme collective dans la fougue vers toutes les causes généreuses, éprise de toutes les beautés ; mais tu as un coquin de valet qui te singe, mâtiné de Trissotin. C'est lui qui trop souvent veut en imposer à nos esprits par le vide sonore de sa phraséologie, par ses pénibles digestions de science et d'esthétique concentrées, et, à nos pauvres corps de contribuables, par la canne de Mascarille. Pour celui-là jamais nous ne nous sommes fait à nous-même Tinjure de songer à une alliance, tandis qu'avec toi la parenté s'impose plus que jamais.
Il faut que tu y songes sans qu'il soit besoin de te ramener vers les siècles où ces ombrages te virent promener sous les traits d'un beau prince d'amour.
Connais-tu, Paris, l'histoire d'Henri de Montmorency et de Louise de Budos ? Mon ami Charles Ponsonailhe me la citait au commencement de la campagne pour Molière. Le chevalier du Nord aima la belle du Midi. La belle était d'aussi noble sang que le roi ; mais le roi la trouva de trop petite maison pour son serviteur. Montmorency, qui avait courtisé, délaissa. Or, un jour, à l'endroit peut-être où nous sommes, surgirent cent gentilshommes vêtus en apparat et l'épée à la main. Montmorency, au balcon, demande le motif de cette parade. — « Monseigneur, répond l'un des gentilshommes, nous venons vous faire honneur pour conduire notre parente, mademoiselle de Budos, à l'autel. » C'était là propos de province, non de cour. Montmorency se provincialisa et fut heureux. La coutume n'a pas changé,
ô Paris ! et, quand sonnera Theure de conduire à la chapelle la Princesse qui voulait qu'on Tentende, qu'on la suive, que tu as entendue, que tu as suivie, sois-en certain, nous serons là pour te faire honneur !
Nous vous faisons honneur, aujourd'hui, Mesdames, Messieurs, à glorifier le poète qui, pour incarner complètement Tâme française, fît entrer nos vocables mêmes dans son œuvre, et nous nous trouvons fortunés de ce que les errements centralisateurs, nous empêchant de creuser des canaux ailleurs qu'à Panama, ne nous privent pas d'ériger un monument à un enfant de Paris — qui voulut être, avanl tout, un fils de France !
La Maintenance de Languedoc m'a envoyé vers vous, de courtoisie, pour vous haranguer en votre langue, que nous ne voudrions pas traiter en étrangère, et pour vous annoncer que, cette nuit, des feux ont brillé des montagnes aux vallons, semant la terre septimanienne d'étoiles. C'est la jonchée de Saint- Amour, frère de Sainte-Estelle. 11 a fleuri les pas de ceux qui viennent se joindre à nous, devant l'apothéose provinciale de Molière, aux noms de la France et de ses verbes unis et immortels !
IMPRIMÉ Sur les presses de Noël Texier,
A La Rochel le.