‹ Molière et SahkespeareChapitre 15 sur 48 · LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE

L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par Molière. — Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans ses comédies. — Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes comiques par la vérité de ses traits. — Rareté des jeux d'esprit dans son théâtre. — Sérieux de Molière et de l'esprit français. — Que néanmoins la raison de Molière et du xviie siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir. — La poésie de Molière. — Différence entre la fantaisie et la poésie. — La pastorale dans Shakespeare et dans Molière. — Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de Molière, — Poésie du Misanthrope.

La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de prudence que l'expérience acqiiiert,

avec les lumières que donne Finstruction en général et particulièrement l'hisloire. Schlegel et les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous leur ayons retirée, c'est Fimpertinente prétention do présenter leurs jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et logiques.

Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et les comparer au point de vue du goût, quelques parties de leur talent comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.

Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à Aristophane pour la fmesse, la vivacité, la portée de l'esprit critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du débat, est, par l'importancedela question comme par l'ardeur de la querelle, quelque chose déplus relevé et déplus sérieux que les escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare, nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde indifférence

pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de critique littéraire dans son théâtre a-til relativement peu de valeur. Nous pourrions relever dans Timon d'Athènes, dans le Songe d'une nuit d'été^ dans Peiiies d'amour perdues, quelques passages surlespoètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle peutêtre* avec quelle majesté le Temps en personne, dans le Conte d'hiver, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingtquatre heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet aux comédiens :

« Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec vos bras ; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un

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