‹ Molière et SahkespeareChapitre 18 sur 48 · Portraits littéraires, t. II · texte numérisé non relu

Portraits littéraires, t. II

Beuve sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur le clief-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière dramatique et l'apogée de son talent : le Misanthrope,

J'ose dire qu'Alceste est la création la plus poétique de Molière au sens môme que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier? d'être trop claire, trop didactique; de faire évanouir par excès de jour ce crépuscule oti la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que la splend(3ur crue du soleil aux dépens des vagues et mystérieuses lueurs de la lune. Eh bien, j'accepte le principe de cette . critique, et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé qu'une leçon morale parfaitement nette se dégageât de la lecture du Misanthrope?

Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite, ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait voulu ridiculiser la vertu ! Il est impossible d'imaginer un plus lourd contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au contraire le fruit le plus cher et le

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plus personnel de son génie^ comme Hamlet était Tenfant chéri de Shakespeare.

Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur ce nohle Alceste, qu^il aimait? Par la même raison qui fait que Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils étaient Tun et Tautre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, mais qu'en définitive ils peignaient Thomme. Les grands artistes finissent toujours par s'affranchir de leur sujet et par le traiter objectivement.

Hamlet et le Misanthrope sont le principal trait d'union de cette fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il n'existe point d' œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que prouve Hamlet? rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses malheurS;, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve le Misanthrope? rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal personnage au point oii il en était au début.

Des « philistins » demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu exposer dans ses tragédies du Tasse et de Faust « Quelle idée? répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais

la vie du Tasse, j'avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces deux figm^es si étranges^ je vis naître l'image du Tasse... Je peux dire justement de ma peinture : elle est l'os de mes os et la chair de ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner dans mon Faust \ Comme si je le savais ! comme si je pouvais le dire moi-même. . . J*ai reçu dans mon âme des impressions, des images... Faust est un ouvrage de fou. »

Morahstes de fait, mais non pas d'intention, moralistes sans moraliser^ selon une expression excellente de Schlegel, les vrais poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne conçoivent pas d'abord une idée abstraite pour l'incorporer ensuite dans une image et une forme sensible : dans le mystérieux travail du génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont simultanées et inséparables.

Ainsi a fait Molière pour la conception de ses œuvres comme pour les détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.

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