‹ Molière et SahkespeareChapitre 20 sur 48 · TARTUFFE · texte numérisé non relu

TARTUFFE

Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils ol)jets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées.

Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable ; non, mais cela est vrai, au point de vue de la poésie dramatique, ou, comme Sainte-Beuve Ta si bien dit, « cela parle, cela tranche, et la vérité du fond et de l'ensemble crée ici cellç du détail. Yoyez-vous pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois do s'écrier : quelle véiité et quelle invraisemblance! ou plutôt on n'a que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous avertir; de nousmêmes nous n'y aurions jamais songé. »

L'auteur d'une thèse sur /^t Tragédie française au XVP siècle, M. Faguet, note en passant cette différence « entre l'étude morale et l'œuvre de théâtre, que Tétude morale (portrait, caractère, roman) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu que l'œuvre dramatique^ excitant des impressions rapides, et non des réflexions, force le trait, grossit l'ellet, va à l'extrême, c'est-à-dire au point net et lumineux oh

l'idée éclate aux yeux dans toute sa force ».

Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière certaines exagérations.

Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre. Yalère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Elise : « L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre . Lorsqu'on s'ofl're de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé làdedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité. » Là-dessus, Harpagon s'écrie : « Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux, qui peut avoir un domestique de la sorte! » Quelle portée exacte a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre lui-même au sérieux qu'il

est comique. Mais alors, si ce trait doit être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?

Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité d'égoïsme : « C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père. »

Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil :

De toutes amitiés il détache mon âme ;

Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,

Que je m'en soucierais autant que de cela.

Yadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant partout leurs vers, et à l'instant même oti il dit cela, il tire de sa poche un manuscrit pour en donner lecture . Les Femmes savantes ne sont pas moins outrées; Armande dit sérieusement :

Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis. Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.

Avouons-le, cela n'est pas fm. L'infatuation poussée à ce degré et s'étalant avec cette elfronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas à dire, Molière a le comique insolent.

Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la tragédie antique *, aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins mystérieux de l'individualité humaine.

C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, oii l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités, à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les faits, the matter of fact : de là son érudition lourde et matérielle, sa politique pratique et terre à terre, et son drame réahste. L'esprit philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions, aux idées générales : de là leur im-

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