CHAPITRE VI
Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans Sainte-Beuve. — Une colère inutile de Voltaire et de M. Genin. — Montaigne. — Les digressions de Sterne. — Définitions données par M. Hillebrand et par M. Montégut.
— Le docteur Samuel Johnson. — Le bon ton, selon Duclos.
— Une scène du Voyage sentimental. — Antipathie de l'esprit français et de l'esprit humoristique. — Exemples particuliers d'humour. — L'esprit dans la bêtise. — L'esprit dans le sentiment. — Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. Taine. — Le style de V humour.
Shakespeare est un plus grand humoriste que Molière : telle est, à l'étranger, Topinion générale. En France, nous n'avons pas le moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est que V humour. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot, et j'ai quelque
espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une espérance si présomptueuse.
La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus modeste.
Je crois que toutes les définitions de V humour proposées par des hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune qui soit complète. D'oii leur vient ce caractère de vérité partielle? Evidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches, de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans une explication brève. « La trame de nos sensations est si compliquée, a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en tire aucun avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensa-
lions absolument simples ; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que l'expérience de quelques cas particuliers. »
Yoilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions sont obscures ou controversées, que faut-il faire ? Il faut les expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit en anglais, comme on disait en latin, les illustrer, c'est-à-dire les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien persuader qu'on n'a jamais tout dit.
Je me propose d'étudier de cette manière la notion de Vhumour. Commençant par les définitions les plus générales et les plus superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et profondes. Suivant une
remarque déjà faite à propos de la notion du comique, l'intérêt de notre élude ira en augmentant à mesure que l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreiute. La définition totale de Vhumour se composera de tout ce que nous aurons dit — et de ce qui nous resterait à dire encore.
Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise humour, sous sa forme allemande Humor, il a pris une signification spéciale dont on retrouve quelque chose dans le huitième sens à.' humeur selon le dictionnaire de Littré : « Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse. »
M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille oti le mot humeur a cette acception. Dans r Illusion comique^ Matamore, achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.
CUNDOR.
Où vous retirez-vous?
MÂTAMOtlE.
Le fat n'est pas vaillant, Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
Dans la Suite du Menteur, Cléandre, à une
plaisanterie que dit son valet, s'écrie : « Cet homme a de l'humeur I » et Dorise ajoute :
C'est un vieux domestique Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique.
Avoir de l'humeur voudrait dire tout le contraire aujourd'hui ; mais on voit par cet exemple de Corneille que le mot humeur., employé absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot santé^ quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.
Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé à un usage discret du mot humeur ainsi entendu. On lit dans les Salons de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin : « Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait plus d'humeur, plus de force. » Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un sens un peu différent : « La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien de naturel et de doux ; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste. »
Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France la propriété du mot et de la chose : « Les Anglais, dit-il, ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il s'en doute, et
ils rendent cette idée par le mot humour^ qu'ils prononcent youmor. Et ils croient qu'ils ont seuls cette humour^ que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille. »
M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations philologiques^ souhaite très ardemment que, « mieux éclairés sur leurs droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion \quv humour ou youmor^ dont ils se croient les inventeurs. » «Il est honteux, s'écrie-t-ilavec une fureur comique, de demander la charité quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle ! » Voilà bien une indignation de philologue ! Il est très vrai que notre mot national suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus importante ; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant que V humeur et Vhumiour sont choses identiques.
Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a
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pas de raison, par exemple, pour appeler humour rhumeur de Montaigne.
Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode lorsqu'il a dit : « Ce sont i.cy mes humeurs et opinions; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si nouveau apprentissage me change. » — « Ceux qui écrivent par humeur, dit La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages : comme elle n'est pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés. » Et il explique ce qu'il faut entendre par « ceux qui écrivent par humeur » : ce sont les écrivains « que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier ». Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère, Montaigne disait : « Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite. »
Les Essais de Montaigne sont des causeries
OÙ il se laisse aller à toutes les digressions que lui suggère son humeur, marchant, selon son expression, « d'autant plus picquamment que plus obliquement ». C'est pourquoi Balzac remarquait que « Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais non pas toujours ce qu'il va dire ».
Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste, Laurence Sterne, écrit : « De toutes les manières de commencer un livre en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus reHgieuse : car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au Tout-Puissant pour la seconde. » Les ouvrages de Sterne ne sont, en effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de Tristram Shandy mainte extravagance comme celles-ci : « Une impulsion soudaine me traverse Fesprit : Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse. Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons ! à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me diriger dans cette affaire. » •— « Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume : c'est elle qui me mène, je ne la mène pas. » — « Ce chapitre, je le nomme le chapitre des CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume suivant, si je vis sera
mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de conserver quelque liaison dans mes ouvrages. »
Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur de Montaigne et V humour de Sterne. Le désordre de l'écrivain français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien quand on compare le premier texte des Essais, où le plan de l'auteur est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, oh des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de plus en plus son idée principale. Le désordre de Técrivain anglais, au contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie bizarre et paradoxale de Fart d'écrire. Or, pour désigner cette humeur artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner : il faut dire V humour et non plus Vhumeur.
Quels sont^ en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent être employés indifféremment l'un pour l'autre ? Ce sont tous ceux où l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature un
genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.
Notre vieux mot national suffit pour désigner Y humour tel que le définit M. Hillebrand : « Ce bon plaisir arbitraire du poète qui , au lieu de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des règles, n'écoute que son humour momentanée, rit ou pleure, s'agite ou rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice *. »
Notre vieux mot national suffit encore pour désigner Vhiimour tel que le définit M. Montégut : (( Qui dit humour dit esprit de tempérament, traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, candeur, naïveté, bonhomie, génialité ^ »
Oui, tant que Yhumour n'est que l'humeur, c'est tout bonnement le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que la raison parlant av<3c finesse. Saillies, boutades, calembredaines, disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymolo-