Rabelais
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Rabelais remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe en perpétuels horsd'œuvre : ici l'histoire d'une abbesse des Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, de NasiSy en latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi : « Pt...r...ing — twing — twing — prut — trut (c'est un abominable violon). Tr...à ...e...i...o...u — twang.-.Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, dum dum... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle, twuddle diddle — prut — trut — krish — krash — krush. »
Mais il est clair que V humour est obligé de se modérer lui-même. Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et de la forme, le rien pur et simple, — zéro. Aussi l'humoriste a-t-il beau se piquer d'exceutricité, il s'impose une règle et une mesure ; il n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, il se surveille et se possède très bien ; ce Socrate en démence n'est pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.
Inconséquence piquante! il a du goût, ce gro-
tesqiie briseur de lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et non pas toujours sous la table^ comme il s'en vante), mesurer son coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. C'est ici la contradiction intime de Vhumoiir. Comme tant d'autres contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'humour, qui semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant par ses affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la manière, est le mystère du goût, le secret du talent.
Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus ou moins abstraites, pour considérer Vhumour dans les faits de l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de proflnire çà et là quelques exemples, sans
m'astreindre à un ordre logique rigoureux. — Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le génie dans ses rapports avec Vhu- Tïiour sera plus loin l'objet d'un examen spécial.
On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait connu et pratiqué Vhumouri La réponse dépend naturellement de l'explication qu'on donne de ce mot : à l'entendre dans toute la plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence possible de Y humour au siècle dePériclèset de Phidias serait une témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, Vhumoiir, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de santé, et Vhumour est une maladie; l'homme est heureux, croyant, et Vhumour est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état d'équilibre parfait, et Vhumour est le renversement frénétique de tous les rapports et de toutes les proportions.
Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?
«Les anciens, a dit Jean-Pau], aimaient trop 3e monde et la vie pour les mépriser à la façon de V humour. »
Dans la décadence de l'antiquité V humour fit éclosion; mais, pour qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient nécessaires : il a fallu d'abord que le christianisme révélât à l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix supérieur à celui « des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et de ses royaumes » ; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique incHnât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe, création fantasmagorique d'un fantôme.
Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par lesquelles nous disons adieu au carnaval.
Dans son beau livre sur les Fragments cosmoconiques de Bérose, commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art asiatique, M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée
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Sacée, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres ; un d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant : au lieu d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu de verges et pendu. Sémiramis avait été d'abord une esclave du harem de Ninus ; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur le trône comme reine de la fête ; elle prit son rôle au sérieux, donna l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara du pouvoir.
M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la Religion romaine oii il raconte l'invasion des religions étrangères à Rome, 'fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.
« Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au printemps les fêtes d'Isis : c'était un véritable carnaval. On y prenait les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute : « Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portait dans une litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, qui
tenait une coupe d'or et représentait le berger Paris ; un âne couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit : l'un était Bellérophon et l'autre Pégase. » Hérodien rapporte précisément la même chose des fêtes de Gybèle qui se célébraient aussi au printemps : « Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déguise à sa fantaisie; il n'est dignité si considérable, personnage si sévère dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements. »
Au moyen âge, une sorte di humour en action nous est également offerte dans la fameuse /<?^e des Fous. C'é tait une mascarade où l'Etat, l'Eglise et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage : « Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avecplusde ferveur àl'étude et aux exercices de la religion. »
D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère, appartenant à la fois aux re-
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présentations de l'art et à l'histoire réelle, nous apparaissent dans la Danse des morts. Quel théâtre que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remphr! Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du xv° siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les classes : pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et pauvres, nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant l'horrible fantôme ricaner derrière ellel
L^humour peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond du néant de toute chose :
« Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste ; vanité des vanités; tout est vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem... Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: « Me voilà grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu avant moi à Jérusalem ;
mon intelligence a vu le fond de toute chose ; j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à la discerner de la folie. » J'appris vite que cela aussi est pâture de vent ; car
Beaucoup de sagesse, Beaucoup de tristesse; < Grandir son savoir
Est peine vouloir.
« Alors, je me dis à moi-même : « Yoyons; essayons de la joie ; goûtons le plaisir. » Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité... Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des vignes, je me fis des jardins et des parcs ; j'y fis venir des arbres fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour arroser mes arbres de haute futaie ; j'achetai des esclaves des deux sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, l'épargne des rois et des provinces ; je me procurai des troupes de chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam. . . Et je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis à mon cœur aucune joie. ..Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de mes mains et les .travaux auxquels je m'étais
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livré, je reconnus encore une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la supériorité de la sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la lumière sur les ténèbres.
Le sage a ses yeux dans sa tête, Et le fou marche dans la nuit.
« Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je pensai en moi-même : Si la destinée qui m'attend est la même que celle du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions me firent prendre la vie en haine ; j'eus en aversion tout ce qui se passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent'. »
Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.
Cependant, si V humour se confondait en dernière analyse avec le pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans Vaillance paradoxale cCun tempérament optimiste et joyeux avec l'idée du
K. Traduction de M. Renan.
néant de H existence. Le parfait humoriste pense, comme l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire cela en pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle est trop parente de la gravité : le rire affranchit Fâme; chose ailée, légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.
\J humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que Y humour gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques années, initient l'esprit français kV humour slave, plein de mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de joie ; M. Marc Monnier a remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement ; TArioste seul fait exception par « l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa conception du monde* ».
Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne, a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, « qui éclate dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes politiques, et dans toute leur littérature, même
1, Gaston Paris, Histoire po^liqtie de Charlemagne, p. 200.
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dans les œuvres des grands infortunés, comme .Cervantes ». Cette union étrange et contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue précisément le tempérament humoristique.
Le Français est trop logique et se prend luimême trop au sérieux pour être gai à la façon de V humour ; il redoute excessivement d'être l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites et du parlement, de Fréron et de Nonotte : petit persiflage qui est fort différent de V humour et de la grande ironie. Le persiflage se moque des individus; la grande ironie se moque de l'homme, et le hait; V humour se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.
L'humour anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de joie. « Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au xiv® siècle, suivant la coutume de leur pays. » En plein renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun que de traduire en vers l'Ecclésiaste. « Le désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère,
la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et dans cette race. »
Quand les voyageurs anglais au xvm® siècle venaient nous dire : « Messieurs les Français, vous êtes trop graves, » nous leur répondions : « Vous êtes trop tristes. » Une dame française, en 1749, écrivait de Londres à une personne de ses amies : « On s'enivre ici au cabaret aussi tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté, qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne ; il danse, il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre. » Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre à intituler ses chapitres : « Du caractère du croque-mort. » — « Des inconvénients qui résultent de la pendaison. » Thomas Warton, à l'âge de dix-sept ans, écrit un pueme sur les Plaisirs de la mélancolie. Shelley s'écrie sous le ciel de Naples : « Pour moi le désespoir est doux, comme ces vents et ces eaux ! » Swift célébrait chaque année l'anniversaîre de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un enfant des hommes était né.
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Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus d'ironie que d'humour. Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche, cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne dont ils n'ont pas besoin ! Dans la grande ironie, personne n'égale Swift ; il est l'Homère du genre.
Sterne, au contraire, a plus d'humour que d'ironie. Son esprit, comme celui de tous les vrais humoristes^ est sans méchanceté. Il n'a pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.
Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même paralléHsme qu'entre Swift et Sterne : Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens, plus aimable et plus riant.
Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans Vhimiour ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans l'ironie : le père, la source, sacrum caput.
Qu'y a-t-il de si grand dans V humour de Rabelais? C'est que chez lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font de son livre, qui est par excellence la Bible de Vhimiour, c'est-à-dire d'un art raffine, corrompu et malade, un livre sain comme les écrits des classiques. « J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui, étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs biens dépensés en médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéhques entre deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je vous paye cb opine. »
Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point que chez lui l'écrivain
humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon de philosophie contenue dans le premier verset de rEcclcsiaste, et qui est tout l'enseignement de V humour, il l'a donnée dans sa personne en même temps que dans ses écrits : il a d'abord construit dans sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier de la science humaine ; il est devenu l'homme le plus savant de son siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé ; puis, culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.
Mais admirez ici le grand sens de l'artiste : il a su contenir et borner Vhumour. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre « de haulte gresse » et plein d'« une substantificque moelle », c est-à-dire plein de sagesse et de raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est l'essentiel) que Fauteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au sérieux.
Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, son fils, sur ses études : cette lettre est excellente ; il ne se peut rien de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme v respire pour la science
et pour la vertu; mais cherchez bien, et vous trouverez V humour qui se cache et rit en un coin : c'est dans la signature de la lettre, datée du pays à' Utopie. De même, dans les chapitres sur l'éducation, — chapitres si judicieux qu'ils ont servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet, jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme de l'Université, — Rabelais a le bon goût de chasser doucement le sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite en voyant celles du narrateur « couler de ses œilz grosses comme œufs d'autruche ».
Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité, la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le souvenir d'Homère. 0 l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant le sens du Pantagruel^
veulent y voir tantôt une satire de la société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne sais quels symboles platoniciens I Comme cela montre bien l'impuissance naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité de Vhumour^ l'impuissance particulière de la raison française à comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces pygmées ? Rabelais se moque bien de cela * !
C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus grand des humoristes soit né en France, pays où Y humour est si rare.
Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins complets. Le fond de Vhumour étant, en somme, le sentiment que tout est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en possède une certaine dose. Une histoire de Vhumour en France serait un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni même en tracer le plan gêné-
1. Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions contemporaines qui sont incontestables ; ce que je nie, au nom de la poésie comme de Vhumour, c'est que le Pantagruel soit le développement logique et suivi d'une allégorie particulière,
rai; je ne veux que citer quelques noms çà et là.
Le génie de Villon, au xv^ siècle, a été résumé par un érudit dans une phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les termes mêmes de notre dernière défmition de V humour. « Dans les vers de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la débauche ; le trait piquant se termine avec mélancolie; le sentiment du néant des choses et des êtres est mêlé d'un burlesque soudaiu qui en augmente l'effet. »
Au xvn*" siècle, V humour de Pascal, désespéré, battu des flots, est venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la tempête et toujours plein d'une tragique agitation.
Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux les choses de oe bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste, s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul dans son langage bizarre, de « se séparer des Français et de lui-même par ridée anéantissante » . Ses romans, Micromégas surtout et Candide, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et du simple persiflage, et qui appartiennent à rA?/w20wr ou du moins à la haute ironie. — De tous les écrivains de notre littérature, le plus étranger à toute es-
pèce à'humoiir est certainement Buffon. Dans son discours de réception à l'Académie française, Bufîon apparaît à nos yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de Vhumour^ nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse : fuyant par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et rendraient ridicule le sublime lui-même.
Napoléon I", dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui aussi, totalement dépourvu à' humour. « On ne trouverait pas dans sa vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent à s'emparer de la Silésie : « L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de faire parler de moi décidèrent de la guerre. » Napoléon, au contraire... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien, il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. 11 n'a pas cette suprême grandeur de
l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste mourant, qui demande en souriant à ses amis « s'il leur semble avoir bien joué le drame de la vie * » . M""® de Rémusat raconte dans ses Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité. « C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que celle de la bonhomie. Que veut-il ? rappeler à ceux qui l'entourent qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu. »
La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant qu'ils possèdent la moitié^ le quart ou les deux cinquièmes de V humour.
Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur du Génie du ch^'istianisme^ depuis V Essai sur les Révolutions^ ouvrage de sa jeunesse, oii Chateaubriand disait de Chamfort : « Je me suis toujours étonné qu'un homme qui