‹ MolièreChapitre 8 sur 8 · AMPHITRYON · texte numérisé non relu

AMPHITRYON

Je ne sais pas ; mais ce n'était pas moi.

Molière, lorsqu'il écrivit ce rôle, était au plus haut de sa gloire; il allait voir (par Tartuffe) tous ses ennemis confondus. Il nous montre Amphitryon aussi au moment d'un grand triomphe , et lui fait dire ces vers :

Ah ! qu'on est peu touché de louange , d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire , Lorsque dan s l'âme on souffre une vive douleur, Et que l'on donnerait volontiers cette gloire Pour avoir le repos du cœur !

Au mois de juillet suivant , pour une fête que le roi donnait à son retour de ses victoires de Franche-Comté , il écrivit Georges Dandin.

Don Garcie de Navarre, jaloux sans sujet, ou-

trefois , était devenu Alceste trahi par Célimène ; Sganarelle , Cocu imaginaire au temps de Don Garcie, devenait, au temps d'Amphitryon, le Mari confondu.

Molière joua lui-même le rôle du pauvre mari. La pièce commence par des valets de fête qui obligent Georges Dandin de danser avec eux; mais Georges Dandin, mal satisfait de son mariage, et nagant V esprit rempli que de fâcheuses pensées , accompagne sa danse d'une figure si sombre et si désespérée, que tout le monde en rit. N'est-ce pas l'histoire de Molière lui-même, obligé de danser malgré ses chagrins , d'organiser des ballets et des fêtes pour le roi? Pour jouer de semblables scènes , il n'avait qu'à rester lui. Il voulut aussi qu'Armande fil le rôle d'Angélique , femme de Georges Dandin.

Molière, cependant, vieillissait peu à peu de fatigues et de souffrances ; il voulut se vieillir

aussi dans ses rôles ; il se mit en scène avec sa fluxion et sa toux , dans le rôle d'Harpagon. Après avoir si longtemps mis ses chagrins en scène , il allait y mettre jusqu'à sa maladie.

Ne pourrait-on pas aussi supposer que, mari déjà vieilli d'une femme jeune, coquette et dépensière; qu'ayant à gouverner économiquement une troupe de comédiens , pour la plupart, peut-être, un peu gaspilleurs, il se trouva tout naturellement porté sur cette pente, dans son étude du cœur humain?

Mais quel admirable moment il choisit pour nous montrer Harpagon ! il le met en scène dans le plus beau jour de sa vie , celui où il marie son fils , où il marie sa fille , où il va se marier luimême. Et que d'heureuses circonstances ! il marie sa fille sans dot au seigneur Anselme , qui est un gentilhomme doux, posé, sage et fort accommodé. Mais , hélas ! un malheur survient à ce pauvre homme : il s'est engagé à donner à souper. Quelle affaire pour un avare ! autre disgrâce : Harpagon avait trouvé à placer , en cachette , au plus bel intérêt , une somme considérable ; mais

c'est son fils qui emprunte, et l'hypothèque repose sur ses propres biens. 0 ciel ! le marché manque. Que de calamités ! Qu'est-ce pourtant que tout cela , au prix de l'effroyable désastre qui l'attend tout à l'heure , lorsque Laflèche lui aura volé son trésor? C'est ainsi que Molière, pour mieux faire ressortir leur caractère , nous montre ses personnages au plus terrible ou au plus heureux moment de leur vie : le misanthrope , par exemple , au jour où, contre toute justice, il perd vingt mille francs, où il lui faut, par un ordre du roi, faire des excuses à Oronte de ne pouvoir pas admirer son sonnet, au jour enfin où il est indignement moqué, trahi par Célimène.

Dans un autre genre, nous verrons ce gentilhomme limousin, M. de Pourceaugnac , au moment solennel où, pour la première fois , arrivant par le coche , il fait son entrée dans la capitale. Il vient pour être présenté au roi , pour se marier, se montrer à la cour. . . C'est le point glorieux de sa vie .

M. Jourdain, le bourgeois-gentilhomme , nous apparaît dans les circonstances à jamais mémo-

râbles où il allie sa famille à celle du Grand- Turc , et où il est lui-même reçu Mamamouchi.

Le malade imaginaire , au moment où il va être sacré médecin , ce qui est pour lui comme si on le faisait Dieu :

Natura et pater meus Hominem me habent factum ; Mais vos me ( ce qui est bien plus ) , Avetis factum medicum.

V Avare, sujet antique, tiré de Plaute, comme X Amphitryon, au contraire de cette pièce dont le succès avait été si grand, n'eut d'abord que quelques représentations et peu suivies. Messieurs les marquis critiquaient et prétendaient que Molière était fou. « Nous prend-il pour des benêts , de nous faire essuyer cinq actes de prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? le moyen d'être diverti par de la prose? »

Boileau était, dit-on, le seul qui eût ri aux premières représentations de cette pièce , que bientôt après pourtant tout le monde admira.

Son génie allait ainsi produisant toujours, mais cependant que devenait Tartuffe ?

Le prince de Condé , quelques jours après X Avare, invita Molière, sachant combien cela lui pourrait être agréable et confondrait l'intrigue , de venir donner chez lui , à Chantilly, une représentation de sa pièce proscrite. Cette représentation eut lieu le 20 septembre 1668, à la grande satisfaction de tous ceux qui la virent. A trois mois et demi de là , le roi leva enfin tout obstacle , et Tartuffe fut pour toujours livré au public (le 5 février 4669). La ville entière, durant trois mois, par son empressement , par ses bravos et son enthousiasme, vengea l'auteur de toutes les cabales.

Quarante-quatre représentations, coup sur coup , suffirent à peine à satisfaire la curiosité de la foule, et ce fut pour Molière le moment d'un

triomphe jusque-là sans exemple au théâtre. Ses comédiens transportés , qui souvent avaient été difficiles avec lui , ne savaient plus maintenant quels égards lui témoigner. Ils ne l'avaient guère considéré, jusqu'alors, que comme un camarade; mais cette fois, avec toute la France , ils sentirent ce qu'il lui était dû de reconnaissance et de respect : ils voulurent, dans leur admiration naïve, que désormais il eût double part dans les bénéfices , chaque fois que l'on jouerait Tartuffe.

Quant à Molière, l'émotion sans doute déjouer tous les jours au milieu des applaudissements, surtout sa passion concentrée , un travail incessant de plus en plus rapide et intense, ne pouvaient que l'user vite. On le voyait pale , décharné, sombre ; ses amis commençaient à concevoir des inquiétudes sérieuses , tandis que d'autres trouvaient cela une chose piquante, et préparaient la comédie d'Elomire hypocondre, ou les Médecins vengés ! Elomire était l'anagramme de Molière ; ils lui annonçaient, dans cette pièce , qu'il n'avait plus qu'à se préparer à la mort.

Molière, de son côté, donnait à Chambord , en octobre 1669, Monsieur de Pourceaugnac.

Il avait écrit pour lui , pour sa figure amaigrie , le rôle du Limousin , que les médecins, rien qu'à le voir , jugent atteint d'une mélancolie hypocondriaque.

t< Pour diagnostic incontestable, vous n'ayez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez , cette tristesse accompagnée de crainte..., cette physionomie, ces yeux rouges et hagards , cette grande barbe , cette habitude du corps , menue , grêle, noire et velue.. .. La véritable source de tout le mal , c'est , disaient-ils , une humeur crasse et féculente , une vapeur noire et grossière , qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux , etc., etc. »

Ces médecins firent rire aux éclats toute la France , et Diderot a raison : « Si l'on croit qu'il y « a beaucoup plus d'hommes capables de faire « Pourceaugnac que le Misanthrope , on se « trompe. »

A mesure qu'il vivait plus éloigné de sa femme, il devenait plus tendre pour ses amis et plus assidu au travail.

En effet , outre qu'il produisait plus que jamais , sa liaison avec Mignard se resserra ; il allait lui faire , dans ses dernières années , de si fréquentes visites , que le bruit courut qu'il était amoureux de sa fille. Mais la vérité, c'est qu'il ne pouvait plus rester chez lui quand il n'y était pas au travail. Sa femme, à mesure qu'il avait grandi en réputation, en dignité morale, s'était abandonnée davantage, et, n'ayant point de famille à lui, il allait se reposer dans celle de son ami. Il écrivit, en cette même année 1669, pour être utile à Mignard auprès de Colbert, son poème sur la Gloire du Val-deGrâce.

Il s'agissait d'excuser Mignard de son peu d'empressement auprès du ministre. On y trouve ces beaux et nobles vers :

Les grands hommes , Colbert , sont mauvais courtisans «

Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisants ;

A leurs réflexions tout entiers ils se donnent ,

Etcft n'est que par là qu'ils se perfectionnent ;

L'étude et la visite ont leurs talents à part ;

Qui se donne à la cour, se dérobe à son art ;

Un esprit partagé rarement s'y consomme ,

Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Au commencement de 1670 , le roi voulant de nouveau donner à sa cour un spectacle extraordinaire , et qui réunît tout ce que le théâtre pouvait fournir de divertissements, choisit pour sujet, afin de pouvoir lier ensemble tant de choses diverses, deux princes rivaux qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe, où l'on doit célébrer la fête des jeux pythiens , régalent à l'envi une princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser.

L'idée du roi fut exécutée aussitôt , elles Amants

magnifiques , au mois de février, furent représentés à Saint-Germain.

Molière, qui avait été toujours l'ennemi au faux, déclara la guerre, cette fois, aux astrologues et aux faiseurs de faux miracles.

Le roi, avec toute la cour, dansa dans cette pièce ; ce. fut un spectacle splendide. Mais Molière ne la représenta jamais sur son théâtre , et elle ne fut imprimée qu'après sa mort. Il y joua, néanmoins, le rôle de Clitidas , plaisant de la princesse.

Il avait intercalé, dans cette pièce, de gracieux couplets qui eussent suffi seuls à la réputation d'un faiseur d'opéra. Par exemple , ceux-ci :

Quand je plaisais à tes yeux , J'étais content de ma vie , Etc.

Ce sont les vers d'Horace : Donec gratus eram tibi.

Il semble que le grand comique , pressentant sa fin, se soit hâté dans les dernières années de sa vie. Les pièces en cinq actes ( mais en prose ) se succédaient coup sur coup.

Malade, mourant presque, mais chargé parle roi d'une comédie pour ses divertissements de Chambord, le voici qui écrit, dans sa solitude d'Auteuil , le Bourgeois gentilhomme, un de ses plus admirables chefs-d'œuvre , et assurément la plus mêlée , la plus tumultueuse de toutes ses comédies.

De plus en plus bruyantes, effrénées, pompeuses, ses pièces, à mesure que les ans s'accumulent , ne témoignent- elles pas davantage aussi de cette souffrance intérieure qui donne la force de tout dire? — Il avait débuté dans le ballet par des bergers; nous voici arrivés maintenant au Ballet des Nations, à la réception du Mamamouchi, scène admirable et moquerie profonde ( à la manière de Rabelais).

Il redit une fois encore son amour dans le Bourgeois gentilhomme ; mais il ne l'y dit plus luimême. Il joua , lui , le rôle de Monsieur Jourdain ; quant au rôle de Lucile, il ne l'en confia pas moins à Àrmande Béjart.

Il fit , pour le ballet qui termine , des chansons

dans tous les patois et dans toutes les langues , et l'on n'y rencontre point sans émotion ces vers , dans les couplets espagnols :

Se que me muero de amor.

Se que me muero de amor.

Vaya, vaya de fiesta ,

Vaya de bayle !

Alegria , alegria , alegria !

Que esto de dolor es fantasia.

Je sais que je me meurs d'amour.

Je sais que je me meurs d'amour.

Allons, allons des fêtes !

Allons des danses !

De la gaité , de la gaîté , de la gaité ! La douleur n'est que fantaisie.

Le roi et le public furent enchantés de cette pièce. Le roi , à la vérité , ne -dit son avis qu'à la

deuxième représentation ; mais les beaux esprits se courroucèrent: «Molière nous prend assuré- « ment pour des grues , s'écriait un duc , de « croire nous divertir avec de telles pauvretés. « Qu'est-ce qu'il veut dire avec son : Ha la ha, ba «la chou? Le pauvre homme extravague, il est « épuisé ; si quelque autre auteur ne prend le « théâtre , il va tomber dans la farce italienne. »

Cependant il donna encore, au mois de janvier 1 671 , une pièce à grand spectacle , à féeries , Psyché. C'était la mise en scène du roman de La Fontaine, fort en vogue dans le temps. Mais Molière ne l'ayant pu terminer pour le jour assigné par le roi, appela à son secours Corneille, Quinault et Lulli. Corneille, à soixante-cinq ans , fit, à cette occasion , les plus gracieux vers , peutêtre, qu'il eût jamais écrits. Tout inspiré de l'auteur de Tartuffe, qu'il aimait, pour qui et avec

qui il travaillait , il mit aussi ces deux vers dans le deuxième acte :

. . . Dans tous les climats on n'a que trop d'exemples , Qu'il est, ainsi qu'ailleurs, des méchants dans les temples.

Pour Molière , c'était si bien la vérité qu'il mettait dans ses pièces, que nous retrouvons ici, dans le rôle du roi , les vers qu'il avait adressés autrefois à Lamothe Le Vayer , lors de la mort de son fds... C'était son procédé : tout ce qu'il pouvait retrouver de lui-même , de son plus lointain passé, il le mettait dans ses œuvres. C'est ainsi qu'il intercala dans le Misanthrope quelques vers qui lui étaient restés de la traduction de Lucrèce , qu'il avait faite autrefois sous Gassendi, et corrigée depuis , et dont un domestique avait perdu le manuscrit.

A cause de cela , nous devons peu regretter de n'avoir point la correspondance de Molière , car tout ce qui sortit de son âme en écrivant à ses amis , ou en causant avec eux , il le reprit et le mit dans ses pièces : contentons-nous donc de son

théâtre , où nous retrouvons un reflet de sa vie entière.

Avec Psyché , nous voyons reparaître Baron sur la scène. Dans tout l'éclat et la fraîcheur de sa beauté première, n'ayant que dix-neuf ans, il joua d'une manière charmante le rôle de l'Amour. Armande fit Psyché , tandis que Molière , qui était devenu, depuis quelque temps, d'une maigreur extrême, représentait Zéphyre.

La Molière était à ravir dans le rôle de Psyché ; Baron , dans celui de l'Amour, enlevait tous les cœurs. Les applaudissements, qui les enveloppèrent ensemble dans un même triomphe, les firent se regarder l'un l'autre avec émotion... La Molière s'aperçut alors que le petit garçon qu'elle battait autrefois , était devenu un jeune homme élégant, passionné; c'était elle, dans la pièce qu'ils jouaient alors ensemble, qui disait la première à Baron qu'elle l'aimait; elle étendit son rôle à la réalité. La voilà donc , coquette un peu délaissée déjà des grands seigneurs , faisant l'éducation galante du jeune homme.

Une seule chose nous révèle la douleur de Molière : à partir de cette époque , il cessa de jouer le rôle d'Arnolphe ; il le confia à un autre , il ne pouvait plus prononcer ces deux vers :

Aurais-je pu prévoir, quand je l'ai vu petit , Qu'il croîtrait pour cela ?

Quelle navrante prophétie ! Ainsi , après s'être servi si longtemps delà réalité dans ses comédies, c'était la comédie maintenant qui se faisait réalité !

Ne pouvant ou ne voulant point écrire lui-même cette déclaration de Psyché à l'Amour , dont les rôles devaient être remplis par sa femme et Baron, il en charge Corneille, et voilà que le vieux poète, retrouvant toute sa verve, que l'on croyait perdue, lui écrit cette brûlante troisième scène du troisième acte, qui dut certainement enflammer les deux acteurs , surtout le jeune Baron , qui s'y entendait dire avec tant de grâce :

Ne les détournez point ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux ,

Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. Hélas! plus ils sont dangereux,

Plus je me plais à m'attacher sur eux ! Par quel charme nouveau , que je ne puis comprendre ,

Vous dis-je plus que je ne dois ; Moi de qui la vertu devrait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vos sens, comme les miens , paraissent interdits: C'est à moi de m'en taire , à vous de me le dire ;

Et cependant , c'est moi qui vous le dis !

Que d'étranges fatalités ! Toutefois , cette passion de Baron et de la Molière dura peu. Molière , dans ce nouveau malheur, fit-il comme font quelquefois les vieillards , quand la vie leur est devenue tout à fait sans attrait? détourna-t-il les yeux du présent , pour ne plus revivre que dans son passé ? Je ne sais ; pourtant , qu'il dut se plaire au souvenir de ce temps où , comédien ambulant, pauvre, ignoré encore, mais riche d'espoir, de jeunesse et d'amour, il courait la province de ville en ville et de châteaux en châteaux , écrivant Y Etourdi, le Dépit, élevant avec tendresse sa petite Béjart, et recevant, sous le manteau de Masca-

rille , ses premiers , et partant ses meilleurs applaudissements. Il voulut revoir ce rôle de sa jeunesse, il voulut le rejouer; mais combien, j'imagine, cela lui paraissait faible et le satisfaisait peu maintenant ! Il le refit en prose dans le rôle de Scapin; mais avec combien plus de science et d'habileté cette fois, et d'expérience des choses de la vie l

Les Fourberies de Scapin furent représentées le 24 mai 1671. Il joua le rôle de Scapin, qui allait si bien, dans la scène du sac, à sa volubilité d'expression. // semblait qu'il eût plusieurs voix.

Puis, se tenant toujours dans son passé, il recueillit dans ses souvenirs encore , et dans ses papiers , sans doute , de quoi arranger une petite comédie de ces pecques provinciales qu'il avait observées autrefois , et il donna au mois de décembre de la même année la Comtesse d'Escarbagnas , où il ne joua point et qu'il ne fit point imprimer.

Cependant ses amis effrayés des progrès de son mal, Boileau, Mignard, quelques autres, furent trouver sa femme et firent tant qu'ils les raccommodèrent. Ils firent envisager à celle-ci qu'il y allait de la santé , de la vie de celui à qui elle devait tout, qui l'avait élevée.

Par reconnaissance donc, et par pitié peutêtre, elle revint à lui. Molière, dans sa joie magnanime, oublia tout, même son mal. Pour complaire à sa femme , « pour rendre leur union plus parfaite, dit Grimarest, il quitta l'usage du lait qu'il n'avait point discontinué jusqu'alors, et il se remit à la viande. »

Sa femme revenue à lui , il écrivit pour elle , dans ce dernier retour de jeunesse , la plus achevée , la plus délicieuse de toute ses créations féminines, le rôle d'Henriette, dans les Femmes savantes. Cependant il joua dans cette pièce, non

plus, comme autrefois, le rôle de l'amant, mais le rôle du père (le rôle de Chrysalde).

Remarquons ici combien Molière aima les femmes; personne, en son temps, ne s'est intéressé à elles autant que lui , ne les a mieux comprises, mieux appréciées. Voyez dans ses comédies, combien la plupart de celles qu'il nous montre sont remplies de grâces , d'honnêteté et de bon sens : Eliante , Elmire , Henriette ; et dans une autre classe , Lisette , Dorine , Madame Jourdain.

Mais aussi qu'il voyait avec peine les occupations futiles de quelques-unes , leurs prétentions à la science, aux arguties d'école, d'où le raisonnement a banni la raison!... Eh ! que ne restaientelles dans leur simplicité naïve , douces , tendres, sincères (comme Henriette)? Qu'ont-elles à demander à l'étude, elles à qui la nature a tout donné? Pourquoi surtout avaient-elles fui les saintes occupations du ménage ? Que ne reprenaient-elles , au lieu de tout ce fatras pédantesque, un dé, du fil et des aiguilles t Et puis une

femme devait-elle avoir, pour la conduire, autre docteur que son mari? Qu'est-ce donc que ce Monsieur Trissotin, toujours là entre Philaminte et Chrysalde?... Qu'il parte, qu'il soit chassé; et que la femme, laissant là son rôle de philosophe , revienne aux soins de sa famille ! c'est pour cela que le ciel l'a créée.

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage , avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie , Doit être son étude et sa philosophie.

Qu'ajouterais-je à ces paroles? sinon qu'il fallait, pour écrire cette pièce, non pas seulement la science et le génie de Molière , mais encore avoir aimé la famille , la vie honnête , comme il l'aima , et en avoir été sevré aussi cruellement qu'il le fut.

Les Femmes savantes furent représentées le 11 mars 1672. La comédie atteignait ici , comme art et comme style , à son plus haut point de perfection ; mais , excepté dans le rôle de Martine ,

joué d'original par la servante de Molière , cette œuvre de calme et de sérénité, trop simple pour le théâtre, n'eut point de succès.

Six mois après la représentation des Femmes savantes , en septembre 1 672 , Armande devint mère pour la troisième fois. Molière voulut, pour marraine de cet enfant, la belle MIle Mignard, et pour parrain le frère de son ami Despréaux, Boileau Puimorin. L'enfant reçut les noms de Pierre Jean-Baptiste Armand, les deux noms réunis du père et de la mère , précédés de celui de Mignard.

Cet enfant mourut peu après sa naissance, comme avait fait le premier ; le second seul ( né en 1 665 , au temps des relations avec le comte de Guiche , ) survécut à Molière : c'était une fille , elle s'appelait Esprit-Madeleine ; elle avait eu pour marraine sa tante Madeleine Béjart, et pour par

rain le comte Esprit de Modène, amant (et peutêtre mari en secret) de Madeleine.

Madeleine Béjart, un mois après la représentation des Femmes savantes, en février, était morte. Béjart aîné était mort; Duparc, sa femme, Lespy, MIIe Ducroisy, Dufresne étaient morts. Tout vieillissait et semblait s'éteindre autour de Molière. Sa femme, cependant, le voyant un peu mieux, reprenait ses allures et le délaissait de nouveau. Il comprit alors que ce qu'elle avait témoigné pour lui de tendresse , dans ces derniers temps , n'avait été que feinte et compassion ; il savait , d'ailleurs , qu'une femme peut avoir ainsi pitié d'un homme ; il l'avait fait dire autrefois à Elvire , dans Don Garcie de Navarre :

Ma pitié , complaisante à ses brûlants soupirs,

D'un dehors favorable amusait ses désirs ,

Et voulait réparer, parce faible avantage ,

Ce qu'au fond de mon cœur je lui faisais d'outrage.

Cette apparence de retour n'avait donc été pour lui qu'un simple traitement , un régime en quelque sorte pour l'empêcher de mourir !

Ce lut le dernier coup.

Le changement de nourriture, d'ailleurs, y contribuant, la maladie le reprit violente et rapide, et ne lui laissa plus de repos. La toux, les convulsions, le crachement de sang, devenaient de plus en plus fréquents et effrayants.

Il n'avait pourtant encore que cinquante-et-un ans !...

Boileau vint le voir et le trouva fort incommodé de sa toux et faisant des efforts de poitrine , dit un biographe, qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molière fut avec Boileau plus affectueux que jamais. Plus il se voyait abandonné de sa femme, plus aussi il devenait sensible à la moindre amitié. Boileau, tout attendri, ne put s'empêcher de lui dire, avec des larmes dans les yeux : « Mon pauvre Monsieur Molière , vous voilà dans « un pitoyable état. La contention continuelle de « votre esprit, l'agitation de vos poumons sur

« votre théâtre, toutenfin devrait vous déterminer « à renoncer à la représentation ; n'y a-t-il que « vous dans la troupe qui puissiez exécuter les « premiers rôles? Contentez-vous de composer, « et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos « camarades : cela vous fera plus d'honneur dans « le public, qui regardera vos acteurs comme vos « gagistes; vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont « pas des plus souples avec vous , sentiront « mieux votre supériorité. » — « Ah! Monsieur « Despréaux , répondit Molière , que me dites- « vous là? il y a un honneur pour moi à ne point « quitter. »

Il y avait autre chose encore: Molière aimait ses planches, il aimait le public. D'ailleurs, il se plaisait à réaliser lui-même sa pensée... Qui donc aurait pu le remplacer dans tous ces rôles écrits pour lui. Il ne se pouvait plus passer de cet épanchement entier de lui-même ; sa passion pour le théâtre n'avait fait qu'augmenter à mesure que tout le reste lui avaitmanqué. Ce public, assemblé tous les soirs, qui venait l'écouter depuis plus de

trente ans, il lui avait confié les secrets de son âme, et plus il approchait de son terme, plus il avait besoin de le voir et de lui parler encore.

Molière ne pouvait plus vivre sans le théâtre; il voulut y donner jusqu'à son dernier souffle. Il se sentait aller : était-ce maladie, épuisement, douleur morale? Hélas ! tout se mêlait, ensemble d'une telle manière que lui même, peut-être , en de certains moments , n'aurait pu dire s'il mourait de son mal ou de ses tristesses. Dans ces doutes sur sa maladie même , il voulut écrire et jouer, tout mourant, le Malade imaginaire.

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,

Vains et peu sages médecins ; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins

La douleur qui me désespère.

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère.

Le vendredi 47 février 1673, jour où « l'on devait donner la troisième représentation du Malade

imaginaire, dit Grimarest, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ce qui l'engagea à faire appeler sa femme, à qui il dit, en présence de Baron : « Tant que « ma vie a été mêlée également de douleur et de « plaisir, je me suis cru heureux; mais, aujour- « d'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir « compter sur un moment de satisfaction et de « douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la « partie : Je ne puis plus tenir contre les douleurs « et les déplaisirs , qui ne me donnent pas un mo- « ment de relâche. Mais, ajouta-t-il en réfléchis- « sant, qu'un homme souffre avant que de mourir !» « La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de M. de Molière, auquel ils ne s'attendaient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos pour se remettre : « Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il, « il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que « leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne « joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé do

« leur donner du pain un seul jour, le pouvant « faire absolument. »

« Mais il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne jouerait point ce jour-là s'ils n'étaient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie : « Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y « trouver, et vous pouvez rendre l'argent. »

« Les comédiens tinrent les lustres allumés précisément à quatre heures; Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçut qu'en prononçant juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire , il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en était aperçu, il se fit un effortet cacha par un ris forcé ce qui venait de lui arriver.

« Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron , et lui demanda ce que l'on disait de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avaient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que, plus on les représentait, plus on les goûtait

« Mais, ojouta-t-il, vous paraissez plus mal que « tantôt. » — « Cela est vrai, lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me tue. » Baron, après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs, pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise de peur qu'il ne lui arrivât quelqu'accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu, où il logeait. Quand il fut dans sa chambre , Baron voulut lui faire prendre du bouillon dont la Molière avait toujours provision pour elle ; car on ne pouvait avoir plus de soin de sa personne qu'elle n'en avait. « Eh non I dit-il , les bouillons de ma femme « sont de vraie eau-forte pour moi ; car vous savez « tous les ingrédients qu'elle y fait mettre : don- « nez-moi plutôt un petit morceau de fromage de « Parmesan.» Laforêtlui en apporta avec un peu de pain , et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. « Tout ce qui n'entre point

«clans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; « mais les remèdes qu'il faut prendre me font « peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce « qui me reste de vie. » Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière : « Voici, dit-il, du chan- « gement. » Baron , ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. — «Ne vous épou « vantez point , lui dit Molière , vous m'en avez vu « rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, « allez dire à ma femme qu'elle monte. » — 11 resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodiguèrent, à ce dernier moment de sa vie, tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien, et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang qui lui sortait par la bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa

femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. »

Ainsi se termina, entre deux sœurs de charité , cette vie si pleine, si agitée. J'aurais pu ajouter que la mort même ne put procurer le repos à Molière; que la haine s'acharna jusque sur son cadavre.

On ne sait plus maintenant où dorment ses malheureux restes : ils ont été perdus, dispersés, avec les cendres de La Fontaine; et ce ne sont point leurs os que renferment les deux tombeaux du Père-Lachaise , sur lesquels on ne lit point pourtant sans quelque émotion, dans un tel lieu, ies noms réunis de ces deux hommes qui, de leur vivant, se sont aimés, appréciés et encouragés l'un l'autre. J'aurais pu aussi, comme on l'a déjà fait tant de fois , donner le récit de ses funérailles; mais, après deux siècles de gloire, à

quoi bon renouveler cette honte, ô Molière, à ceux qui t'ont refusé la sépulture?

Oublions-les, oublions leurs cabales et leurs haines ; pour moi , désormais , je veux me rappeler seulement combien tu as aimé, combien tu as été bon et sincère.

Je dirai pourtant qu'après mille démarches , après avoir attendu plusieurs jours , et les supplications les plus touchantes, les plus nobles , ayant été faites par sa veuve, qui, dans tout ceci, se comporta dignement , son corps, sur un ordre du roi , fut déposé la nuit, aux flambeaux, mais sans prières, dans un coin du cimetière Saint-Joseph. Le cortège se composait d'une centaine de ses amis, qui le pleurèrent et le bénirent.

J'ajoute encore qu'Armande, quelque temps après, se remaria; mais il semble qu'elle ait senti, plus tard, tout ce qu'elle avait perdu en Molière.

On dit qu'elle avait fait placer sur sa tombe une large et longue pierre , et que , durant un hiver très-froid, en mémoire de celui qui n'était plus ,

elle fit, sur cette pierre même, entretenir un grand fèu pour réchauffer les pauvres de sa paroisse.

Le froid passé , il se trouva que la pierre avait été calcinée et fendue par le feu.Lorsqu'Armande fut morte, des gens soigneux la retirèrent, et l'on ne sut plus où reposait Molière.

Cette pierre, ainsi brisée, eût été pourtant sur sa tombe un touchant souvenir, en nous montrant qu'il ne fut point tout à fait oublié de celle qu'il avait tant aimée.

( HECA

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c£ pq 1852

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