HENRIETTE
Et qu'est-ce qu à mon âge on a de mieux à faire
Que d'attacher à soi par le titre d'époux,
Un homme qui vous aime et soit aimé de vous.
Et de cette union de tendresse suivie
Se faire les douceurs d'une innocente vie?
La santé intellectuelle n'est pas moins chère à Molière que la santé morale. Aussi en fait-il don à Henriette, comme à son futur époux, Clitandre. C'est dans cette même pièce des Femmes savantes qu'il dit son dernier mot comme « pédagogue et critique littéraire », suivant l'expression de M. Faguet dans une des plus libres et fines études de ses Propos de Théâtre. Treize ans auparavant, dans les Précieuses, devant les jgnj'vivant< pt. survivantes de
"Triole! de Rambouillet, il avait commence sejj^tiLiU4iiej? contre le pédantisme et le maniérisme à la m o de1
^Depuis ce temps, et sou- le < mi|> du ridicule qui les avait démodées, les Précieuse-, -ans délaisser tout .
à fait le petit jeu des consultations littéraires, s'étaient enhardies à des visées plus hautes. Elles étaient devenues philosophes, mathématiciennes, physiciennes, astronomes. Leur vanité s'en était accrue, et leur pédantisme exalté. En montrant les ravages que ces vanités intellectuelles pouvaient faire chez d'honnêtes femmes, à tous les âges, quels désastres en pouvaient résulter dans la famille entière, Molière continuait son œuvre salubre JVis-àvis de la mère, Philaminte, qui oublie, pour des spéculations scientifiques, ses enfants, son mari, sa maison, de la tante Bélise, dont la maturité a=eat4ètre ronge avec dépit le frein d'une virginité d'apparat, et la sœur Armande, dont le paroxisme cérébral a déjà desséché le cœur, il était bon de faire entendre la voix du sens commun, et de la faire entendre sur tous les tous. Ce qui, sur les lèvres d'Henriette, s'exprime en ironies charmantes et réflexions modestes, éclate en récriminations violentes et brutales dans la bouche de Chrysale exaspère, et jaillit, en saillies drolatiques, de celle de Martine sacrifiée. Mais c'est, du haut en bas, même sentiment juste de la situation.
Est-ce à dire que Molière soit un Arnolphe qui prétendrait interdire aux femmes la culture de l'esprit ? Le pourrait-on croire un seul instant? Arnolphe a si bien réussi en voulant faire une idiote de la maligne Agnès! C'est Clitandre, cette fois, qui répond au nom des contemporains :
Mon cœur n'a jamais pu, tant il esl né sincère, Même dand votre soeur flatter leur caractère,
Et les femmes Docteurs ne sont point de mon guut.
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d'être savante,
Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.
De son étude enfin je veux qu'elle se cache
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots
Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.
C'est ce que pensait déjà de son temps Montaigne quand il rencontrait des dames alléguant Platon et Saint Augustin et qu'il se murmurait in petto les vers inconvenants de Juvenal : Concumbunt docte, etc..
La doctrine qu'on ne leur a pas mise en l'âme leur est demeurée en la langue. Si les bien nées nous croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses... C'est qu'elles ne se connaissent point assez, le monde n'a rien de plus beau; c'est à elles d'honorer les arts... Que leur faut-il pour vivre aimées et honorées? Elles n'ont et n'en savent que trop pour cela; il ne faut qu'éveiller un peu et réchauffer les facultés qui sont en elles... Si toutefois il leur fasche de nous céder en quoi que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poésie est un ainu- Bement propre à leur besoing... Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire. En la philosophie, de la part qui a trait à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se défendre de nos trahisons, à régler la témérité de leurs propres désirs, à ménager leur liberté, allonger le plaisir delà vie et à porter humainement l'inconstance d'un serviteur, la rudesse d'un mary et l'importunité des ans et des rides, et choses semblables... Quand je vois les femmes attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries si variées et inutiles à leur besoing, j'entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le facent pour avoir loy de les régenter sous ce tiltre.
Ne dirait-on pas déjà la déliance de Clitandre vi>à-vis des Trissotins et des Vadiue?
ICO MOLIERE.
L'expérience de la vie, chez Molière comme chez Montaigne, a fortifié leurs mépris instinctifs d'esprits sincères pour la manie littéraire et la demiculture scientifique, pour la suffisance vaniteuse des gens de lettres et le charlatanisme intéressé des médecins. C'est dans ses deux dernières pièces, les Femmes savantes, suite et complément des Précieuses, des Fâcheux, de la Critique, du Mariage forcé, du Misanthrope, et dans le Malade imaginaire, suite et complément de V Amour médecin, du Médecin malgré lui, de M. de Pourceaugnac, qu'il leur porte les coups les plus cruels. Trissotin et Vadius resteront les types du cuistre arriviste et du cuistre gaffeur, comme Diafoirus et son fils Thomas ceux de la routine solennelle et de la sottise présomptueuse en des ânes savants. Molière était, sans doute, alors exaspéré par les jappements des pamphlétaires acharnés à ses trousses, et par les tortures du mal qui le rongeait, et ses ressentiments d'auteur calomnié et de malade incurable l'emportèrent à des excès d'amertume et de violence. Dans ses attaques visiblement personnelles contre l'abbé Gotin et Ménage, dans ses négations absolues de la science médicale, il dépasse, avec la mesure, le fond même de sa vraie pensée. Mais après tout, nous le savons, il les présentait tels qu'il les connaissait, ni plus grossiers, ni plus orgueilleux! Que raillait-il, chez les uns et chez les autres? la fausse science, l'érudition livresque, la soumission aveugle aux formules scolaires, chez les lettrés l'engouement de l'effet verbal au lieu de l'expression et traduction sincère des sentiments naturels, chez le> médecins une confiance pai ■■ s-
seuse et périlleuse en des axiomes immuables, au lieu d'une étude attentive et libre des réalités. C'est toujours le même esprit de retour à la nature et à l'expérience transmis par les maîtres, Rabelais, Montaigne, Gassendi.
Les pensées qui résultent pour lui de ses observations personnelles sur l'état de la famille, des relations sociales et des idées religieuses de son temps, se résument sous leur forme la plus vivante dans quatre chefs-d'œuvre, l'Avare, le Misanthrope, Tartuffe, Don Juan. Dans C Avare et dans Tartuffe ,"e»-de^ milieux -tte---r-iche. bourgeoisie, confinant, comme celui des Femmes savantes, par ses belles relations, à la noblesse officielle, c'est le vice d'un seul personnage, qui, réagissant sur tous les membres de la famille, y corrompt chez les uns leurs vertus naturelles et le sentiment des plus simples devoirs, et détermine, chez les autres, des résistances et des révoltesVLes conséquence en éclatent dans une de ces crises douloureuses que l'auteur comique peut terminer, à son aise, par un dénouement imprévu, mais qui, dans la vie commune, ne trouvent guère de si promptes solutions.
Ces deux pièces sont de celles qui ont attiré à Molière les plus durs reproches d'immoralité. Quelques rigoristes respectables, mais hostiles ou étrangers à l'art théâtral, ont jugé, de loin, dans leur cabinet, le texte de ces comédies comme on juge un texte de sermon ou de dissertation, sans comprendre la valeur si différente que donnent aux paroles le jeu de l'action scénique, le geste et la physionomie des personnages, l'impression sympa-
thique ou répulsive qui s'en dégage. J.-J. Rousseau, plus calviniste qu'il ne pense, et dont le sentimentalisme sophistique, si indulgent pour les dépravations réelles, n'a jamais pu comprendre ni l'ironique jovialité gauloise, ni l'esprit et l'enjouement français, considère V Avare comme « une école de mauvaises mœurs ». Cléante, en effet, semble un fils fort indélicat, puisqu'il finit par voler son père et lui répondre avec la plus irrespectueuse insolence. Jean-Jacques ne peut le lui pardonner. Il ne voit donc pas que cet oubli de ses devoirs, que ce désordre de paroles et de conduite, chez le fils, sont les conséquences mêmes de la situation scandaleuse et- inextricable dans laquelle l'ont acculé tous les vices de son père, toutes les pratiques honteuses de ce vieillard lubrique, a^vide, hypocrite, menteur, son rival et son usurier. Il prend au sérieux, dans leur échange orageux de reproches mérités, le mot de la fin, cette plaisanterie énorme et inattendue par laquelle Molière, suivant sa coutume invariable, arrête à temps 1 émotion du spectateur, avant qu'elle tourne au tragique, pour lui rappeler qu'il vaut mieux rire. Lorsque Harpagon, à bout de récriminations, d'insultes et de menaces, après avoir déclaré à son fils qu'il lui défend sa maison, qu'il l'abandonne, qu'il le déshérite, ajoute enfin : « Et je te donne ma malédiction », qu'est-ce que la brusque riposte de Cléante : « Je n'ai que faire de vos dons? » Sans nul doute, une de ces exagérations ironiques de langage qui échappent à un homme exaspéré, et qui, par l'excès même de leur drôlerie, ramènent leur entourage et parfois eux-
mêmes, à plus de calme et de bon sens. Mais Jean- Jacques, qui prenait au tragique et comme des préceptes les constatations malicieuses de La Fontaine sur les injustices de la vie, ne pouvait comprendre la morale expérimentale du satirique J non plus que celle du fabuliste. C'est toujours le nigauid de loup qui, entendant la mère « tencher son lieu qui crie », croit qu'il n'a qu'à se présenter pour qu'on lui jette l'enfant sous la dent.
Il y a longtemps que Saint-Marc-Girardin ajustement défendu Molière d'avoir voulu ébranler, dans son principe, l'autorité paternelle dont il accuse seulement les excès d'arbitraire égoïste, malheu^ reusement trop favorisés—encore, au xvne sièele, par l'omnipotence légale du père de famille et. Ja. persistance du vieux clroit romain. « Les frères, les maris, les vieillards que Molière raille gaiment, ne sont pas ridicules par leur caractère de père, de mari et de vieillard, mais par les vices et les passions qui déshonorent en eux ce caractère. » Et il conclut avec justesse : « Image de la vie humaine, le théâtre est moral comme l'expérience... La Comédie, en faisant punir les vices les uns par les autres, représente la justice du monde telle qu'elle est.
C'est à ce point de vue, encore et surtout, qu'il faut se placer pour juger les œuvres capitales sorties, coup sur coup, durant sa période la plus combative, des indignations croissantes du poète insulté, le Tartuffe, Don Juan, le Misanthrope 1664*1669). Là sont incarnés, en des personnages très complexes, comme tous les produits d'une civilisation avancée, à la fois très individuels et très généraux,
les vices les plus odieux qu il voyait sévir autour de lui et quelques-unes des vertus qu'il y avait pu rencontrer. Dans Tartuffe, c'est l'Eglise mise en jeu dans un centre de bourgeoisie opulente, déjà très aristocratique, dans Don Juan, la grande noblesse mêlée aux gens de métiers et au bas peuple des campagnes, dans le Misanthrope, la noblesse de cour, la noblesse éclairée, dans un salon de Paris ou de Versailles. ( Partout les questions sociales, morales et religieuses se trouvent soulevées par les éloquences ou les railleries du dialogue comique ou sérieux. Que l'auteur ait eu, oui ou non, l'intention de déchaîner des tempêtes, ou que la seule profondeur de son observation, exprimée en des images si vives, ait donné à sa satire une portée inattendue, le fait est que depuis trois siècles, comme à leur apparition, on discute sur le caractère même des trois figures colossales et désormais légendaires, autour desquelles se meuvent les trois actions, Tartufe, Don Juan, Alceste. Malgré ce qui peut rester d'énigmatique dans la complication psychologique de ces protagonistes, malgré cette mixture incessante du drolatique et du sérieux, des rires et des colères, de l'ironie et de l'affirmation, nécessité primordiale de la comédie et, dans le cas présent, passeport indispensable aux hardiesses satiriques, il est facile, néanmoins, d'en dégager, sur tant de points importants, la vraie pensée de Molière à ce moment.
Dans Tartuffe et Don Juan, a-t-il voulu seulement démasquer l'hypocrisie religieuse, telle qu'elle se pratiquait autour de lui? A-t-il voulu, en plus, sous
le prétexte de fausse dévotion, attaquer la religion elle-même ? Malgré ses protestations publiques dans ses préfaces, dont on suspecte la sincérité, malgré l'assentiment d'innombrables contemporains, chrétiens indubitables et même écrivains ecclésiastiques, aussi virulents que lui dans leurs peintures et dénonciations de l'hypocrisie contemporaine, nombre d'excellents esprits le soutiennent encore. En ridiculisant l'abêtissement d'Orgon, un homme intelligent, honnête, qui a bien servi son pays, mais à qui la pensée de l'Enfer, sous la domination de Tartufe, enlève tout sentiment de ses devoirs paternels , Molière a-t-il voulu condamner toutes les pratiques pieuses, et la religion elle-même? En donnant à l'athéisme fanfaron de Don Juan une âpreté militante d'ironie satirique, a-t-il révélé la profondeur de ses incrédulités, a-t-il affirmé son propre athéisme ? C'est aller bien loin, ce semble, sur la route des hypothèses. Molière, assurément, n'avait ni la foi crédule et aveugle du charbonnier, ni la foi conventionnelle, légère ou superstitieuse des mondains. Ses habitudes studieuses, ses prédilections philosophiques, son entourage d'esprits indépendants et raisonneurs, l'absence complète dans son œuvre (en dehors de Tartuffe et de Don Juan) d'une allusion chrétienne ou religieuse ne laissent point croire à son orthodoxie. Il dut, dans la liberté de pensée, aller aussi loin que ses plus francs et hardis contemporains, Gassendi, La Mothe Le Vayer, Descartes et Pascal avant sa conversion. Mais on ne saurait le confondre, non plus qu'eux, avec les libertins débauchés fort nombreux alors à Paris, simples fanfarons
d'athéisme, n'ayant brisé la chaîne des croyances traditionnelles, sauf à les reprendre in extremis, que pour se livrer impudemment à tous les vices. Ce sont ceux-là que personnifie admirablement Don Juan, avec un relief si énergiquement accentué de perversité odieuse et révoltante qu'il est impossible d'y voir une apothéose. Qu'on se souvienne avec quelle prudence et, sans doute, quelle sincérité, les plus graves penseurs du temps séparaient le domaine de la foi de celui de la raison, que Gassendi fut un ecclésiastique respectable et respecté, que La Mothe Le Vayer fut désigné par Richelieu, puis accepté par Anne d'Autriche, comme précepteur de Louis XIV ! On admettra alors, sans peine, que Molière parlait franc dans sa Préface de Tartuffe, à la fois si habile et si digne :
J'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditoire en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne, et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
Cette défense de Tartuffe est aussi celle de Don Juan, qui dès la première scène, est peint, avec autant de sûreté profonde, par son malheureux valet Sganarelle, que Tartufe par Dorine et Cléante. Mais ici, c'est Sganarelle, qui représente, à lui seul, l'honnêteté et le bon sens. Interprète inculte et maladroit, mais d'autant plus touchant qu'il souffre plus
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dans sa misère, lui aussi franc et loyal que Dorine, de ne pouvoir se délier la langue devant ce terrible maître dont le plaisir est de l'humilier :
Il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et il me fait voir tant d'horreurs que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose : il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office de zèle, bride mes sentiments et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste.
Ce rôle étonnant de Sganarelle, qui, d'un bout à l'autre excite le rire en même temps qu'il éveille toujours la réflexion, c'est la protestation permanente des sentiments naturels et de la conscience universelle contre les paradoxes brillants, du dilettantisme intellectuel et de l'oisiveté corrompue. « Le peuple a des opinions très saines, disait Pascal... les demi-savants s'en moquent et triomphent à montrer là-dessus sa folie; mais, par une raison qu'ils ne pénètrent pas, il a raison ». Et Robespierre dira : « L'athéisme est aristocratique ». Il est clair que, comme toujours, en mêlant aux plus justes raisonnements de ce Sancho asservi les superstitions les plus grossières, en lui faisant clore ses discours édifiants par des incidents grotesques, comme sa chute après l'exposition naïve des causes finales, Molière a voulu à la fois montrer le personnage dans toute sa réalité, éviter les allures ennuyeuses du sermon ou de la dissertation, et se donner, sous la protection du franc rire, le droit de dire toute sa pensée. Comment est-il possible de s'y tromper à la représentation, et même à la lecture? Qui n'en sort
avec l'estime pour Sganarelle et la conviction que si Molière, à coup sûr, ne partage point ses préjugés sur le loup-garou et le moine-bourru, il accepte encore moins le cynisme moral de Don Juan, la férocité de son égoïsme élégant, la perversité raffinée de ses curiosités sensuelles et sentimentales, ses négations tranchantes et légères?
On ne saurait, sans doute, attacher une importance décisive à de simples faits d'obligation ou de convenance, comme celui des Pâques faites par Molière à Saint-Germain l'Auxerrois un an avant sa mort et l'appel inutile par sa femme et ses amis d'un prêtre à ses derniers moments. Toutefois l'habitude d'offrir l'hospitalité à des religieuses, sa loyauté, sa générosité, sa charité proverbiales, son dévouement à ses amis, à sa famille, à tout son monde, attestent, chez lui, avec le plus large esprit de tolérance, le respect sincère de toutes convictions religieuses, et la pratique désintéressée de quelques nobles vertus. Est-il sorti absolument du Christianisme in petto} C'est possible, mais qu'en savons-nous? En tout cas, il semble bien qu'il s'en soit tenu, comme tant d'autres penseurs en tous les temps, comme la grande masse peut-être dans le nôtre, à quelque conception, à la fois vague et certaine, d'un déisme mystérieux et inexplicable, mais d'où procèdent sûrement ces forces instinctives du sens moral, ces idées du bien et du mal, du juste et de l'injuste qui, sanctifiées par les religions, codifiées par les législations, constatées par les philosophies, n'ont cessé de gouverner, plus ou moins bien, la conduite des hommes. Qu'il ait, d'ailleurs, traversé
successivement, dans sa jeunesse et son âge mùr, les deux états d'esprit que Don Juan et Sganarelle représentent avec l'exagération du relief dramatique ou comique, la confiance superstitieuse et le scepticisme matérialiste, c'est probable. S'il oppose, avec une telle impartialité apparente, les deux mentalités, c'est qu'il les connaît par expérience personnelle.
Comme on a discuté l'énigme de Don Juan, on a discuté l'énigme d'Alceste dans le Misanthrope. La deuxième est-elle plus indéchiffrable que la première? Moins encore, ce nous semble. On a voulu trouver, les uns dans le noble et fier Alceste, dont la noblesse et la fierté ne succombent, par instants, qu'aux angoisses, colères et faiblesses d'un amour mal placé, les autres dans le prudent et souple Philinte dont l'expérience et le savoir-vivre s'accommodent patiemment k toutes les faussetés du monde et tous les déboires de la vie, une représentation typique de la pensée de Molière sur la haute société de son temps, une affirmation personnelle de sa sympathie soit pour l'adversaire, généreux et imprudent, soit pour le flatteur, réfléchi et avisé, de cette société.
Est-il possible, là encore, de ne pas voir où se dresse l'idéal de Molière? Si ridicule que puisse paraître à des marquis éventés et des minaudières sucrées, par ses franchises brutales et ses sorties inconvenantes, le gentilhomme aux rubans verts, n'est-ce pas vers lui que vont d'un bout à l'autre, dans toutes ses révoltes et toutes ses angoisses, les applaudissements de la conscience publique ? Il fallait bien que, par quelques côtés, il prêtât aux rires, comme y prêtent, comme y prêteront toujours, dans
toutes les sociétés régulières, ceux qui, par nature ou par conviction, ne se soumettent pas entièrement à leurs préjugés, habitudes et modes. Si Alceste n'était pas ridicule, pour son monde, à certains moments, il ne serait pas vrai. Et c'est parce qu'il le semble à ces gens-là, à nous aussi peut-être un peu, que notre respect pour lui s'augmente d'autant par notre compassion. Nous le plaignons, nous le respectons, nous l'admirons, nous sommes tous de cœur avec la bonne Eliante lorsqu'elle le défend :
Dans ses façons d*agir il est fort singulier, Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier. Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose en soi de noble et d'héroïque, C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui.
Et Molière est aussi de cœur avec elle! Comme Alceste, il a subi les inquiétudes et les désespoirs de l'amour méconnu ou trompé, il a connu, comme lui, les impertinences, la bassesse, la vengeance des vanités blessées, les injustices des hommes et leurs méchancetés et, depuis longtemps grondaient en lui les révoltes et les colères qui éclatent tout à coup par la bouche du courtisan vengeur.
Mais, au-dessous de l'idéal, se traîne toujours la réalité. Ces révoltes et ces colères, le gentilhomme, dans son entourage même, ne peut les exprimer sans exciter de telles réprobations, de tels abandons, qu'il se trouve déjà presque seul avant de s'enfuir au désert. Comment un pauvre comédien eùt-il pu se risquer à s'en faire, dans la vie ordinaire, le prédicateur et l'interprète? Penser comme Alceste, vivre
comme Philinte, n'est-ce pas à quoi la destinée nous contraint presque tous ? Là aussi le double personnage n'en fait qu'un. Alceste est le symbole de l'idéal de franchise, de justice, de vertu où l'on voudrait se hausser et se tenir, Philinte l'image réelle des accommodements extérieurs que les nécessités sociales nous obligent d'accepter dans le courant de la vie. Alceste pousse sa sincérité jusqu'à la dureté et l'injustice, Philinte sa douceur et sa politesse jusqu'à l'indifférence coupable. Il le fallait pour la comédie, mais n'en est-il pas de même dans la vie? Peintre des autres, peintre de lui-même, c'est avec la même rigueur que Molière pousse à fond tous ses portraits. « Nous pouvons croire à la même sincérité lorsqu'il se défend par Alceste et Philinte, dit M. Jules Lemaitre. Si bien que l'àme de Molière est également dans l'un et dans l'autre et qu'ils présentent tour à tour les deux attitudes du poète.... S'il est bon de s'indigner contre la vie, il est excellent de vivre — N'empêche que Molière voudrait être Alceste, s'il le pouvait, je crois. » Nous ne saurions conclure ni mieux, ni autrement. Dans le Misanthrope, de même que dans Don Juan, c'est l'expression fidèle de deux états d'esprit contradictoires, vis-à-vis de la morale et du monde, par lesquels nous passons presque tous, sans pouvoir toujours en sortir avec la même clarté d'affirmation et d'idéal que le grand poète comique.
Si le génie comique de Molière, surtout en France, n'a guère connu de détracteurs, il n'en est pas de même pour son style. L'attaque a commencé quelques années après sa mort. « Il ne lui a manqué, dit La Bruyère, en 1689, que d'éviter le jargon et le barbarisme. » Bayle ajoute en 1697 : « Il avait une facilité incroyable à faire des vers, mais il se donnait trop de liberté d'inventer de nouveaux termes et de nouvelles expressions ; il lui échappait même fort souvent des barbarismes. » Puis viennent Fénelon, en 1713, dans sa Lettre à V Académie et Vauvenargues en 1746, dans ses Maximes et Pensées. Le prélat rend, il est vrai, large justice au sucesseur de Térence qu'il place fort au-dessus de son modèle : « Encore une fois, je le trouve grand, mais ne puisje parler en liberté sur ses défauts ? En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit, en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce
que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. Jaime bien mieux sa prose que ses vers... » Vauvenargues, en rappelant les paroles de Fénelon, les aggrave d'un ton tranchant qu'excusent sa jeunesse, sa maladie, sa solitude : « Il y a peu de poètes, si j'ose le dire, de moins corrects et moins purs que lui. »
La critique se calme, ensuite, durant les xvjn' et xixc siècles, jusqu'à ce que Schérer, par un article du Temps en 1882, Une hérésie littéraire, réveille, pour longtemps, les discussions et les tempêtes. Le réquisitoire est long, la conclusion est dure : « Il n'y a pas moyen de se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais écrivain qu'on peut l'être lorsqu'on a, du reste, les qualités de fond qui dominent tout. » Un fond </ui domine tout n'est peut-être pas d'un style irréprochable pour un puriste si dédaigneux. Mais les juges et les magisters ont aussi leur jargon et Molière eût bien éclaté de rire en écoutant son accusateur énumérer ses crimes en termes si pédantesques. Après avoir repris clans le Misanthrope quelques exemples de négligences qu'on cite sans cesse, constaté les chevilles « continuelles et horribles », les répétitions de mots et de phrases « qui se suivent par voie de juxtaposition, sans se lier, sans se combiner organiquement », les synonymes oiseux, les tautologies, la prolixité, s'alliant à l'afféterie et produisant l'amphigouri, toutes les monstruosités qu'il y voit ou croit voir, Schérer dénonce résolument le coupable à l'indignation vengeresse des grammairiens, philosophes et écolâtres. Horreur suprême! La
phrase de ce criminel « manque toujours de cette complexité organique, dans laquelle chaque idée et chaque membre d'idée s'ordonne et se subordonne ». Il ne construit pas de périodes!... Il développe le sens au moyen de tautologies et de périphrases!... »
Que répondre à ce foudroyant réquisitoire ? Molière s'en fût vengé, sans doute, en le mettant, sans grands changements, dans la bouche de Pancrace, Trissotin, Vadius ou M. Bobinet. Les Moliéristes fanatiques défendirent leur dieu avec colère, la plupart des critiques dramatiques et littéraires rétorquèrent, avec justesse, une partie des accusations. Enfin, en 1908, Brunetière, dans une étude magistrale, d'une franchise indépendante et d'une savante sagacité, a semblé clore le débat à l'honneur du prévenu.
Ce qu'on doit reprocher, tout d'abord, à ces puritains les plus sincères, c'est d'étendre à toute l'œuvre une condamnation qui devrait, en bonne justice, n'en frapper que certaines parties, ou. pour mieux dire, quelques détails. C est d'oublier, ensuite, dans quelles conditions cette œuvre considérable fut presque toujours improvisée, en treize ou quatorze ans, dans l'agitation incessante d'un incroyable surmenage physique et intellectuel, par un homme maladif et irritable, chargé d'énormes responsabilités, harcelé par mille soucis professionnels et personnels. C'est d'oublier aussi que la plupart de ces pièces furent imprimées en hâte, sans que l'auteur puisse les bien corriger, ou même en dehors de lui et malgré lui et que les autres ne le furent qu'après sa mort, d'après des manuscrits non revus ou des
brouillons. Bien que « le temps ne fasse rien à l'affaire » il semblerait juste au moins d'accorder au coupable le bénéfice de ces circonstances atténuantes.
La grande cause d'erreur pour tous ces écrivains célèbres, ce fut d'être plus ou moins étrangers ou indifférents, par leurs professions et leurs habitudes, à l'art théâtral. Moralistes ou philosophes, accoutumés à polir lentement, dans le silence du cabinet, en vue de lecteurs choisis, des phrases bien enchaînées, des locutions correctes, où des idées précises se doivent condenser dans une forme resserrée, ils jugent tous les écrits avec leur façon particulière de composer et de rédiger. Or, l'action scénique exige, précisément, deux qualités incompatibles avec l'éloquence soutenue et régulière, la précision dialectique ou descriptive des raisonnements philosophiques et des développements littéraires. Ce que les spectateurs demandent à l'auteur dramatique, surtout à l'auteur comique, c'est que le langage dialogué de ses personnages leur communique, rapidement et clairement, le mouvement des émotions, des sentiments, passions et pensées dont ils doivent être agités, à tel ou tel instant de l'intrigue engagée.
Suivant les caractères de ces personnages et les circonstances où ils agissent leur langage sera déjà très différent. Tantôt, sous le coup d'impressions vives, ce ne seront que saillies, exclamations, interjections, phrases hachées et coupées, laissant en l'air les régimes, et parfois 1rs verbes. Peut-il être alors question d'y retrouver 1 armature organique? Tantôt, surtout s ils jouent les rôles de conseillers ou justiciers, soutenants d'une thèse, exposants
d'une idée, ils pourront sans danger s'épancher en tirades et discours plus suivis. Mais alors même, un bourgeois et un courtisan, un maître et un valet parleront-ils du même ton, avec même syntaxe et /Thème vocabulaire? Les phrases de Chrysale serontelles enchaînées, polies, distinguées comme celle de Clitandre? Les argumentations naïves et embrouillées de Sganarelle auront-elles l'allure héroïque et tranchante des affirmations de Don Juan ? Et, dans la plupart de ces cas, lorsque la pensée a quelque originalité et quelque profondeur, toutes ces répétitions de mots, toutes ces négligences, haltes de l'attention, repos de la pensée, nécessaires à l'orateur pour donner à son auditoire le temps de se reconnaître, comme à lui-même celui de continuer, n'y sont-elles pas excusables, ou, pour mieux dire, utiles, indispensables ? Il y a bien moins de scories, de remplissage, de chevilles, de pléonasmes, il n'y en a pas du tout, si l'on veut, dans les tirades comiques de Racine et de Regnard, ces modèles de vivacité verbale et d'élégance légère : c'est la correction même. Mais les Plaideurs et le Joueur ont-ils la puissance, l'ampleur, l'éloquence chaude et généreuse qui à chaque instant, dans le Tartuffe, le Misanthrope, les ^ Femmes savantes, soulèvent irrésistiblement le rire, l'indignation ou la sympathie ?
L'auteur comique, en outre, n'a-t-il pas le devoir de modifier parfois non seulement son style, mais son vocabulaire? La Bruyère, comme Boileau. d'ailleurs, Fénelon , Vauvenargues, bien d'autres délicats , après eux . ne pouvaient pardonner à Molière de mettre sur la scène tant de petites gens, et
de les faire parler « comme on parle chez eux ». Mais Molière savait bien ce qu'il faisait, et, puisque ses amis l'encouragaient à représenter, en toutes choses, le naturel, pourquoi n'aurait-il vu ce naturel qu'à Versailles et à Paris, dans l'aristocratie et la bourgeoisie? Ne le trouvait-il pas, plus franc et plus naïf, dans les plébéiens chez qui La Fontaine aussi Fallait chercher? Et c'est pourquoi Alain, Georgette, Pierrot, Charlotte. Martine, dégoisent en leur jargon, sans souci des solécismes et des barbarismes. Est-ce qu'on leur demandera, a ceux-là, des vers ou de la prose organiques et périodiques? Leurs solécismes et leurs barbarismes font partie de leurs caractères, comme certaines phrases en galimatias et amphigouris semblent tout à fait bien placées dans la bouche des précieux et précieuses impénitents qui, en dehors même des Femmes savantes, minaudent encore, avec une grâce raffinée, dans Don Garcie, le Misanthrope, la Princesse d' Eli de, les Amants magnifiques, Psyché^ etc..
Assurément (qui le pourrait nier?) il est facile de relever, assez souvent, surtout dans les comédies en vers, des chevilles et des remplissages, des enchevêtrements d'incidentes et de relatifs qui prennent, à la lecture et à la reflexion, des apparences de maquis inextricables. Mais, en fait, ces passages, au moins dans les œuvres imprimées de son vivant, sont assez rares. Ce qu'il faut observer, d'ailleurs, c'est'qu'à l'audition ces morceaux défectueux ne détonnent point dans l'ensemble, parce que le sens, sous les brouillards de la forme, s'en dégage suffisamment. Le même phénomène ne se
produit-il pas dans l'art oratoire? Les plus grands effets, dans les tribunaux et les parlements, y sont-ils toujours obtenus par les orateurs les plus diserts et les plus lettrés? Si les incorrections, les répétitions, les incohérences des phrases sonores recueillies par les sténographes n'étaient pas soigneusement corrigées sur épreuves, combien de fameux discours donneraient beau jeu au pédantisme méprisant du moindre instituteur !
Brunetière observe avec justesse que les plus grands écrivains du xvne siècle, en acceptant, comme principe du style écrit, l'imitation sincère du style parlé, c'est-à-dire du langage naturel dans la vie familière et dans la conversation, s'exposaient à scandaliser « les grammairiens ». Et, ajoute-t-il, « j'entends par ce mot, non point les philologues, mais tous ceux qui pensent, mondains, d'ailleurs, ou pédants, que l'art d'écrire et de bien écrire se réduit à des règles certaines ». Et il cite avec une abondance malicieuse, quelques-unes des métaphores les plus incohérentes , des galimatias et amphigouris les plus stupéfiants qu'on peut relever dans Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet, Pascal; il rappelle que Saint-Simon, et, de notre temps, Balzac et Hugo en sont pleins : « Quelle que soit la cause, tel est le fait : ni Balzac, ni Saint-Simon, ni Molière ne sont toujours corrects. Ils sont toujours vivants. Il se pourrait donc qu'entre l'irrégularité de leur style et l'intensité de vie que nous aimons dans leur œuvre, il y eut quelque relation mystérieuse Et je laisse à de plus heureux d'en trouver la formule »
De semblables irrégularités sont facilement relevées dans les arts, cbez les plus grands génies : Donatello, Michel-Ange, Rubens, Rembrandt, ne sont pas toujours corrects; ils sont toujours vivants. Les fleuves et les torrents entraînent avec eux, dans leur cours rapide et inégal, des scories et des détritus qui ne souillent point les rivières paisibles et les canaux bien entretenus, mais c'est à ces fleuves et torrents que les canaux et rivières doivent leurs eaux, le paysage sa grandeur, la campagne sa fécondité.
Il faut, d'ailleurs, distinguer, chez Molière, ses œuvres en prose de ses œuvres en vers, ses grandes comédies de ses farces, et le tout de ses fantaisies et féeries-ballets pour la cour. Dans la prose, celle de ses farces surtout, transcription, aussi exacte que possible, de la goguenardise bourgeoise et de la jovialité populaire desquelles sa jeunesse s'était nourrie, il trouve, semble-t-il, de très bonne heure, dans les traditions de nos vieux conteurs et farceurs, avec l'appoint de la schiettezza toscane et de la verve napolitaine, cette vivacité nette et claire dans les saillies et réparties qui fera de sa prose un instrument admirable rendant, avec une égale finesse de pointe incisive, la vérité du langage chez les gens de toute condition et de toute culture. Que de degrés, que de nuances infinies dans cette prose, toujours alerte et claire, prête à tout dire, clans le grave comme dans le plaisant! Avec quelle prestesse, quel entrain elle s'adopte à tous les sujets, cette prose souriante ou attristée! Relisez la discussion littéraire dans la Critique , l'exposition des idées théâtrales dans
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V Impromptu, la querelle philosophique du Mariage forcé, les consultations ridicules de V Amour médecin et de M. de Pourceaugnaù. Ecoutez, les uns après les autres, les lamentations douloureuses de Dandin et les gémissements grotesques d'Argan, les nobles colères de Don Louis et les risibles indignations d'Harpagon, tous deux pères insultés, les adieux héroïques et résignés de l'amoureuse Dona Elvire, et la gourmade révoltée de l'honnête Mme Jourdain, toutes deux des épouses trahies! Comme cette prose malléable, imagée ou abstraite, pétulante ou rassise, rapide ou grave, sait bien dire tout ce qu'il faut, le dire à propos, gaillardement, vaillamment!
Si l'effort, quelque gêne et quelque lenteur s'y font parfois sentir, c'est dans les morceaux de sentiment et de morale. Sur ces deux points, même dans la prose, on sent que le gamin de la rue Saint- Honoré, le coureur de provinces, n'a pas été aussi vite maître de sa langue que dans les scènes bourgeoises et populaires. Il lui fallut quelque temps pour se débarrasser des raffinements du langage romanesque et précieux, et pour accommoder à l'usage du théâtre la solidité, trop austère et trop froide, des dissertations et maximes qu'il trouvait dans les moralistes contemporains.
Le même embarras pour exprimer clairement la complication^ d'un sentiment ou d'une pensée reste plus longtemps visible dans les comédies en vers. On dirait qu'il s'y trouve à la fois embarrassé et servi parles innombrables réminiscences de Rotrou, Corneille, Scarron, Desmarets, qui l'assaillent, mêlées à celles, non moins nombreuses, des Espa-
gnols. Dès ses débuts, élève surtout des ancêtres gaulois, Marot, Mathurin Régnier, et des réalistes contemporains, Théophile, Saint-Amant, Scarron, il s'approprie, avec une aisance et une verve supérieures, la vivacité colorée et la sonorité brillante de leurs meilleurs morceaux. Il ne tardera pas à donner à son vers plus de fermeté et de suite dans les développements de pensée, plus de tenue et de dignité dans l'éloquence des personnages distingués ou moralisants. Par malheur, il perdra, en chemin, quelque chose de cet entrain incomparable qui donne à ses premières pièces, pour les poètes modernes, une valeur technique exceptionnelle. « Il est temps, disait Victor Hugo en 1827, de faire justice des critiques entassées par le mauvais goût sur ce style admirable, et de dire hautement que Molière occupe la sommité de notre littérature, non seulement comme poète, mais encore comme écrivain. Palmas vir habet iste duas — Racine est un poète, il est élégiaque, lyrique, épique ; Molière est dramatique.... Chez lui, levers embrasse l'idée, s'y incorpore étroitement, la serre et la développe tout à la fois, lui prête une figure plus svelte, plus stricte, plus complexe, et nous la donne, en quelque sorte, en élans. » L'auteur de Cromwell garda, jusqu'à la fin de sa vie, la même admiration pour le style poétique de Molière. A Guernesey, en 1872, il récite, de mémoire, à M. Paul Stapfer, deux scènes de V Étourdi, les explications orageuses entre Mascarille et Lélie. M. Paul Bourget constate, surtout dans r Ecole des Femmes et le rôle d'Arnolphe, celle perfection rythmique et verbale du vers dramatique, s'adaptant, avec la même souplesse forte
et vibrante, à l'expression d'une sottise ridicule et d'une sensibilité touchante. La même admiration pour la virtuosité de cette période est partagée, par tous les vrais poètes du théâtre en notre temps, depuis Théophile Gautier et Théodore de Banville jusqu'à MM. Catulle Mendès, Jean Richepin, Edmond Rostand, etc.... Il suffît de les lire pour en être convaincu.
A ce point de vue, comme à tant d'autres, c'est une perte déplorable que celle de la fameuse valise où Molière conservait ses manuscrits. On y aurait trouvé, sans doute, l'explication des deux affirmations différentes présentées par les contemporains au sujet de sa façon de travailler. Si nous en croyons Boileau, si nous l'en croyons lui-même, il aurait rimé nombre de ses pièces, à l'improviste, sur commande, par occasion, avec une extraordinaire facilité. Si nous prêtons l'oreille aux témoins de ses labeurs, il faut penser autrement. Le fidèle Lagrange, dans sa notice bibliographique, en 1682, en constatant l'inégalité des ouvrages, l'attribue « à la très grande précipitation » du travail dans certaines circonstances. Quelques années plus tard, Baron, comme nous l'avons déjà dit, par la bouche de Grimarest, ajoute, à l'observation de Lagrange, que Molière était « l'homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté », mais que, d'autre part, il avait un « magazin d'ébauches » où il puisait sans cesse.
Tous ces renseignements ne sont pas aussi contradictires qu'il semble. Ils peuvent même nous expliquer, si je ne me trompe, et les intermittences de la qualité littéraire dans le cours d'un même
ouvrage, et l'anachronisme évident de morceaux juxtaposés, notamment dans les divertissements royaux. Il est tel ou tel morceau de bravoure satirique ou descriptif, dans les Fâcheux, par exemple, ou le Misanthrope, ou les Femmes savantes qui déploie tout à coup la verve brillante de la première période dans un entourage de style plus grave ou plus pénible. Le Misanthrope, pour les scènes de jalousie est une refonte du Don Garcie avec reprise corrigée d'un grand nombre de vers. On y trouve même un fragment de la traduction de Lucrèce. Les scènes du sonnet et des portraits dans le cercle de Célimène, des marquis ridicules et de Dubois peuvent bien être sorties du « magazin ». Malgré la fermeté générale du style, et son aptitude, dans le Misanthrope et dans le Tartuffe, à exprimer en vers pleins, francs et clairs, les sentiments les plus profonds et les plus compliqués, les idées morales les plus hautes, c'est là pourtant que les puritains de cabinet peuvent signaler justement quelques-uns de ces passages embrouillés, bourrés d'incises, de qui et de que, qui trahissent trop l'effort de l'écrivain. C'est peu de temps avant sa mort qu'il se montrera vraiment le maître incomparable de l'alexandrin théâtral dans les Femmes savantes, comme celui de la prose dans le Malade imaginaire. Quant au vers libre, où son libre génie évoluait avec plus de joie, il avait déjà montré, dans Amphytrion, qu'il savait l'adapter à toutes les nécessités du dialogue et de l'action scéniques avec la même supériorité que l'avait fait son ami La Fontaine pour la narration joyeuse ou morale. Amphytrion fut composé ou achevé à loisir,
durant une période d'accalmie matérielle. Il n'en fut pas de même de Psyché dont il dut confier l'achèvement au sexagénaire Corneille. Nous avons vu comment le vieux lion saisit l'occasion offerte d'y prouver sa verdeur opiniâtre :
Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes.
Dans cette lutte de deux générations sur un terrain poétique et sentimental en dehors de leurs besognes ordinaires, ce fut l'aîné qui l'emporta.
Ces obligations de travail rapide, sans cesse interrompu par des contretemps extérieurs, se révèlent encore dans l'énorme quantité de vers tout faits qui parsèment ses œuvres en prose. Dans le Sicilien, notamment, et dans l'Avare, les alexandrins sont si nombreux et si bien frappés qu'on peut croire àl'intention'de versifier plus tard la pièce entière. Mais il n'y a pas que les alexandrins. Les décasyllabiques et les octosyllabiques y sont si fréquents aussi qu'on a pu rétablir des pages entières de vers libres régulièrement entremêlés auxquels il ne manquait que la rime. Cette recherche et cette fréquence du rythme musical dans la prose est aussi l'une de ces inconvenances qui scandalisent Ménage-Vadius. Quelques-uns ont supposé qu'il faisait là des tentatives encore inavouées de faire accepter sur la scène un langage mi-prose, mi-vers, mais d'un nombre toujours harmonieux, qui lui aurait donné les mêmes libertés d'appropriation lyrique et réaliste qu'au théâtre anglais dont il avait, très probablement, entendu parler. Ce n'est peut-être aussi que le résultat de la
composition à haute voix, familière aux vrais poètes, mais plus naturelle encore chez un auteur-acteur dont l'idéal de style doit être le style scénique.
Restent contre lui les accusations de jargonner, d'employer des termes bas ou proscrits, des locutions insolites ou surannées, d'estropier les mots courants ou d'en forger de nouveaux. Le fait est que si Ton parcourt les lexiques de Génin et de Livet, on constate que son vocabulaire et ses façons d'en user diffèrent singulièrement des usages adoptés par les écrivains puristes depuis Vaugelas. Pour les termes, il puise à pleines mains dans nos vieux conteurs, dans Rabelais, Montaigne, Amyot, mais surtout dans la langue vivante, la langue familière, sonore, franche, hardie, sans périphrases, des gens du peuple et des paysans, aussi bien que dans celle des gens de lettres et des gens du monde, prédécesseurs ou contemporains, ronsardisants attardés ou malherbistes gourmés, réalistes ou stylistes, burlesques ou précieux. Il garde à cet égard la liberté de Régnier , Théophile , Scarron , Rotrou . Tout dépend, pour lui, des occasions, de l'origine, du caractère, de l'éducation de ses personnages, du milieu dans lequel ils se meuvent.
Et si les mots en cours ne lui suffisent pas, ne lui semblent pas assez expressifs, frappants, colorés, il ne se gène point, pas plus que les bonnes gens, pour lancer quelque augmentatif, diminutif ou néologisme de circonstance. Sur la vitalité et le mouvement de la langue nationale, il conserve les idées progressives de Rabelais. Du Bellay, Ronsard, vis-à-vis des théories de l'immobilité classique. Qu'importe si bon
nombre des mots ou locutions qu'il emploie, archaïsmes qu'il nous a conservés, néologismes qu'il nous a légués, aient été proscrits par les successeurs de Chapelain et de Vaugelas à l'Académie ? « Le Dictionnaire académique, dit encore justement M. Gustave Lanson, vaut pour Racine; il est trop pauvre pour Molière et La Fontaine, qui ont besoin de signes moins éloignés et moins dépareillés des sensations naturelles. »
Que cette indépendance vis-à-vis de la syntaxe et du vocabulaire patentés aboutisse parfois, dans le feu de l'improvisation, à des incorrections bizarres, inacceptables et non viables, cela est encore vrai, Mais combien cela est plus rare qu'on ne l'a dit, et combien cela est noyé, emporté, oublié dans le flot rapide et clair du mouvement des sensations et des idées! Les expériences faites au théâtre depuis deux siècles et demi sont décisives . Si incorrect, si pénible que, par instants , puisse être, à la lecture, le style de Molière, lorsqu'il prend vie, sur la scène, lancé par la bouche des acteurs, il passe toujours par-dessus la rampe et va frapper sûrement 1 auditoire au point juste d'où jailliront le rire ou l'émotion.
Tous les hommes de théâtre sont d'accord sur ce point, acteurs, auteurs, critiques, amateurs. Sarcey, l'un de ceux qui ont le plus sérieusement répondu à Schérer, rapporte ce mot du vieux Provost : « Molière est le seul homme, au théâtre, le seul, entendez-vous, qui soit toujours facile à dire, tant sa prose et ses vers se plient à l'allure de la conversation. » Suivent quelques exemples de galimatias littéraire
que l'oreille et l'esprit acceptent. sans effort et qui sont vraiment typique-. Sarcey peut ajouter : « Molière écrit mal, dit M. Schérer. En tout cas, il n'écrit pas mal pour la scène. Car il y a, n'en déplaise à M. Schérer, un style de théâtre, et si l'on a le mouvement dramatique de la période, le relief de la phrase, le coloris du mot, une je ne sais quelle sonorité de langage qui entre par loreille jusqu'au cœur, on est, en dépit de toutes les constructions de phrases vicieuses, de tous les mots impropres, de toutes les métaphores incohérentes, de tous les termes surannés et bizarres, on est un écrivain de
théâtre, et même un grand écrivain » Déjà, dans
sa préface du Père prodigue, Alexandre Dumas fils avait formulé, d'un ton plus tranchant, cet axiome d'expérience.
Si l'on juge de l'influence d'un auteur dramatique par la rapidité et la durée de sa popularité sur les scènes de son pays et les scènes étrangères, par le nombre des nations où il a trouvé des traducteurs et des imitateurs, par celui des critiques qui l'ont commenté, discuté, exalté en toutes langues, on devra penser que de tous nos écrivains de théâtre, c'est Molière qui, depuis plus de deux siècles, n'a cessé d'exercer, sur le monde civilisé, l'action la plus puissante et la plus durable par les qualités vives et claires de son génie observateur et créateur, hardiment sincère et profondément humain.
De son vivant, dès la surprise et le scandale excités par ses premières œuvres, cette action se traduisit par des effets techniques sur la conception de l'œuvre théâtrale et sa représentation, des effets intellectuels sur le mouvement de la littérature, des effets moraux sur les habitudes et les idées de la société. Une quantité de faits constatés par les
historiens et les érudits viennent, sur tous ces points, à l'appui de tous les témoignages contemporains. Comme acteur et metteur en scène, il s'efforça de remplacer la déclamation ronflante par la diction naturelle et de donner à ses personnages, avec des caractères plus vrais et plus soutenus, une vraisemblance extérieure plus exacte et plus complète aussi. « Il a entendu véritablement les habits des acteurs, dit Charles Perrault, en leur donnant leur véritable caractère et il a eu le don de leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs que les vraies personnes représentées. »
Pour l'action exercée sur les théories et le style de la littérature contemporaine, il suffit de se reporter aux dates et de comparer ce qui s'est fait au théâtre avant les Précieuses, les Fâcheux, les deux Ecoles, la Critique et /' Impromptu, et ce qui s'y fit après. On le combat, on le critique, mais on l'imite et on le pille, comme il pillait, d'ailleurs, lui-même tous ses devanciers. Et l'autorité de son génie franc et sincère, dès ses premiers succès, exerce même son action au delà du théâtre. Qu'on se souvienne de son étroite liaison, durant ces années d'effervescence juvénile, avec son contemporain La Fontaine, encore incertain de sa route en ses rêveries paresseuses, avec ses cadets Boileau et Racine, l'un moins âgé que lui de quatorze ans, l'autre de dix-sept. Boileau, avant 1606, ne devait rien publier. Est-il audacieux de penser que les premières satires, composées vers 1660 (Ier et VIe Embarras de Paris) et la deuxième adressée en 1662 ou 1663 à M. de Molière, sortirent
de ces cabarets militants ou l'on fabriquait en collaboration la parodie du Chapelain décoiffé et autres fantaisies agressives ? Si l'auteur de V Art poétique put donner plus tard d'utiles conseils au comédien, ce ne fut peut-être qu'un rendu pour un prêté.
Quant au jeune R.acine, lorsqu'il revient d'Uzèâ à Paris en 1662, V École des Femmes est en plein succès. Est-ce à Molière qu'il doit le sujet, le plan, les corrections de la Thébaïde? Des contemporains l'affirment. En tous cas, il reçoit ses conseils, s'adresse à sa bienveillance pour la représentation et, dans les alexandrins sentimentaux d'Alexandre, comme, plus tard, dans les alexandrins comiques des Plaideurs, profite, visiblement, avec un goût d'artiste favorisé par d'heureux loisirs, des modèles intermittents, mais suggestifs, donnés par Molière dans r Étourdi, le Dépit, Don Garcie, les deux Écoles. Le service capital rendu à Racine par Molière fut de l'encourager, par les exemples du Tartuffe et du Misanthrope, à prendre résolument pour pivot de l'action dramatique le développement des caractères et des passions déterminant la crise psychologique et sa solution fatale. C'est après le Misanthrope, que Racine renonce, décidément, aux intrigues factices de l'amour romanesque et s'en tient à l'étude émue de la vie réelle, comme lui prêchait d'exemple par ses créations puissantes le plus génial de tous ses joyeux compagnons du Mouton Blanc, les amis de Nature et Vérité, La Fontaine, Chapelle, Furetière, etc.. Les souvenirs du Misanthrope qui ont inspiré la construction logique d ' Andromaque réapparaissent, plus nombreux, dans la conduite et dans les senti-
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ments de Bérénice dont la préface est un écho des idées de Molière dans la Critique et V Impromptu. Et lorsque l'auteur tragique nous donne la formule de son idéal, l'idéal classique, « une action simple soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'éloquence de l'expression », que nous donne-t-il sinon la formule du chef-d'œuvre déjà réalisé, quatre ans avant, par Molière?
« C'est peut-être à Molière que nous devons Racine », a dit Voltaire. Si cela est vrai pour l'auteur de Bérénice, combien cela l'est plus encore pour celui des Plaideurs ! Cette farce d'une élégance attique, qui devait malheureusement rester unique dans l'œuvre du poète tragique, comme les Menteurs dans celle de Corneille, unique aussi par la justesse enjouée et la perfection du style, sortait encore dune collaboration au cabaret. « Moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'œuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui fut bientôt achevée. » A cette époque, il y avait brouille entre Molière et son très ingrat protégé, mais si l'auteur de Sganarelle et des Fâcheux ne fut point de ceux qui mirent cette fois la main à la pâte, l'écho de son exubérante gaîté et de sa verve satirique y retentit pourtant d'un bout à l'autre.
Racine, parmi les contemporains, fut, d'ailleurs, le seul, au théâtre, dont le génie tira toutes les conséquences de l'initiative prise par Molière. Aucun de ses rivaux, sur la scène comique, n'était de taille à continuer son œuvre, ni dans la grande comédie de caractère, ni même dans la bouffonnerie satirique. Baron, son élève, n'y put faire qu'un effort incoin-
plet dans V Homme a bonnes fortunes. Parmi ses successeurs, malgré leurs qualités vives et fines, leur gaîté souvent si sincère et si communicative, ni Boursault, ni Dufresny, ni Dancourt, ni même ce joyeux et amusant viveur, écrivain si élégant, Pvégnard, ne purent s'élever au-dessus de la peinture, spirituelle et anecdotique, des mœurs faciles et relâchées d'une société en décomposition. Le Turcaret de Lesage seul se montra plus hardiment satirique, mais la comédie, réduite à un tel étalage de basses friponneries dans un milieu uniquement composé de coquins cyniques et médiocres, ne pouvait guère avoir de portée morale et sociale.
Quoi qu'il en soit, malgré leur infériorité générale dans la vigueur ou la nouveauté des analyses, dans l'ampleur et la chaleur de l'explosion comique, dans la largeur et la hauteur de la pensée, tous ces fournisseurs de notre scène comique restent les obligés de Molière, pour la sincérité et la finesse de leur observation, pour la clarté et la vivacité de leur langage. Ceux mêmes qui, comme Marivaux, ayant cherché et trouvé une route de traverse encore mal explorée, affecteront quelque dédain pour le fier Maître qu'oublie la frivolité des salons, se rattachent encore à lui plus qu'ils ne veulent bien dire. Seulement, au lieu de reprendre, comme les autres, les types les plus fameux, tel que Tartufe dont il essaie pourtant une doublure et réduction mondaine dans le roman de Marianne, Marivaux, au théâtre, cherche son inspiration dans les œuvres oubliées qu'on ne lit guère. Les Amants magnifiques deviennent les Fausses Confidences, et la Princesse cC Élide lui fournit
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des scènes assez nombreuses dans les Surprises de V Amour, les Serments indiscrets, C Heureux Stratagème.
En fait, durant tout le \viue siècle, jusqu'aux approches de la Révolution, avant Beaumarchais, Molière, le puissant Molière des fortes satires morales ou des bouffonneries énormes, est chez nous démodé. Il est trop franc peut-être, trop simple et naturel pour une société engouée à la fois de- littérature polissonne et de déclamations sophistiques. Il n'en reste pas moins, pour les gens de théâtre, l'inspirateur de toutes les formes nouvelles de l'art. Si Marivaux a tiré de lui la comédie d'intrigue sentimentale, c'est chez lui, dans Don Juan, Georges Dandin, l'Avare, le Malade imaginaire, que les inventeurs de la comédie bourgeoise et du drame larmoyant iront aussi prendre leurs premiers exemples, comme, plus tard, le drame romantique et notre comédie moderne se pourront autoriser de la liberté scénique et du mélange des genres sérieux et bouffon déjà opéré, avec quelle maîtrise!, dans Don Juan. En réalité, chez nous, aucun homme de théâtre, auteur ou acteur, ne s'est jamais soustrait à l'influence bienfaisante et féconde de Molière.
Tous les auteurs qui, à diverses reprises, ont rendu à la comédie française son éclat, sa valeur morale, sa force d'expansion, se réclament hautement de lui. Ne lui eussent-ils pas témoigné, en toute occasion, leur reconnaissance filiale, qui ne reconnaît dans les chefs de iile, Beaumarchais, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, les héritiers légitimes de Molière? Que dire de tous les bons
r.ii .m oui: m:.
farceurs, vaudevillistes, librettistes, plus nombreux encore, qui n'ont cessé d'aiguiser leur malice ironique et de réchauffer leur verve joviale dans le commerce assidu de son génie intarissable d'observateur et de rieur? Depuis Labiche, Meilhac et Halévy, jusqu'à M. Gourteline, tous portent sa marque. N'est-ce pas à lui, en bonne partie, que nous devons l'évolution actuelle, si active, si variée de notre théâtre, dans un esprit croissant de vérité, de sincérité, de force, d'humanité, celle qui est conduite par MM. Paul Hervieu, Léon Lavedan, Brieux, Donnay, Capus, etc.? Et, pour tout dire, nos romanciers ne lui doivent-ils pas autant que nos auteurs comiques et dramatiques ? Notre grand, notre unique Honoré de Balzac, peintre des mœurs sociales, des drames de famille, des caractères mondains, bourgeois et populaires, des scènes parisiennes et provinciales, le père de tous les conteurs contemporains, n'est-il pas lui-même un descerîdant direct de Molière, comme de leur aïeul commun, Rabelais ?
Ce qui est édifiant, c'est qu'au xvme siècle, alors qu'en France, au moins sur la scène, Molière était négligé, sa gloire et son action se répandaient au dehors, avec une rapidité croissante et des effets décisifs. Sa popularité hors de nos frontières avait commencé de son vivant. On le jouait et rejouait, à Constantinople, chez notre ambassadeur, en attendant qu'on l'imitât et qu'on le traduisit en turc. Les traductions, naturellement, et les imitations se produisirent plus vite et avec plus d'influence dans le monde latin et germanique, chez nos voisins. Rien
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de plus intéressant à ce sujet que les renseignements réunis d'abord par Legrelle, complétés par M. Monval et les Moliéristes, résumés par M. Paul Mesnard, dans son édition monumentale des œuvres complètes.
C'est en Angleterre, devant une cour demi-française, que Molière fut traduit et joué le plus vite. En 1070, la duchesse d'Orléans, sœur du roi Charles II, protectrice du poète, constate déjà son succès à Londres. Le Tartuffe, y est représenté sous le titre de The French Paritan. Bientôt, toute une école nouvelle, rompant avec les traditions de Shakespeare, se livre d'abord à un travail de simple adaptation. L'Étourdi, entre les mains de Dryden, est tout à coup devenu S& Martin Mar-All : l'Agnès de V Ecole des Femmes, reparaît dans la Country Wife de Wicherley, et le Misanthrope dans son Plain Dealer. Shadwell transforme, accommode, anglicanise avec le même sans-gêne les Précieuses, les Fâcheux, Don Juan, V Avare. Congreve respecte un peu mieux, tout en le démarquant, l'esprit de Molière. Les traductions de ses œuvres, complètes ou choisies, à. partir de 1714, se succèdent. En 1732, une édition de grand luxe, avec texte en regard, portrait par Mignard, illustrations par Hogarth et Ch. Coypel, est publiée sous le patronage de la Reine et des grands lords. La même année, Fielding inaugure, par le Mock Doctor (Médecin malgré lui) et le Miser (l'Avare) la série de ses traductions et représentations moliéresques. L'abbé Prévost en constate l'énorme succès, tandis que des écrivains plus originaux, notamment Sheridan, dans la School for
Scandai, affirment l'impulsion féconde donnée au théâtre anglais par le poète français.
A la même époque, en Allemagne, c'est, dans les classes supérieures et chez les lettrés, un enthousiasme plus complet et plus général encore. On l'y avait aussi traduit, de son vivant, dès 1670. Dès 1680, l'électeur de Saxe se faisait représenter, durant le Carnaval, la suite des œuvres principales, et, sous ses successeurs, Gottsched, en fondant l'école littéraire de Leipzig, se proposa ouvertement « par une habile méditation du théâtre français, de donner une littérature dramatique à son pays », Lessing, qui avait passé par l'école de Leipzig, k composait, dit Legrelle, d'après sa méthode et presque avec ses personnages, ses premières comédies..., et Elias Schegel lui empruntait l'idée et jusqu'aux bons mots de ses pièces.... On le jouait sur toutes les scènes, de Hambourg à Vienne.... C'est à ses pièces qu'ont recours tous les directeurs de théâtre dans l'embarras ». On sait, par Gœthe lui-même, ce que le grand poète de l'Allemagne devait à Molière. Nul n'a parlé de notre grand poète français avec plus d'admiration et d'émotion . « Molière est tellement grand que chaque fois qu'on le relit on se sent pris d'étonnement. Je lis chaque année quelques-unes de ses pièces, de même que je contemple de temps à autre des gravures d'après les grands maîtres italiens, car nous autres, petits, nous sommes incapables de concevoir d'aussi grandes choses. Il faut retourner sans cesse à la source pour rafraîchir la vue et la mémoire. » Depuis cette époque, et malgré les fureurs pédantes de Guillaume
l'influence. 197
Schlegel, d'innombrables travaux de traduction, d'érudition, n'ont cessé de prouver la justice impartialement et chaleureusement rendue, de l'autre côté du Rhin, à celui qu'on y applaudit toujours. Lorsque M. Jules Claretie, en février 1873, en remarquant avec tristesse que l'anniversaire de la mort de Molière avait été oublié à Paris, dut constater, avec reconnaissance, qu'on l'avait célébré sur le Théâtre Impérial de Vienne avec une solennité extraordinaire ; il put, en répétant les paroles de Gœthe, reconnaître que la même admiration sympathique persistait, malgré tout, chez ses compatriotes. Les savants travaux de M. Paul Lindau, des docteurs Schwitzer et Mangold. de M. Homberg, de bien d'autres nous l'ont prouvé et nous le prouvent chaque jour.
Dans presque tous les pays du Nord, en Hollande, dans les Flandres, en Pologne, même rapidité de propagande, même force et durée d'influence. L'excellent livre de Legrelle sur Holberg, démontre « le rôle considérable et tout exceptionnel que Molière a joué dans la littérature et dans l'histoire des mœurs en Danemark ».
Des deux pays latins, l'Italie et l'Espagne, où tant de fois Molière avait trouvé et repris ce qu'il appelait son bien, l'Italie fut la première à le comprendre, le traduire, l'imiter, le piller. Son plus grand poète comique, Goldoni, ne réforme la comédie indigène encore livrée aux improvisateurs qu'en s appuyant sur l'exemple de Molière. C'est à Paris qu'il vient pour y conquérir la renommée, qu'il y obtient son premier grand succès, par le Bourru bienfaisant, écrit en français, joué dans la
maison de Molière. C'est à Paris qu'il vivra, protégé par le roi, et qu'il mourra, ruiné par la Révolution, pauvre, presque aveugle, le lendemain même du jour où la Convention, trop tard, lui rendait sa pension. L'amour et le culte de Molière en avaient fait notre compatriote. Même phénomène dans la péninsule ibérique où notre goût classique pénétra pourtant avec plus de lenteur. C'est en Portugal que le Tartuffe est d'abord accueilli vers 1750, mais bientôt la popularité de Molière gagne l'Espagne et Moratin, comme Goldoni, traducteur et imitateur passionné de ses grandes comédies, devient si Français qu'après l'évacuation de son pays par nos armées, il s'exile volontairement et vient mourir à Paris en 1828. -
Voilà pour l'influence littéraire/ Que dire de l'influence morale et sociale? Est-ce vis-à-vis de Molière qu'on peut soutenir cet élégant paradoxe que la littérature, notamment la littérature dramatique, n'exerce aucune action sur les mœurs, les sentiments et les idées de la société où elle se produit? La-thèse-,, -à- vrai-dire, n^est guère reprise. 4e — temps à autre, que par des cyniques ou des pincesans-rire qui ne voient, dans les licences du théâtre, qu'un facile moyen de lucre et de succès par l'excitation des plus bas instincts de la foule moutonnière. Qu'on soit sincère! Chacun de nous, dans sa jeunesse par sensibilité, dans sa maturité par réflexion, n'a-t-il pas éprouvé, en bien ou en mal, le contrecoup des sensations et émotions produites en lui par l'irrésistible attrait, l'exaltation suggestive des représentations théâtrales? N'avons-nous pu, de notre
temps, ne pouvons-nous constater chaque jour quelle action exercent sur l'imagination, les préjugés, les opinions du public, au moins autant que
• le journal, les comédies joyeuses ou sérieuses sur les questions, morales ou sociales, à l'ordre du jour? Sans doute la comédie ne corrige pas plus sûrement ni plus rapidement les vices ou les travers dont elle se moque que les graves prédications et raisonnements des prêtres, moralistes et philosophes. Mais elle dispose tout aussi bien, et sans y paraître, les gens à se mieux juger et à mieux juger les autres, en leur faisant dérouler sur les planches, mieux que dans la vie, les conséquences, ridicules ou déplorables, de ces vices et de ces travers/ Qu'il serait facile de démontrer combien, depuis cinquante ans, telles ou telles œuvres, non seulement dAugier, d'Alexandre Dumas, de Sardou, mais de beaucoup d'autres moins illustres, ont modifie nos idées et nos mœurs dans la famille et dans le monde, sur les questions de l'amour, du mariage, du divorce, etc. ! Ne disons donc pas, c-crnrme Brunetière, que Molière « en a menti » lorsqu'il proteste, dans sa Préface du Tartuffe, de ses intentions moralisatrices. Sauf ses adversaires religieux, tous ses contemporains lui donnent raison et constatent les prompts effets de ses polémiques. 11 faut lire, h ce sujet, ce que disent Charles Perrault, Bussy-Rabutin,
.Rayle, etc. Molière avait la raillerie si forte, écrit ce dernier peu de temps après la mort du poète, que c'était comme un coup de foudre d'effet ; quand un homme en avait été frappé, on n'osait plus l'approcher. Tauquam de cœlo t'ic;um e! Julgu-
ratum hominem. Tout cela est arrivé à l'abbé Cotin, car non seulement la comédie des Femmes savantes éloigna de lui ses amis, mais aussi lui troubla le jugement. »
Un vice ou un travers bien peints et représentés sur le théâtre ou dans le roman par un psychologue sagace est comme une infirmité dont les caractères sont nettement déterminés par un médecin expérimenté. La précision du diagnostic mène à la connaissance et à la défiance du mal, éclaire la recherche du remède, en facilite la découverte. Sans attribuer plus d'intentions réformatrices et surtout de prévisions révolutionnaires à Molière qu'il n'en eut certainement, n'est-il pas évident, néanmoins, que le sentiment de justice, de bienveillance, de tendresse avec lequel il montra les enfants soumis encore trop brutalement au pouvoir absolu et tyrannique des parents n'a pas médiocrement contribué à introduire dans les mœurs de la famille plus de douceur et de bienveillance? N'est-il pas certain qu'en fixant au pilori, parmi les éclats de rire ou les huées d'indignation, des personnifications aussi complètes du crime, du vice, de la sottise, tels que Tartufe, Don Juan, Harpagon, Jourdain, Argan, en inscrivant, au-dessus de leur tète, de ces noms significatifs et sonores, qui se fixent irrésistiblement dans la mémoire, il a marqué l'Hypocrisie religieuse, l'Égoïsme mondain, l'Avarice, la Vanité, la Poltronnerie bourgeoises, d'une étiquette ineffaçable qui les fait en tous lieux reconnaître, haïr, mépriser ou railler? Croit-on qu'avant le coup de grâce asséné par Beaumarchais à la noblesse dégénérée, oisive et
parasite, elle ne fût déjà bien malade des étrivières cinglantes distribuées à ses marquis vantards, fats, inutiles, prétentieux, bretteurs, escrocs, à son élégant seigneur Don Juan, type de l'insolence aristocratique et de la perversité spirituelle, à ses hobereaux prétentieux et ridicules, M. et Mme de Sotenville et Mme d'Escarbagnas?
Aussi, de tous nos poètes de théâtre, à travers toutes les révolutions littéraires, politiques, sociales et toutes les transformations et agitations du monde moderne par la science, est-ce Molière qui a le moins souffert du changement des idées. Sa gaité et son bon sens, sa franchise chaleureuse de solidarité humaine ont résisté à tous les caprices de la mode. Sa popularité semble même, chez nous, s'être accrue à mesure que s'accroissent nos inquiétudes morales et nos désordres sociaux. Les uns trouvent dans cette gaîté la distraction et l'oubli, les autres clans ce bon sens la patience, la consolation et l'espérance. Cela nous semble une réserve de santé, de joie, d'optimisme où l'on pourra toujours reprendre son équilibre intellectuel et sentimental. On ne cesse de le jouer, on ne cesse de l'applaudir, on ne cesse de le commenter.
Les étrangers s'y montrent aussi ardents que les Français. Les belles études récemment publiées par MM. Martinenche, Rigal, Huzlar, Mantzius, Chatfield-Taylor, d'une érudition avisée et d'une libre critique, ne sont pas les dernières, assurément, qui nous feront, chaque jour, mieux comprendre et mieux apprécier la portée de son génie. Aujourd'hui, comme le 15 janvier 1871, jour anniversaire de sa naissance,
lorsque dans Paris assiégé et affamé depuis quatre mois, au bruit incessant des bombes, Sarcey, avec un touchant à-propos de patriotisme viril, prenait pour sujet de sa conférence à la Comédie-Française, l'Influence de Molière sur le monde civilisé, nous pouvons être fiers de celte influence toujours grandissante. Les vices qu'il a combattus ne sont pas de ceux qui disparaissent en aucun temps, sous aucun régime, dans aucune société, maTs"chaque lofs qu'ils y/\- relèvent trop la tête, chaque lois qu'on souffretrop de ITiypocnjùe morale, politique ou mondaine, de ÎTnTatuation intellectuelle, du charlatanisme scientifique, de l'égois^në, de la vanité, de fa cupidité, de la sottise, sous toutes leurs formes, chaque fois ç£ujl parait néce-saire"de les combattre de nouveau par le rire de la raison, c^est toujours chez Mcdièrê qu'on va reprendre ou aiguiser ses armes.