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Molière jugé

Je n'ai aucun scrupule à dire que Ton a peut-être trop en public, moi tout le premier, parlé de Stendhal. Il en est de Beyle, comme d'autres écrivains qui se doivent déguster à petites doses, et non être avalés à grandes gorgées *, Le seul auteur de ce siècle, que notre cerveau puisse absorber sans fatigue, est Alexandre Dumas.

Je viens donc, aujourd'hui, tenir simplement une parole que j'avais donnée en publiant Stendhal et ses amis 2, examiner les notes consacrées à notre plus grand auteur comique, par un homme qui n'eut jamais de comique que sa propre personne.

L'opinion d"un homme d'un esprit aussi subtil que l'était celui de Stendhal, sur un observateur profond du cœur humain, tel Molière, ne pouvait manquer d'intérêt et de curiosité pour les gens de notre génération auxquels Beyle

1 « Some Bookrs arc to be T.isted, Others to be Sw.illowed. anJ Some Few to be Chewed and Digested : That is, some Bookes are to be read onely in Parts ; Others to be read but not Curiously ; And some Few to be read wholly, and with Diligence and Attention ». (Bacon's Essays, OJ Studies).

2 Stendhal et ses amis. Notes d'un curieux, in-4, 1890.

Il PREFACK

faisait appel ' ; il nous est bon de savoir comment l'œuvre de génie peut être analysée, retouchée même, par la critique de talent.

Je n'ajoute pas, en publiant aujourd'hui ces notes, un chefd'œuvre inconnu à notre littérature ; j'apporte de nouveaux matériaux à l'étude de la pensée dans notre pays. Il est utile, il est même nécessaire que chacune des générations qui se succèdent avec des idées et des méthodes différentes, exprime son opinion sur les travaux des hommes de génie qui les ont précédées. C'est de la sorte que. dans l'infini des siècles, de rares noms dominent dans la durée et le cosmopolitisme du monde : Molière, de même que Shakespeare et Gœthe, a survécu ; l'opinion de Stendhal était curieuse à connaître.

Stendhal aurait pu avoir le génie ; il n'eut que le talent qui v confine presque dans certaines circonstances : il est resté incompris de beaucoup, parce que observateur méticuleux, hardi novateur, il a chevauché aussi bien sur le xviii^ que sur le xix^ siècle ; Français autant qu'Italien, classique quoique romantique, involontairement ménageant, si je puis m'exprimer ainsi, la chèvre et le chou, tenu par suite pour un extrême par les anciens comme par les modernes, cordialement détesté par les uns, admiré à outrance par les autres, tel est le Stendhal du public : il reste cependant à étudier un Stendhal moyen, type curieux de bourgeois entiché de noblesse, généreux, mais besogneux, source inépuisable de formules nouvelles en même temps que collectionneur des pensées d'autrui la musique notamment), écrivain profond, mais sans forme (en quoi il se rapproche de Balzac i.

J'ai jadis raconté - comment mon ami, M. le vicomte de

' Stendhal et ses amis, p. 2.

* Stendhal et ses amis, p. 17.

PREFACE iif

Spoelberch de Lovenjoul, m'apporta un jour un Molière, publié en 1814, chez Nicolle, en 6 volumes in-8, annoté par Petitot.

C'est ce Molière, qui contient beaucoup de notes manuscrites de Stendhal, que je donne aujourd'hui ; j"ai mis dans cette introduction non seulement des notes tirées de cet exemplaire, relatives à Molière, et traitant de différents sujets, mais aussi un certain nombre de documents inédits

Je ne reviendrai pas une fois encore sur l'infortuné Petitot ; je me contente d'indiquer maintenant quelques-unes des phrases améres dont son ombre a dû être poursuivie.

Ce pauvre Petitot, s'il avait pu connaître les aimables remarques de son lecteur, aurait dû être animé d'une dose plus qu'humaine de modestie. J'ai déjà relevé quelques-unes des épithétes que Stendhal jetait à la tête de Petitot; en voici un nouveau choix, non moins significatif :

Quelques remarques du vol. V, de Molière :

« Le despotisme de Nap. (oléon)fesait que les plats comme P. (etitot) tiraient sur les idées libérales et les philosophes. »

(P. 83.) « Plate bête 1 »

(P. 85.) « Est-on plus bète .' »

« Ce Petitot passe le dernier degré de la sottise. i>

Quand il 'parle de Sganarelle ou le Cocu, Petitot n'est pas plus heureux' :

' Molière, I. p. 426.

IV PREFACE

» Quel sot, comment connait-il les sentiments de Molière, autrement que par son dire. Feseur de Roman à 6 fr. la feuille. »

« Nigaud ï de Petitot ! l'absence de financiers, dans Molière, amène cette boutade *.

« Chamfort, je crois, dont ce nigaud eût dû réimprimer l'éloge, dit que Molière eut là-dessus des ordres de Coibert. i

Dans le volume I, du Molière, à propos de la Vie de Molière, à infortuné Petitot !

i Au contraire, sot. »

(Page 6.) l'Plat écrivain. »

( Page 21.)

« Quelle lourdeur de collège, pensées bourgeoises, les pensées de Johnson, le stile de M^ Dudeffand. »

Même page.) • Qu'en sais-tu. bête ? »

(Page 28.)

Voici « le pauvre diable », lorsque Petitot parle àcs confesseurs et de l'hypocrisie - .■

ï On peut se représenter la société perfectionnée du xix^ siècle comme un toit couvert de tuiles à crochets. Un auteur qui ne veut pas tomber à tous momens dans le genre officiel doit garder l'anonime. Voici ce pauvre diable (Petitot), rabaissé encore dans son petit vol, par l'Université dont, je crois, il est membre. Un auteur franc est une tuile renversée en sens contraire, il nuit à la régularité du toit et s'expose à être inquiété. »

Stendhal, qui avait l'habitude d'éparpiller ses notes sur tous les feuillets de papier et de livres qu'il rencontrait, n'a pas laissé, je crois, un seul ouvrage sans de nombreuses

' Molière, 1, Disc, prél., p. xxx.

- Molière, I, Disc, prél., p. XLiv.

PREFACE V

variantes. Il en est de Molière comme de ses autres livres ; une des causes de mon retard dans la publication actuelle, c'est que j'ai voulu examiner à nouveau un manuscrit de Grenoble avant d'imprimer cet opuscule. Je donne donc, à la suite du Molière de M. de Spoelberch, mes observations sur le manuscrit de Grenoble.

Enfin, comme l'appétit vient en mangeant, j'ai cru devoir terminer cette introduction par l'examen d'un volume annoté par Stendhal, que m'a donné un de mes amis, et en publiant différentes pièces encore inédites, de notre auteur ou le concernant.

Molière était l'objet constant de l'étude de Stendhal ; l'exemplaire du Molière appartenant à M. de Spoelberch a été pour Stendhal un prétexte pour réunir grand nombre de ses réflexions faites en réalité d'après l'édition stéréotype de Didot. Les feuillets contenant les notes manuscrites furent reliés dans l'édition publiée en 1814 chez Nicolle, en 6 volumes in-8 annotés par Petitot. Ce qui prouve que la reliure fut exécutée après l'annotation, c'est que certaines lignes sont coupées, par exemple dans le tome I, p. i, Vie de Molière, et que les derniers mots de certaines lignes sont illisibles parce que les feuillets sont pris dans la couverture ; d'ailleurs Stendhal utilisa beaucoup d'éditions de Molière, car à propos de celle de Nicolle, il en dit : « For the sight, édition plus nette que la mienne de 1804. »

y avais àé\i marqué dans S fevdhalef ses amis, p. 18, les raisons' qui prouvent que l'exemplaire a été relié pour Beyle luimême ; mais ce qui en fait encore le grand intérêt, ce sont

' Par exemple le dos des volumes est marqué en queue H. B.

VI PREFACE

les nombreuses notes ajoutées après coup, relatives, soit à Stendhal lui-même, soit à Molière, soit à l'infortuné commentateur de notre poète comique, Claude-Bernard Petitot.

Si l'édition du Molière de Nicolle appartenant à M. de Spoelberch renferme quelques notes marginales, les remarques des feuillets liminaires sont tirées de l'édition stéréotype de Fir-. min Didot, 1799 '.

Les pièces dont nous publions les notes se trouvent dans les volumes suivants :

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