COLIN
ANGÉLIQUE C'est à moi de vous obéir.
CLAUDINE Pauvre mouton !
Cette basse continue de Claudine redouble le rire.
(Je pensais un peu à autre chose en faisant ce commentaire, c'est pourquoi il n'y a point ici de réflexions générales. J'ai cependant fort bien fait de travailler et niy happiness eût été parfaite |en] ce voyage, si je me fusse avisé le 15 septembre, que bonheur sans travail est impossible. Je ne suis pas comme Archimède.)
Si vous lisez une comédie pour votre plaisir, laissezvous aller. Mais si vous voulez vous instruire dans lart de Mocenigo, il faut avant de commencer une pièce vous demander quel a été le but de l'auteur. Ces idées me sont venues ce matin en voulant lire les Femmes savantes^ pièce sur laquelle je suis loin de voir clair. 1° la proposition morale que Molière tend à prouver me semble fausse. Il est important pour le bonheur, que les femmes des maris qui ont 20,000 livres de rente règlent les comptes de l'administration intérieure. Cette dépense étant journalière et nécessairement composée de petits articles, la direction en est importante. D'ailleurs il faut pour le bonheur d'une femme qu'elle ait un travail sérieux pour servir d'ombre aux plaisirs, sans quoi l'ennui de la société la saisirait.
Il est évident que deux heures par jour suffisent pour l'administration intérieure, en supposant un cuisinier intelligent qui sache écrire. Ne vaut-il pas mieux pour le bonheur du mari, de la femme et des enfants que
' Dans le vol. VI du Molière. — Dans le vol. VIII, p. 5, de l'édit. Didot.
io6 ^rOLIHRE JUGE PAR STENDHAL
passé ces deux heures, elle emploie son temps à lire les douze ou quinze grands poètes, les bons historiens, et les bons romanciers qu'à faire une paire de bas qu'on peut acheter aussi bons pour 6 francs, ou qu'à faire de la tapisserie ? Elle aura moins de disposition à vous faire cocu en faisant des bas ; mais quel plaisir d'avoir une bête ?
La femme du laboureur, de l'artisan, du petit bourgeois doit travailler utilement, mais à partir de 12 ou 15.000 livres de rente, ne vaut-il pas mieux qu'elle acquière des idées et qu'elle devienne capable de donner des conseils à son mari, de l'amuser et même de le suppléer, s'il vient à mourir, pour la conduite de la fortune. Une femme qui lit Don Quichotte et Tom Jones n'estelle pas plus propre à diriger une famille que celle qui fait dix paires de bas et quatre fauteuils par an ?
Le caractère de Femme savante ne me paraît donc pas susceptible d'un véritable ridicule, comme par exemple le caractère de ïhonime qui ne veut pas être cocu, Arnolphe de V Ecole des femmes.
2° Exécution. Molière aura recours aux excès de caractères. Les meilleures choses sont susceptibles d'abus. Il donnera donc aux femmes savantes quelques ridicules des savants masculins, mais il ne leur donnera pas des ridicules provenant de la qualité àt femme réunie à celle de savant.
Ici Molière voudrait rendre ridicule aux yeux de tous, et d'une manière très aisée à comprendre, un mal moral (selon lui) qui consiste à ce qu'une femme soit savante.
Or quelles sont les positions ridicules de la femme :
l '^ Savante ;
2" De la femme poète ? de M""' de Staël par exemple ?
3" Quels sont les ridicules des savans et des poètes masculins, qui peuvent leur convenir ? rappelons bien qu'aucun être ne peut être ridicule par sa passion, car c'est une manière de chercher le bonheur et je suis seul juge compétent de ce qui me rend heureux ou malheureux. On ne peut être ridicule que par l'efifet qu'on croit produit par sa passion : ici il peut y avoir désapointement.
On ne peut donc pas rendre ridicule la femme qui aime les lettres pour les lettres, celle qui s'enferme dans son boudoir pour lire les Tragédies de Schiller, pas plus que celle qui s'y enferme pour... ou pour mâcher du morin ' . Comment faire voir aux spectateurs qu'elles se trompent dans cette manière de chercher le bonheur ? On peut seulement les peindre comme singulières, ce qui inspire l'intérêt de la curiosité comme le caractère du juif Shylock, dans le Juif de Venise^ qui veut couper en vertu de son contrat une livre de chair à Lotharic ; mais cela ne fait ni rire ni pleurer.
M'"* de Staël peut désirer que le public la regarde comme un génie créateur. On voit dans les mémoires de Collé que M™'' Dubocage et M""^ de Grafligny avaient un peu de ridicule.
M™" de Staël peut désirer d'être regardée comme un grand caractère. Je suppose que ce fut le but d'une autre suédoise laboliquante ? Christine.
ji^me ]sjecker me semble avoir été un ambigu de femme savante, pédante, de prude et d'ambitieuse.
Donc M'"" de Staël peut avoir les Ridicules :
' Morin, le Siuiiac des corroyeiirs.
loS MOLIERE JUGE PAR STENDHAL
1° De se trouver inconnue quand elle se croit l'objet des regards du public ;
2° Quand elle croit avoir inspiré par sa conduite la vénération, se trouver l'objet des plaisanteries de tout le monde. Supposons Christine assistant incognito au souper de Louis XIV, Guillaume III, Victor-Amédée, Malborough, le Prince Eugène, etc., étant venue là pour s'entendre louer et se trouvant accablée de plaisanteries par le Prince Eugène qui était bien piémontais, bien fier, bien caustique, bien traître.
3° M"'* Necker croyant servir l'ambition qu'elle avait pour son mari, par l'affiche de ses connaissances littéraires. Elle est dans un salon de la Cour où elle découvre que ce genre de connaissance lui a nui infiniment auprès des gens de la Cour qui influent sur le choix des ministres, au moment où elle se défend le mieux qu'elle peut d'aimer la littérature; un sot de la Cour, enchanté d'avoir quelque chose à dire, et de se voir écouté une seule fois dans sa vie, vient lire à ces dames un manuscrit qu'on lui a, dit-il, prêté pour quatre heures seulement et qui fait un bruit du diable à Paris d'où il arrive ; ce manuscrit est de M""^ de Kecker et propre par son sujet à lui aliéner de plus les femmes de la Cour : désapointement donc, ridicule possible. Mais, si réellement savante, pour le plaisir de l'État, elle eût composé son ouvrage pour le plaisir de le composer, et qu'elle ne fût pas ambitieuse, que pourrait-on lui dire ? tel est mon bon plaisir, répondraitelle.
4° La prude ressemble assez à un Ingénieur, mais non pas des Ponts et Chaussées, à un Ingénieur militaire qui travaille jour et nuit à des fortifications, qui
M'S FK.MMKS SAVANTES loq
oublie de dîner et qui se croit très important ; il est ridicule, si on lui montre clairement que personne ne songe à attaquer sa place, qu'il peut dîner au long et tranquillement, et que ne rendant aucun service à ses concitoyens, aucun d'eux ne pense à lui. La prude évitant avec beaucoup de soin un tète-à-tète avec un homme qui, enfin, la surprend au bout du jardin, et c'est. . . pour lui demander le secret sur une intrigue qu'il a avec une des amies de la Prude, intrigue qu'il craint que celleci ne soupçonne.
Le ridicule propre du poète est de faire des vers détestables ; du savant, de trouver dans l'analyse d'une eau minérale une substance qui ne puisse pas exister dans l'eau et d'être détrompés, mais ces deux ridicules à force d'être communs ne font plus rire.
Philaminte peut admirer de très bonne foi les vers de Trissotin. Ils peuvent lui donner un vrai plaisir. Qiiel ridicule y a-t-il à cela ! celui d'avoir un mauvais jugement littéraire? c'est un ridicule bien petit.
Qu'est-ce que le caractère d'Armande ? son premier mobile est-il le désir de plaire à Clitandre ? en ce cas elle prend une mauvaise voie, comme M""^ Necker pour porter son mari au ministère ; dans l'emploi donné cidessus, elle est ridicule, mais ce n'est pas en qualité de savante ou de poète, c'est comme coquette.
Passons à l'examen détaillé de la pièce'.
' Elle a été jouée le mercredi 9 et le mardi 22 février 1814.