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REFLEXIONS GÉNÉRALES

Ce qu'il y a de moins bon dans cette pièce, ce sont les caractères des trois femmes savantes. Encore à proprement parler il n'y en a que deux. Bélise n'est que frottée de ce ridicule, celui qui lui appartient en propre est de croire tous les hommes amoureux d'elle.

La peinture de la femme impérieuse occupe la plus grande partie du rôle de Piiilaminte ; celle de Tartuffe jouant, par orgueil, l'amour platonique remplit aussi les deux tiers des vers que dit Armande.

Il n'y a de grandes scènes du caractère annoncé que celle de la Sutane, et celle du renvoi de Martine. Je suis étonné que cette seconde scène ne me fasse pas rire davantage.

La scène de raillerie intéresse l'esprit, la dispute donne ce genre de plaisir qui fait que vous ouvrez votre croisée pour voir deux chiens qui se pillent dans la rue.

La pièce est supérieurement écrite. Trois ou quatre morceaux me semblent même parfaits, mais il me paraît aussi qu'elle est trop dénuée de plaisanteries.

Ce genre d'ornement aurait fait rire et donné plus de vivacité à la pièce. Son grand défaut, à mes yeux, est

de manquer de cette vivacité dont le Barbier de Sêville et le premier acte du Médecin malgré lui sont des modèles.

Le caractère le mieux peint est celui de l'homme taible. Ce qu'il y a de remarquable c'est que la peinture est complète et qu'elle est donnée au moyen d'un nombre de vers extrêmement petit. Je n'ai trouvé autant de concision dans aucun autre caractère de comédie.

Clitandre et Henriette sont froids. Le dénouement est vicieux, comme n'appartenant point au sujet. C'est un dénouement applicable à tous les mariages de convenance. Trissotin se conduit comme feraient les deux tiers des hommes ; il est ridicule comme ayant été obligé de jouer la passion.

Le sujet des Femmes savantes me semble raté, mais c'est le rat du grand maître. Le tems, peut-être, l'a traité comme les tableaux du Tintoret à Venise, a trop abaissé les personnages ridicules. Il m'est impossible de rire des personnages que je méprise trop décidément. On ne rit pas de Sosie lui-même. Sosie est une parabole; on rit des gens lâches dont il nous découvre les mouvements. D'ailleurs, Sosie est plein d'esprit. Cet esprit réveille, intéresse (a |ex. ce paradoxe]). Chrysale et les trois femmes savantes sont pour moi dans ce cas. J'aurais eu du plaisir à voir trois ou quatre plaisanteries piquantes tomber sur cette Tartuffe d'Armande.

Grand défaut. Les femmes savantes ne sont point désappointées dans l'effet qu'elles croient produire dans le monde, au moyen des prétendues connaissances qu'elles ont en littérature, en physique et en morale. Voilà le vice

radical de la pièce. Que ces femmes croient tenir un rang distingué dans le monde, et qu'il y ait de l'ambition dans leur cœur (l'amour des avantages extérieurs dans la société, le désir d'être distingué des autres hommes), c'est ce qui est prouvé par plusieurs vers de la pièce.

Le Sexe aussi, page 49.

Quelque bruit, page 64.

Le gros du public admire un grand dessein, mais ce grand dessein manque son objet, et des scènes qui, étant un peu faibles pour nous, sont bien intelligibles pour lui. Q.uant à moi, cette pièce m'ennuye, et il me semble que la plus grande partie du peu d'effet qu'elle produit vient du stile qu'on peut presque dire parfait. Je suis convaincu que la vie privée de M"'^ Dacier donnait des traits plus forts que ceux de la pièce.

Voirie jugement du P. Rapin rapporté par Geoffroy, feuilleton du 2 novembre ou du 3, et celui de Bussy Rabutin, je crois, dans le recueil des lettres de ce dernier. Ce jugement que Geoffroy n'a pas l'air de trop approuver est assez conforme au mien.

Sur chaque pièce de Molière, tâchez d'avoir le jugement des contemporains, quand même ils ne vaudraient rien, on y aperçoit toujours de quelle hauteur l'écrivain s'est élancé. Se rappeler toujours dans les arts que si Cimabue fût né de nos jours, sans doute il eût été très supérieur à David quoique les tableaux de ce dernier valent infiniment mieux que ceux de Cimabue.

Hier, au théâtre, je me suis fait cette question : quelle est la plus forte passion des femmes ? inspirer de l'amour aux hommes. Admettons dans la tête d'une femme un

seul grain de folie qui consiste dans ce raisonnement.

La science est estimée des hommes, donc un moyen de les rendre amoureux est de se faire savante.

Peindre une femme voulant plaire à son amant à force de savoir pédantesque. Elle n'est pas mal, cet homme l'aimait, mais à force de l'accabler de pédanterie, elle parvient à le dégoûter. Ce personnage, dont je n'avais pas dans ce moment toutes les modifications possibles, parce que je pense à Gênes et au départ, me semble, en gros, pouvoir être bien comique. Ce qui contribue beaucoup à rendre ennuyeuses les femmes savantes de MoUère, c'est qu'elles sont bien froides n'ayant pas du tout d'amour. Si cette passion trouve le moyen de se glisser même avec la dévotion sincère, à combien plus forte raison ne se mettra-t-elle pas avec la science.

Placer dans la société des femmes savantes, le goujon que ces sortes de filets prennent naturellement, un très jeune poète provincial, très enthousiaste.

Ce caractère n'est pas rare à Paris. Piron arrivant de Dijon ou Malfilâtre ou Crébillon. J'ai un exemple dans ce fou de Dalban.

On pourrait mettre aussi dans cette comédie quelques rognures de celles de journalistes, comme les femmes savantes fesant faire un article à leur guise, dictant de quelque manière ridicule les jugements du journaliste.

Et quelques rognures de l'homme de lettres, les femmes savantes intrigant pour donner une place à l'Institut.

Il y a des arts qui pour avoir un langage ont besoin d'admettre une certaine quantité de fausseté. Par exemple, les ballets de Vigano supposent que toutes les fois qu'on a

une passion, un désir, on l'exprime par des signes extérieurs, autres que la physionomie, très forts. Cela seul fait que le ballet peut peindre très peu de passions, et encore très grossièrement.

De même, dans la peinture, il faut que les saints ayent toujours leur costume, par exemple comme dans le tableau de Tintoret que je vo3'ais hier matin, les saintes qui ont été Reines ont toujours la couronne sur la tête.

Dès qu'en peinture on emploie des signes faux, il convient que le sublime de l'expression croisse dans le même degré de pureté. Le portrait de M. Lebrun, exécuté quant aux accessoires par Basche, me semble ridicule par cela. Il y a de la fausseté à ce qu'il soit environné de tout ce qu'il était, étant en simple habit, et avec l'expression de la bonhomie. L'extrême de ce genre c'est la statue avec des personnages vivants telle que celle de l'Empereur par Canova.

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