RÉFLEXIONS GÉNÉRALES SUR LE TARTUFFE
La marche de cette pièce n'est pas rapide, il est vrai, mais Molière peint parfoitement bien tout ce qu'il rencontre.
Orgon est un sot et une âme étroite. Tartuffe un homme fin, un bon comédien qui ne peut se défaire en parlant à Elmire des manières de parler ridicules, qui, par l'usage journalier, sont devenues habituelles chez lui. Damis est un jeune homme nullement remarquable par l'esprit, il en est de même du raisonneur Géante. Dorine qui est toujours prête à emplo3^er Vinduslrie a beaucoup d'esprit. La dignité d'Elmire nous cache le sien. L'esprit d'une jeune femme décente, est diablement voilé en France, pour les convenances. Tartuffe est un personnage en dedans qui ne fait jamais de confidences à personne. Ses confidences auraient fait mal au cœur.
De qui rit-on dans cette pièce ?
Il faut avouer qu'on rit peu. "Voilà un défaut auquel il était facile à un homme tel que Molière de remédier, placer par exemple un vrai dévot à côté de Tartuffe, un vieil évêque pieux, oncle d'Elmire âgé de soixante-dix ans et retiré à Paris, comme l'ancien évêque d'Alais,
M' de Bausset ' où il jouit de beaucoup de considération dans la clique dévote. C'est en sa présence que l'attaque de Cléante qui commence le quatrième acte aurait été sensée. Il importe à Tartuffe que ce saint homme ne soit pas contre lui. Il le ménage extrêmement. C'est dans le désir de se le concilier, qu'on pourrait trouver le moyen de nous montrer une ou deux fois Tartuffe désapointé. L'évèque dirait à Orgon devant Tartuffe : Ces messieurs sont infâmes, en parlant des mornes prêches par Tartuffe un instant auparavant. Celui-ci trouverait moyen de se retourner. A la fin, Tévêque qui a assez d'esprit, serait convaincu de la scélératesse de Tartuffe, mais pour ne pas nuire dans le public à la cause de la religion ne voudrait rien faire contre lui. Voilà une source de mouvement. D'ailleurs dans cet évêque, on pouvait présenter, toute poHce à part, les ridicules des vrais dévots, montrer combien il est facile d'abuser de quelques-unes de leurs maximes.
Je trouve à cette pièce un peu du défaut de TcUmaqiic, les caractères n'y sont pas marqués par assez de traits. Tartuffe par exemple gagne une grande fortune à bon marché. Il n'est embarrassé qu'une fois à l'accusation de Damis, et il se justifie avec tant de facihté que réellement il n'y a pas de mérite. Le personnage du vieil évêque est un premier aperçu dans un moment où malgré moi je pense à plusieurs choses (je crains que la
comtesse S. ne dissimule avec moi, and
mais il aurait cet avantage d'embarrasser un peu Tartuffe.
' Le cardinal Louis-François de Bausset. de l'Académie française, né .à Pondichéry le 14 décembre 1748, mort le 21 juin 1824.
52 MOLIÈRE JUGÉ PAR STP:XDHAL
Sans doute en fesant Orgon moins bête, Tartuffe aurait plus à faire. Mais faire Orgon moins crédule, n'est-ce pas le dénaturer ? Tartuffe a à ménager en général son parti, en particulier sa dupe. Pourquoi ne pas le montrer recevant un des matadors de son parti et lui donnant à déjeuner? Mélange comique de la sensualité et du langage mortifié de la pénitence. Les repas sont froids à la scène.
Pourquoi nous montrer Orgon tout séduit ? Cela n'at-il pas des inconvénients analogues à nous montrer Dandin contrit et humilié, tout à fait guéri de la vanité qui lui a fait faire un mariage noble, et préparé à recevoir avec soumission tous les camouflets qu'il peut lui attirer ? Une scène de séduction nous aurait montré comment Tartuffe s'y est pris pour arriver au point où nous le voyons.
Il convierait Orgon à quelque mauvaise action, les anciens principes d'honneur s'opposant chez un sot, aux suggestions d'un homme de beaucoup d'esprit qui les surmonte avec le langage mielleux de la dévotion et par les maximes de la reUgion, formait une scène du plus haut comique.
Pour faire rire, de tems en tems , Tartuffe serait arrêté court, un instant, par un argument jaculatoire d'Orgon, une question, etc. Cette scène dans L est bonne, mais bien moins comique puisque L n'est pas un homme éminemment dévot comme Tartuffe.
Voilà deux objections qui me semblent dignes de la pièce.
La première qu'il fallait nous montrer Tartuffe en
danger, par le moyen du vieil évêque, si l'on veut, à qui Orgon aurait fait confidence des maximes à lui inspirées par Tartuffe, maximes dont le vieil évêque s'effaroucherait.
La deuxième qu'il fallait nous montrer Tartuffe exerçant son métier, c'est-à-dire séduisant Orgon.
Les défauts de la pièce sont 1° d'être un peu froide, une des causes c'est que l'action marche lentement.
2° qu'on y rit trop peu.
Une des causes de la froideur c'est sans doute l'imbécillité presque obHgée d'Orgon.
On pourrait remédier à ce défaut en le doublant du vieil évêque.
Ou en le fesant amoureux de sa femme à laquelle il aurait tout confié. Au premier abord ce second moyen semble rendre difficile la scène de la table, mais cela peut s'arranger. Cet amour motive même la tentative de séduction de Tartuffe, qui ne serait plus mu simplement par l'envie d' — cette femme, mais qui aurait le motif plus digne d'un ambitieux hypocrite, que, pour mener tout à fait Orgon, il a besoin d'être d'accord avec sa femme. Cela préviendrait la critique de La Bruyère (Article Onuphre) 1, qui au reste me semble peu fondée.
Je crois que le succès de la pièce est dû en partie à la
' « Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même, il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver ; il porte des chemises très déliées, qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point ma haire et via discipline ; au contraire, il passerait pour ce qu'il est : pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot. Il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline -
(La Bruyère, les Caractères, Paris, UiJot. 1853, in-S, De la Mode, p. 445.^