‹ Molière jugéChapitre 72 sur 119 · L'AVARE PEUT-IL ETRE RIDICULE · texte numérisé non relu

L'AVARE PEUT-IL ETRE RIDICULE

Oui.

1° Le véritable Avare, en le montrant pusillanime à force d'avarice, n'osant rien hasarder, manquant les plus belles occasions de gagner, de doubler ses fonds et se désespérant ensuite de ne pas avoir fait ces spéculations, en un mot, se trompant sur la chose où sa passion lui fait croire qu'est le bonheur.

2^ '^Deuxième espèce d'Avare) V Ambitieux de plaisirs ou d'honneurs voulant aller à son but en amassant de l'argent. Il est ridicule quand on le montre prenant le moyen pour le but, manquant les plus belles occasions de plaisirs ou d'honneurs, faute de vouloir faire quelque dépense. Il est ensuite instruit de sa bévue par un Railleur, son antagoniste ordinaire qui lui rend ces pertes cuisantes, en lui faisant sentir la douceur des plaisirs manques".

(Destouches a décrit un Avare de ce genre dans le Dissipateur, je crois '.)

' A la fin du vol. IV du Molière. — Dans le vol. VI, p. 5, de l'édit. Didot.

- On a joué V Avare, le mardi 1" février 1814, avec Lacave, Michelot, Vanhove, Faure, Dumilàtre, Cartigny, Baudrier, Firmin, Artiguenave. M""'^ Dupuis, Michelot, Dupont ; il fut repris le vendredi, 4 mars 1814, avec Michot en plus ; Faure, Cartigny en moins ; et les mêmes femmes.

^ C'est bien dans le Dissipateur qui fut joué à la Comédie-Française le samedi 15 janvier et le samedi 5 mars 1814, avec la distribution : Fleury,

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Quant à V Avare de Molière, c'est un caractère bien peint, mais comme on ne le montre point se trompant, dans sa passion, le comique glisse sur lui, et les positions comiques où Molière le montre ne s'élèvent pas au-dessus de la plaisanterie, ne produisent que de la plaisanterie, au lieu de fournir du comique '.

Note I, page i6 (édition in-8° de 1804).

Cette scène suppose un amour extrême entre Valère et Elise, et ne le prouve point par le coloris. Il fallait attacher en montrant à nu, les sentiments de deux cœurs tendres. On peut se rappeler le premier duo del viatrimonio segreUo. Cette scène manque donc de chaleur et de vérité dans la couleur.

L'action de Valère pouvait le mener à être pendu. Il est dans le caractère de V Avare de mettre sa fille dans un couvent, avec une mince pension alimentaire, et de faire pendre Valère.

On pouvait peindre Valère heureux, s'inquiétant peu de l'avenir et cherchant à consoler Ehse par sa gaieté, et le tableau de ses espérances. Cette manière pouvait faire naître de charmantes peintures d'amour. Elise aurait

Saint-Fal, .Armand, Desprez, Vanliovc, Firmin, M'"'-= Emilie Contât, Bourgoin, Mars, Michelot, Régnier, Dupont :

Géroxte, oncle du dissipateur Cléon :

... J'entre, j'ouvre mon coffre, et puis mon cher argent Me console. J'en ai de quoi remplir deux pipes :

■ Page 73 de — Le Dissipateur ou l'honneste Friponne, Comédie, par M. Nericault Destouches, de l'Accadémie Françoise. A Paris, chez Prault père, Quay de Gèvres, au Paradis. — M. DCC. XXXVI. .\vec Approbation et Privilège du Roy. Pet. in-8.

> Voyez au Chapitre [Livre ^ la définition de ces mots.

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paru craintive, tremblante, aurait exposé les uns après les autres les motifs de ses craintes et toutes ses objections auraient été successivement détruites par l'amour et les paroles rassurantes de son amant. Ce moyen avait l'avantage d'amener Texposition très naturellement, de montrer Valère comme un homme voyant les choses de plus haut.

Valère aurait été peint se moquant davantage des actions de V Avare; dans la scène de sans dot, il a l'air uniquement de suivre ses intérêts, et ne se moque pas du ridicule de V Avare : Cette manière aurait aidé le parterre à rire du comique de ces scènes, Valère aurait fait des plaisanteries sur le caractère, et aurait ainsi paru plus brillant et plus noble, ces deux sensations ne sont point données par la pièce. Valère a l'air trop intendant : il y avait une source de comique gracieux, en montrant Valère faisant des balourdises dans son métier et cherchant en plaisantant comment il doit s'y prendre pour bien s'en tirer.

Cette scène peut être parfaitement vraie pour M. de Roicy, mais arrangée à notre manière, elle lui serait plus agréable (pourvu toutefois qu'il n'y eût pas trop de passion}.

Des scènes de cette nature feraient une peinture nationale, peu agréable peut-être, mais qui peindrait parfaitement nos mœurs, au philosophe qui, dans mille ans. voudrait les connaître.

N'' 2, page :>i.

Le coloris de cette scène ne prouve point encore la résolution forte qui y est énoncée. On est fâché de voir

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Cléante se proposer d'aller chercher en d'autres lieux la fortune que le ciel voudra lui offrir. Ce manque de raison affaiblit tout ce qu'il dit contre son père.

Il fallait dès l'abord précipiter le spectateur au milieu d'un événement qui lui fît conclure tout ce que Cléante avance, lui fît voir son genre de vie, et une partie des rapports d'Harpagon avec le monde.

Je ne sais pourquoi Molière, dont le caractère mélancholique sentit si bien l'amour et la jalousie, s'est refusé la peinture d'amants passionnés, le meilleur passeport pour faire tout passer, même la plus sublime philosophie.

(Commentaire sur Molière, de Simonin, comparaison de Regnard à Molière, page .) ô*" principe.

Une scène ne nous semble bonne qu'autant qu'elle produit changement dans la position du personnage'.

Quel changement produit celle-ci ? d'apprendre à Elise que son frère est amoureux. Ce qui produit peu d'effet. Le but de celui-ci en venant parler à sa sœur n'est pas raisonnable.

Note 3, page 29.

Marmontel, tome 2, page 143, édition complète, assure que Molière a mis l'autre.

Les autres nous paraît un mot exagéré dans tous les cas. Si l'Avare était plus passionné dans cette scène, il pourrait dire l'autre, et ne se rappelant plus ou plutôt craignant de n'avoir pas assez examiné la première :

' Oui, dans une comédie d'intrigue, mais une scène qui fait rire, sans changement, est bonne.

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mais l'Avare n'est point passionné dans cette scène, il ne fait à ses yeux qu'exécuter un devoir.

Pendre un haut de chausse nous semble naturel dans un homme qui, songeant toujours aux voleurs, regarde la potence comme le seul moyen d'empêcher de prendre ou de receler.

Ce qui fait rire dans le reste de la scène, c'est le désapointement de vanité que reçoit l'Avare, désapointement qui serait bien plus grand si l'Avare étoit le comte de Barrai'. Le pot de chambre jeté avec une manche de livrée, la seringue pour tirer le bouillon, la malle pleine de bougie.

Le comte de B.,. surpris dans l'action de tirer le bouillon avec une seringue est vraiment comique parce que la vanité est en souffrance. Au lieu du comte, vous mettez M. Gérard, un plat apothicaire de la Grande Rue, le comique diminue beaucoup : où l'on voit que Molière a manqué le principal moyen de rendre l'Avare comique , c'est de le montrer obligé à un certain faste.

On objecte que l'Avare, se soumettant encore à un certain faste, n'est pas l'avare pur ; on répond que l'Avare pur ayant cent mille livres de rentes et vivant avec 10 sols par jour, ne donnerait au parterre que le plaisir de la singularité, on dirait c'est un personnage de petites maisons (voir l'excellent M. Edger, Bibliothèque britannique'- , vers 1804).

Nous avons conçu l'Avarice, Louis et moi, en nous

' Avare de qualité et homme d'esprit qui tlorissait à Grenoble, vers 1770, grand-père je crois de mon ami, le Vicomte.

2 Bibliothèque Iritannique, rédigée par Auguste Pictet et F. -G. Maurice. Genève, 1 796-1815, 140 vol. in-8.

supposant économisant et dînant avec 30 sols pour faire un grand vox-age qui exige 100 louis. Parvenus à cette somme l'habitude est prise, l'on trouve du plaisir aux privations, par l'effet de la passion de voyager. Ayant ces 100 louis dans notre secrétaire, nous nous ferions quelques raisonnements pour nous prouver qu'il nous en faut 200 pour faire ce voj-age avec agrément. Le voyage sera éloigné plusieurs fois sous des prétextes.

Quelle passion nous fera éloigner le voyage ?

Il arive que 1° le sentiment de puissance réelle que me donne la possession de ces beaux doubles Napoléons, et 2° le plaisir de faire des châteaux en Espagne sur cet argent, l'emporte sur le désir du voyage qui s'est affaibli dans mon âme occupée maintenant à faire des châteaux en Espagne, fondés sur ce trésor.

Epigraphe de ce cottivicntaîre

" Des choses communes, qui ne méritent « presque pas la peine d'être dites, mais « qui sont vraies. >•

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