SCENE IV
ARSINOÉ, CELIMENE.
CELIMENE.
Ah ! quel heureux Sort, en ce Lieu, vous amené? Madame, sans mentir, i'estois de vous, en peine.
ARSINOÉ
le viens, pour quelque auis que i'ay crû vous deuoir.
Ah ! mon Dieu, que ie suis contente de vous voir !
ARSINOÉ
Leur départ ne pouuoit, plus à propos, se faire.
CELIMENE.
Voulons-nous nous asseoir?
ARSINOÉ
Il n'est pas nécessaire, Madame ; l'Amitié doit sur éclater
COMEDIE. - j
Aux choses, qui le plus, nous peuuent importer ;
Et comme il n'en est point de plus grande importance,
Que celles de l'Honneur, et de la Bienséance,
le viens, par vn auis qui touche vostre Honneur,
Témoigner l'amitié que, pour vous, a mon Cœur.
Hier, i'étois chez des Gens, de Vertu singulière,
Où, sur vous, du Discours, on tourna la matière ;
Et là, vostre Conduite, auec ses grands éclats,
Madame, eût le malheur, qu'on ne la loua pas.
Cette foule de Gens, dont vous souffrez visite,
Vostre Galanterie, et les bruits qu'elle excite,
Trouuerent des Censeurs plus qu'il n'auroit falu,
Et bien plus rigoureux que ie n'eusse voulu.
Vous pouues bien penser quel party ie sçeus prendre.
le fis ce que ie pus, pour vous pouuoir défendre,
le vous excusay fort sur vostre intention,
Et voulus, de vostre Ame, estre la Caution.
Mais vous sçauez qu'il est des Choses dans la vie,
Qu'on ne peut excuser, quoyqu'on en ait enuie ;
Et ie me vis contrainte à demeurer d'accord,
Que l'air dont vous viuiez, vous faisoit vn peu tort ;
Qu'il prenoit, dans le Monde, vne méchante face,
Qu'il n'est conte fâcheux que par tout on n'en fasse ;
Et que, si vous vouliez, tous vos déportemens
Pouroient moins donner prise aux mauuais jugemens.
Non que i'y croye, au fonds, l'Honnesteté blessée,
Me preserue le Ciel d'en auoir la pensée ;
Mais, aux ombres du Crime, on preste aisément foy,
Et ce n'est pas assez, de bien viure pour soy.
Madame, ie vous croy l'Ame trop raisonnable,
Pour ne pas prendre bien, cet auis profitable ;
Et pour l'attribuer qu'aux mouuemens secrets
D'vn zèle qui m'attache à tous vos interests.
ç2 LE MISAXTROPE,
CELIMEXE.
Madame^ i'ay beaucoup de grâces à vous rendre, Vn tel auis m'oblige, et loin de le mal prendre, l'en prétens reconnoistre, à l'instant, la faueur, Par vn auis, aussi, qui touche vostre Honneur : Et, comme ie vous vois vous montrer mon Amie, En m'apprenant les brùtis que de moy l'on publie, le veux sùiure, à mon tour, vn exemple si doux, En vous auertissant, de ce qu'on dit de vous. En vn Lieu, l'autre jour, où ie faisois visite, le trouuay quelques Gens, d'vn très-rare mérite, Qui parlant des vrais Soins d'vne Ame qui vit bien, Firent tomber, sur vous, Madame, l'entretien. Là, vostre Pruderie, et vos éclats de zèle, Ne furent pas citez comme vu fort bon Modèle : Cette affectation d'vn graue Extérieur, Vos Discours éternels de Sagesse, et d'Honneur, Vos mines, et vos cris, aux Ombres d'indécence, Que d'vn Mot ambigu, peut auoir l'Innocence ; Cette hauteur d'Estime où vous estes de vous, Et ces yeux de pitié, que vous jettez sur tous ; Vos fréquentes Leçons, et vos aigres Censures, Sur des choses qui sont innocentes, et pures ; Tout cela, si ie puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé, d'vn commun Sentiment. A quoy bon, disoient-ils, cette Mine modeste, Et ce sage Dehors, que dément tout le reste ? Elle est, à bien prier, exacte au dernier point, Mais elle bat ses Gens, et ne les paye point. Dans tous les Lieux deuots, elle étale vn grand Zèle, Mais elle met du blanc, et veut paroistre belle ; Elle fait des Tableaux couurir les Nuditez, Mais elle a de l'amour pour les Realitez.
COMEDIE. r?
Pour moy, contre chacun, ie pris vostre defence, Et leur asseuray fort, que c'estoit Médisance ; Mais tous les Sentimens combatirent le mien, Et leur conclusion fut, que vous feriez bien, De prendre moins de soins des Actions des autres, Et de vous mettre, vn peu, plus en peine des vôtres. Qu'on doit se regarder soyméme, vn fort longtemps, Auant que de songer à condamner les Gens ; Qu'il faut mettre le poids d'vne Vie exemplaire, Dans les Corrections qu'aux autres, on veut faire ; Et qu'encor, vaut-il mieux s'en remettre au besoin, A ceux à qui le Ciel en a commis le Soin. Madame, ie vous crois, aussi trop raisonnable, Pour ne pas prendre bien, cet auis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouuemens secrets, D'vn zèle qui m'attache à tous vos interests.
ARSINOÉ
A quoy, qu'en reprenant, on soit assujettie, le ne m'attendois pas à cette repartie, Madame, et ie vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère auis vous a blessée au cœur.
CELIMENE.
Au contraire, Madame, et si l'on estoit sage, Ces auis mutuels seroient mis en vsage ; On détruirait, par là, traitant de bonne foy, Ce grand aueuglement, où chacun est pour soy= Il ne tiendra qu'à vous, qu'auec le mesme zèle, Nous ne continùyons cet office fidelle ; Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moy, moy de vous.
ARSIXOE.
Ah ! Madame, de vous, ie ne puis rien entendre ;
r, LE MISANTROPE,
C'est en moy que l'on peut trouuer fort à reprendre.
CELIMENE.
Madame, on peut, ie croy louer, et blâmer tout, Et chacun a raison, suiuant l'âge, ou le goût : Il est vne Saison pour la Galanterie, Il en est vne, aussi, propre à la Pruderie ; On peut, par Politique, en prendre le party, Quand de nos jeunes ans, l'éclat est amorty ; Cela sert à couurir de fâcheuses disgrâces. le ne dis pas, qu'vn jour, ie ne suiue vos traces, L'Age amènera tout, et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sçait, d'estre Prude à vingt ans.
ARSINOÉ
Certes, vous vous targuez d'vn bien foible Auantage, Et vous faites sonner, terriblement, vostre Age : Ce que, de plus que vous, on en pourroit auoir, N'est pas vn si grand cas, pour s'en tant préualoir ; Et ie ne sçay pourquoy, vostre Ame, ainsi, s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte ?
CELIMENE.
Et moy, ie ne sçay pas, Madame, aussi, pourquoy, On vous void, en tous Lieux, vous déchaîner sur moy? Faut-il de vos chagrins, sans cesse, à moy vous prendre? Et puis-je mais des .Soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma Personne, aux Gens, inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour, Des vœux que vôtre Cœur peut souhaiter qu'on m'oste, le n'y sçaurois que faire, et ce n'est pas ma faute ; Vous auez le champ libre, et ie n'empesche pas, Que pour les attirer, vous n'ayez des Appas.
ARSINOÉ
Helas ! et croyez-vous que l'on se mette en peine
COMEDIE. c r
De ce nombre d'Amans dont vous faites la vaine :
Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger,
A quel prix, aujourd'huy, l'on peut les engager ?
Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
Que vostre seul Mérite attire cette foule ?
Qu'ils ne brûlent, pour vous, que d'vn honneste amour,
Et que, pour vos Vertus, ils vous font tous la Cour?
On ne s'aueugle point par de vaines défaites,
Le Monde n'est point Dupe, et i'en void qui sont faites
A pouuoir inspirer de tendres Sentimens,
Qui, chez elles, pourtant, ne fixent point d'Amans ;
Et de-là, nous pouuons tirer des conséquences
Qu'on n'acquiert point leurs Cœurs, sans de grandes
auances ; Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est nôtre Soupirant, Et qu'il faut acheter tous les Soins qu'on nous rend. Ne vous enflez, donc, point d'vne si grande gloire, Pour les petits Brillans d'vne foible Victoire ; Et corrigez, vn peu, l'orgueil de vos Appas, De traiter, pour cela, les Gens de haut en bas. Si nos yeux enuioient les Conquestes des vôtres, le pense qu'on pourroit faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir, Que l'on a des Amans, quand on en veut auoir.
CELIMENE.
Ayez-en, donc, Madame, et voyons cette Affaire, Par ce rare Secret, efforcez-vous de plaire : Et sans . . .
ARSINOÉ
Brisons, Madame, vn pareil Entretien, Il pousserait trop loin vostre Esprit, et le mien : Et i'aurois pris, déjà, le congé qu'il faut prendre, Si mon Carosse, encor, ne m'obligeoit d'attendre.
CELIMEXE.
Autant qu'il vous plaira, vous pouuez arrester, Madame, et là-dessus, rien ne doit vous haster : Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, le m'en vais vous donner meilleure Compagnie ; Et Monsieur, qu'à propos, le Hazard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir. Alceste, il faut que i'aille écrire vn mot de Lettre, Que, sans me faire tort, ie ne sçaurois remettre ; Soyez auec Madame, elle aura la bonté D'excuser, aisément, mon inciuilité.