ACASTE, CLITANDRE, ARSINOÉ, PHILINTE
ELIANTE, ORONTE, CELIMENE, ALCESTE.
ACASTE
Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, Eclaircir, auec vous, vne petite Affaire.
CLITANDRE
Fort à propos, Messieurs, vous vous trouuez icy, Et vous estes meslez dans cette Affaire, aussy.
ARSINOÉ
Madame, vous serez surprise de ma veuë ; Mais ce sont ces Messieurs qui causent ma venue ; Tous deux ils m'ont trouuée, et se sont plaints à moy, D'vn Trait, à qui mon Cœur ne sçauroit prester foy.
COMEDIE
I'ay du fond de vostre Ame, vne trop haute Estime, Pour vous croire, iamais, capable d'vn tel Crime, Mes yeux ont démenty leurs Témoins les plus forts : Et l'Amitié passant sur de petits Discords, Fay bien voulu, chez vous, leur faire compagnie, Pour vous voir vous lauer de cette Calomnie.
ACASTE
Oûy, Madame, voyons, d'vn Esprit adoucy, Comment vous vous prendrez, à soutenir cecy? Cette Lettre, par vous, est écrite à Clitandre ?
CLITANDRE
Vous auez, pour Acaste, écrit ce Billet tendre?
ACASTE
Messieurs, ces Traits, pour vous, n'ont point d'obscurité, Et ie ne doute pas que sa ciuilité, A connoistre sa main, n'ait trop sçeu vous instruire : Mais cecy vaut, assez, la peine de le lire.
Vous êtes V7i étrange Homme, de condamne?' 7?io?i enfournent, et de me reproche)' que ie n'ay iamais tant dejoye, que lors que ie ne suis pas auec vous. II n'y a rie7i de plus injuste ; et si vous ne venez Sien visite, me demander pardon de ceste Ojfence, ie ne vous la pardonncray de ma vie. Nostre gratid Flandrin de Vicomte . . .
Il deuroit estre icy.
Nostre grand Flandrin de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est vji Homme qui ne sçauroit me reuenir : et depuis que ie Tay veu, trois quarts d'heure durant, cracher dans vn Puits, pour faire des jRonds, ie n'ay pu iamais, prendre bonne opinion de luy. Pour le petit ^Marquis . . .
g3 LE MISANTROPE,
C'est moy-mesme, Messieurs, sans nulle vanité. Pour le fetit Marquis, qui me tint hyer, longtemps, la main, ie trouue qu'il n'y a rien de si mince que to7ite sa Personne ; et ce sont de ces Mérites qui ri ont que la Cape et VEpèe. Pour V Homme aux Rubans verts . . .
A vous le Dé, Monsieur.
Pour V Homme aux Rubans verts, il me diuertit quelquefois, auec ses brusqueries, et son chagrin bourru ; mais il est cent momens, où ie le trouue le plus fâcheux du Monde. Et pour V Homme a la Veste . . .
Voicy vostre Pasquet.
Et pour V Hom7iie a la Veste, qui s'est jette dans le bel Esprit, et veut estre Autheur malgré tout le Monde, ie ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit ; et sa Prose me fatigue autant que ses Vers. Mettez-vous, donc, en teste, que ie ?te me diuertis pas toiïjours si bien que vozis pensez ; que ie vous trouue à dire plus que ie ne voudrois, dans toutes les Parties où Von m' entraîne ; et que c'est vn merueilleux assaisonnement aux Plaisirs qu'on gouste, que la présence des Gens qu'on aime.
CLITANDRE
Me voicy maintenant, moy.
Vostre Clitandre, dont vous me pai'lez, et qui fait tant le Doucereux, est le dernier des Ho?nmes pour qui taurois de l'amitié. Il est extrauaga?zt de se persuader qu'on l'aime ; et vous l' estes, de croire qîi'oii ne vous ainie pas. Changez, pour estre raisonnable, vos Sentimens contre les siens ; et voyez-moy le plus qzie vous pourrez, pour m' aider à porter le chagrin d'en estre obsédée.
co3edie. 3o
D'vn fort beau Caractère, on voit là, le Modèle, Madame, et vous sçauez comment cela s'appelle? Il suffit, nous allons l'vn, et l'autre, en tous Lieux, Monstrer, de vostre Cœur, le Portrait glorieux.
ACASTE
I'aurois dequoy vous dire, et belle est la Matière, Mais ie ne vous tiens pas digne de ma colère ; Et ie vous feray voir, que les petits Marquis Ont, pour se consoler, des Cœurs du plus haut prix.
Quoy ! de cette façon ie voy qu'on me déchire, Après tout ce qu'à moy, ie vous ay veu m'écrire : Et vostre Cœur paré de beaux Semblans d'Amour, A tout le Genre Humain se promet tour à tour ! Allez, i'estois trop Dupe, et ie vais ne plus l'estre, Vous mes faites vn Bien, me faisant vous connestre ; l'y profite d'vn Cœur, qu'ainsi vous me rendez, Et trouue ma vengeance, en ce que vous perdez ;
A Alceste.
Monsieur, ie ne fais plus d'obstacle à vostre flame, Et vous pouuez conclure Affaire auec Madame.
ARSINOÉ
Certes, voila le Trait du Monde le plus noir, le ne m'en sçaurois taire, et me sens émouuoir. Void-on des Procédez qui soient pareils aux vôtres? le ne prens point de part aux interests des autres : Mais, Monsieur, que, chez vous fixoit vostre Bonheur, Vn Homme, comme luy, de Mérite et d'Honneur, Et qui vous chérissoit auec idolâtrie, Deuoit-il . . .
ALCESTE
Laissez-moy, Madame, ie vous prie,
Q0 LE MISâRTROPE,
Vùider mes interests, moy-mesme, là-dessus, Et ne vous chargez point de ces Soins superflus. Mon Cœur a beau vous voir prendre, icy, sa querelle, Il n'est point en estât de payer ce grand zèle ; Et ce n'est pas à vous, que ie pourray songer, Si, par vn autre Chois, ie cherche à me venger.
ARSIXOÉ.
Hé ! croyez-vous, Monsieur, qu'on ait cette pensée, Et que, de vous auoir, on soit tant empressée? le vous trouue vn Esprit bien plein de vanité, Si, de cette créance, il peut s'estre flaté : Le Rebut de Madame, est vne Marchandise, Dont on auroit grand tort d'estre si fort éprise. Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut, Ce ne sont pas des Gens, comme moy, qu'il vous faut ; Vous ferez bien, encor, de soupirer elle, Et ie brûle de voir, vne Vnion si belle. Elle se retire.
ALCESTE
Hé bien, ie me suis tu, malgré ce que ie voy, Et i'ay laissé parler tout le Monde, auant moy. Ay-je pris sur moy-mesme, vn assez long Empire, Et puis-je, maintenant . . .
CELIMENE.
Oùy, vous pouuez tout dire, Vous en estes en droit, lors que vous vous plaindrez, Et de me reprocher tout ce que vous voudrez. I'ay tort, ie le confesse, et mon Ame confuse, Ne cherche à vous payer, d'aucune vaine excuse : I'ay des autres, icy, méprisé le courroux, Mais ie tombe d'accord de mon crime enuers vous. Vostre ressentiment, sans doute, est raisonnable, le sçais combien ie dois vous paroistre coupable,
COMEDIE. Oj
Que toute Chose dit,' que i'ay pu vous trahir, Et, qu'enfin, vous auez sujet de me haïr. Faites-le, i'y consens.
ALCESTE
Hé le puis-je, Traistresse, Puis-je, ainsi, triompher de toute ma tendresse? Et quoy qu'auec ardeur, ie veuille vous haïr, Trouuay-je vn Cœur, en moy, tout prest à m'obeïr?
A. Eliante, et Philinte.
Vous voyez ce que peut vne indigne Tendresse, Et ie vous fais, tous deux, témoins de ma foiblesse, Mais, à vous dire vray, ce n'est pas, encor, tout, Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort, que Sages on nous nomme, Et que, dans tous les Cœurs, il est toujours de l'Homme. Oiiy, ie veux bien, Perfide, oublier vos Forfaits, l'en sçauray, dans mon Ame, excuser tous les traits, Et me les couuriray du nom d'vne Foiblesse, Où le Vice du Temps, porte vostre Ieunesse ; Pourueu que vostre Cœur veuille donner les mains Au Dessein que i'ay fait de fuir tous les Humains, Et que, dans mon Désert, où i'ay fait vœu de viure, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suiure. C'est par là, seulement, que dans tous les Esprits, Vous pouuez reparer le mal de vos Ecrits ; Et qu'après cet éclat, qu'vn noble Cœur abhorre, Il peut m'estre permis de vous aimer encore.
CELIMENE.
Moy, renoncer au Monde, auant que de vieillir ! Et dans vostre Désert aller m'enseuelir ?
ALCESTE
Et s'il faut qu'à mes feux vostre Flame réponde,
q2 LE MISANTROPE,
Que vous doit importer tout le reste du Monde ? Vos Désirs, auec moy, ne sont-ils pas contens?
CELIMENE.
La Solitude éfraye vne Ame de vingt ans ; le ne sens point la mienne assez grande, assez forte, Pour me résoudre à prendre vn Dessein de la sorte. Si le Don de ma main peut contenter vos vœux, le pourray me résoudre à serrer de tels Nœuds : Et l'Hymen . . .
ALCESTE
Non, mon Cœur à présent, vous déteste, Et ce refus, luy seul, fait plus que tout le reste ; Puis que vous n'estes point en des Liens si doux, Pour trouuer tout en moy, comme moy tout en vous, Allez, ie vous refuse, et ce sensible Outrage, De vos indignes Fers, pour iamais me dégage.
Celimene se retire, et Alceste parle à Eliante. Madame, cent Vertus ornent vostre Beauté, Et ie n'ay veu, qu'en vous, de la sincérité : De vous, depuis long-temps, ie fais vn cas extrême, Mais laissez-moy, toujours, vous estimer de même : Et souffrez que mon Cœur, dans ses troubles diuers, Ne se présente point à l'honneur de vos Fers ; le m'en sens trop indigne, et commence à connaistre, Que le Ciel, pour ce Nœud, ne m'auoit point fait naistre ; Que ce seroit, pour vous, vn Hommage trop bas, Que le rebut d'vn Cœur qui ne vous valoit pas ; Et qu'enfin . . .
ELIANTE.
Vous pouuez suiure cette pensée, Ma main, de se donner, n'est pas embarrassée ;
COMEDIE
Et voilà vostre Amy, sans trop m'inquiéter, Qui, si ie l'en priois, la pourrait accepter.
PHILINTE
Ah ! cet honneur, Madame, est toute mon enuie, Et i'y sacrifierais et mon Sang, et ma Vie.
ALCESTE
Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentemens,
L'vn pour l'autre, à iamais, garder ces Sentimens.
Trahy de toutes parts, accablé d'Injustices,
le vais sortir d'vn Gouffre où triomphent les Vices ;
Et chercher sur la Terre, vn endroit écarté,
Où d'estre Homme d'honneur, on ait la liberté.
PHILINTE
Allons, Madame, allons employer toute chose, Pour rompre le Dessein que son Cœur se propose.
Fin.
UNITERSITY BOOKSTORE,