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HISTOIRE DU BOURGEOIS GENTILHOMME AU THÉÂTRE

La comédie du Bourgeois gentilhomme fut d'abord jouée trois fois à Chambord pour le divertissement de la cour en octobre 1670; elle fut reprise devant le roi, à Saint-Germain, le mois suivant; elle ne parut sur la scène du Palais-Royal que le 23 novembre de la même année.

C'est sur la demande de Louis XIV que le poète composa cette comédie-ballet qui, à l'origine, ne devait être qu'un prétexte à des intermèdes bouffons, à une cérémonie turque, et qu'une sorte de livret pour le musicien Lulli. Molière et Lulli étaient chargés, chacun en ce qui le concernait, de fournir aux plaisirs du roi. Robinet dans sa Lettre en vers à Monsieur, déclare qu'ils réussirent à souhait.

S'il fallait en croire Grimarest, Molière au contraire n'aurait pas eu lieu d'être heureux de l'accueil reçu par sa pièce nouvelle. Mais il vaut mieux s'en rapporter à la bonne foi de Robinet et surtout aux faits eux-mêmes. Une comédie qui est jouée trois fois dans le même mois, et'dont la seconde représentation est donnée le surlendemain de la première, n'est pas apparemment dédaignée. Il se peut que certains seigneurs ne virent point sans quelque déplaisir l'un des leurs. Dorante, un élégant fripon, dupant le bonhomme Jourdain et jouant avec lui presque tout le temps et plus sérieusement la scène de don Juan et de M. Dimanche. Toutefois il ne reste point de preuves que leur mécontentement ait été manifesté et que le roi surtout l'ait

partagé. Il semble au contraire que Louis XIV" ait été satisfait; en tout cas, la musique de Lulli le charmait, et c'était le texte de Molière qui, en somme, l'avait inspirée. De plus, la cérémonie turque, qu'il avait formellement commandée au poète, était d'une bouffonnerie irrésistible. Qu'importait à Louis XIV, en veine de gaieté et content de son plaisir, qu'il se rencontrât dans la nouvelle comédie quelques traits, même de satire mordante, contre les ducs et les marquis de son entourage?

Pourquoi le roi tenait-il tant à une cérémonie turque? Parce que, dans sa pensée, il ne pouvait y avoir de divertissement plus comique et plus opportun que le spectacle de Turcs tournés en ridicule sur la scène dans un intermède bouffon. Un an avant la première représentation du Bourgeois gentilhomme, la Porte avait envoyé un Ambassadeur à la Cour de France. Le mot ambassadeur est trop fort, c'était un simple domestique du sultan, un domestique d'ordre élevé, qui fut reçu en cette qualité avec grande pompe par Louis XIV. Le roi était vêtu d'un habit superbe, tout couvert de pierreries : l'audience était solennelle. Le député turc, loin d'être ébloui par les merveilles qu'on étalait devant ses yeux, restait grave et froid; un courtisan lui demanda ce qu'il pensait du roi Louis XIV; il aurait, dit-on, répondu que lorsque son maître sortait dans les rues de sa capitale, le harnachement du cheval qu'il montait était plus luxueux que l'habit du grand Seigneur de France. On n'est pas bien sûr qu'il ait fait cette insolente réponse; mais il est certain que, mécontent de n'avoir pas obtenu tout ce qu'il avait demandé, il ne daigna point jeter les yeux sur le trône d'argent où était assis le roi et sur toute la magnificence dont il était entouré. Au lieu de s'irriter de tant d'outrecuidance, la cour préféra en rire. D'ailleurs, on aimait à s'y moquer des Turcs. Laurent d'Arvieux, qui avait servi d'interprète à l'envoyé turc dont la mauvaise humeur avait paru si plaisante, connaissait bien l'Orient. Dans une relation qu'il fit de ses voyages devant le Roi et Monsieur, il parla gaiement des usages turcs, et provoqua le sourire de Louis XIV, mais de véritables éclats de rire de son frère. L'idée vint alors au roi de faire montrer par Molière sur le théâtre les habillements et les manières des Turcs. A Molière et au musicien Lulli s'associa Laurent d'Arvieux qui collabora à l'œuvre comme costumier ou dessinateur, ou plutôt comme amateur versé dans la connaissance des coutumes des Turcs.

Le succès du Bourgeois gentilhomme à la ville fut considérable. Les deux premières représentations rapportèrent 2657 livres, 10 sous. Les représentations qui suivirent, après un intervalle de huit jours pendant lequel fut jouée la tragédie de Corneille, Tite et Bérénice, furent fructueuses, du vendredi 5 décembre au mardi 23 : la plus forte recette s'éleva à 1634 livres, 10 sous, la moindre fut encore de 780 livres, 10 sous. En 1671, le Bourgeois gentilhomme eut vingt-huit représentations ; en 1672, huit.

Le Bourgeois gentilhomme est une comédie de mœurs et de caractère. Le roi n'attendait qu'une farce ; ce fut une bonne et belle comédie que le poète lui apporta. La bouffonnerie fut reléguée au second plan ; toutefois il serait difficile de la détacher du reste de l'œuvre : la fantaisie et l'exagération se mêlent à la vérité de la façon la plus naturelle, et la sotte vanité de M. Jourdain rend vraisemblable la cérémonie turque qui termine la pièce. Cette cérémonie est fort bien liée à l'action ; elle est le couronnement naturel de la folie de M. Jourdain.

Le Bourgeois gentilhomme, c'est le sujet de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Molière, qui observait avec une égale pénétration la bourgeoisie et la cour, fit rire ses augustes spectateurs par la peinture de ce bourgeois vaniteux, se travaillant comme la bête de La Fontaine à s'enfler jusqu'à la taille du gentilhomme, affichant ses grotesques prétentions, voulant sauter l'infranchissable fossé qui séparait alors la noblesse de la roture, assez fou enfin pour croire que le fils du grand Turc avait songé à devenir son gendre. Avec une véritable hardiesse, le poète montra à côté de ce vulgaire et sot bourgeois, honnête homme après tout, malgré sa vanité qui ne fait de mal qu'aux siens et à lui-même» l'homme de qualité, distingué de manières, maiâ escroc sans pudeur malgré sa noblesse. Parmi les courtisans , quelques-uns durent trouver le portrait trop ressemblant ou même trop chargé ; le plus grand nombre ne s'amusa que des tours joués au bourgeois, et n'attacha pas plus d'importance qu'il ne fallait à celui qui les préparait ou même lui fit crédit à cause de son esprit.

Voici en quelques mots l'analyse de cette comédie. M. Jourdain est un bourgeois entêté de noblesse. Il a fait fortune dans sa boutique de marchand de drap. Riche maintenant, il s'imagine que l'argent va lui donner ce qu'il n'a point de naissance : les manières

élégantes, et, ce qui ne s'acquiert qu'après un long apprentissage, l'éducation. Il appelle donc, pour le dégrossir, des maîtres de toutes sortes, philosophe, musicien, danseur, professeur d'escrime; il s'adresse aussi au tailleur le plus renommé pour l'habiller en homme de qualité. Toutes ces sangsues le sucent avec avidité. Quand il se croit un véritable gentilhomme, quand il se voit l'ami de ce comte Dorante, noble besoigneux et indélicat, quand il s'imagine que la coquette Dorimène l'aime pour la grâce de son esprit, tandis qu'elle ne fait visite qu'à sa table, accompagnant Dorante trop gueux pour la traiter magnifiquement de lui-même et assez habile pour faire payer par le bourgeois les soupers fins qu'il offre à sa maîtresse, quand il se figure enfin être suffisamment décrassé, M. Jourdain regarde dédaigneusement sa femme M""^ Jourdain, restée bourgeoise, et dont le gros bon sens lui fait pitié, sa servante Nicole, qui ne prend pas au sérieux sa métamorphose, Cléonte enfin dont il ne veut pas pour gendre, parce qu'il n'est point gentilhomme. Il faut maintenant à sa fille au moins un marquis. Heureusement Cléonte a un valet ingénieux qui imagine le tour le plus adroit. Il se déguise en Turc, vient flatter M. Jourdain, lui dire que le fils du grand Turc est très désireux d'entrer dant sa famille et lui demande pour son illustre maître la main de Lucile. Le fils du Grand Turc, c'est bien autre chose encore qu'un marquis de France! Jourdain donne dans le panneau. Le fils du Grand Turc est Cléonte. Grâce à la prodigieuse vanité du bonhomme, qui est fait mamamouchi, grâce à Dorante et à Dorimène, qui, n'en voulant qu'aux écus de Jourdain, nullement à sa famille, aident Cléonte et Covielle dans leur comédie, tout finit bien : Lucile épouse Cléonte, Nicole devient la femme de Covielle, et M. Jourdain se considère comme un grand pacha d'Orient, tandis que Madame Jourdain le regarde, hélas! comme un fou, dont la manie, du moins elle l'espère, restera inoffensive.

Dans cette comédie, ce qu'il y a de plus admirable, c'est la peinture des caractères, c'est le tableau des mœurs. Pour cela, Molière ne doit rien à personne. Peut-être dans quelques détails çà et là s'est-il souvenu d'Aristophane. On a relevé dans la scène où le bourgeois gentilhomme prend sa leçon avec le maître de philosophie quelques traits de ressemblance avec un passage des Nuées où le grossier Strepsiade veut se faire instruire par Socrate. Socrate lui demande ce qu'il veut apprendre : « Sera-ce, lui dit-il, la mesure, le rhythme ou les vers? »

Et Strepsiade de répondre : « La mesure; car l'autre jour un marchand de farine m'a trompé de plus de deux litres. » On peut aussi rapprocher la scène où M. Jourdain veut faire parade de sa science nouvelle devant sa femme et sa servante de celle où le même Strepsiade, à peine initié, communique à son fils sa récente érudition philosophique. M. Jourdain encore s'emporte contre M"' Jourdain, qui lui parle raison quand il a décidé de marier sa fille avec un marquis, à peu près avec la même sottise que Sancho Panza contre sa femme Thérèse. Thérèse répond à Sancho en lui déclarant, comme fait M™^ Jourdain, qu'on ne doit pas, par le mariage, s'élever au-dessus de sa condition : « Ce seroit gentil de marier notre Mari-Sancha à quelque méchant hobereau, à quelque comte à trente-six quartiers qui, à la première fantaisie, lui chanteroit pouille en l'appelant vilaine, fille de manant pioche-terre et de paysanne tourne-fuseau. » (1)

Les interprètes du ^owr^eoîs gentilhomme à la création furent : M. Jourdain, Molière ; Cléonte, La Grange ; Lucile, M"^ Molière, i/""" Jourdain, Hubert; Nicole, M"® Beauval; le Maître de philosophie, du Croisy. Il n'y a point de doute pour ceux que nous venons de nommer. M. Eudore Soulié, dans ses Recherches sur Molière, nous parle d'un inventaire de 1673 où est décrit le costume que portait Molière dans le rôle de M. Jourdain. Robinet cite La Grange dans le personnage de Cléonte. Après avoir dit que tous jouaient excellemment dans \e Bourgeois gentilhomme, il ajoute que

... La Grange, en lort galant homme, Fait le rôle qui lui sied mieux, Savoir celui d'un amoureux (2).

Quant à M"^ Molière, à qui avait été confié le personnage de Lucile, rappelez-vous le portrait charmant qu'en esquisse l'auteur, dans cette jolie scène de dépit amoureux où Cléonte demande à son valet Covielle de l'exciter contre sa maîtresse et atténue si délicieusement les critiques du domestique : « Elle a les yeux petits, » dit Covielle. — « Cela est vrai, reprend Cléonte, elle a les yeux petits, mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde,

(1) Don Quichotte, deuxième partie, ch. V.

(2) Gazette rimée du 20 décembre 1670.

les plus touchants qu'on puisse voir, » etc. (Voy. acte III, scène ix). Nous avons déjà dit que les personnages de mères ou de vieilles extravagantes, les duègnes, étaient remarquablement tenus par Hubert. Le Mercure galant d'avril 1685 cite Hubert comme le créateur de M""" Jourdain. C'est Grimarest qui nous apprend que du Croisy joua le Maître de philosophie : il n'y a pas de raison pour douter de sa parole. On sait comme aujourd'hui certains acteurs sont préoccupés pour leurs rôles de trouver ou de façonner des costumes pittoresques. Ce goût du réel existait déjà au temps de Molière. Molière, en effet, chargea Baron d'emprunter à son ami, le physicien Jacques Rohault, pour le Maître de philosophie de sa comédie l'un des chapeaux dont il se servait d'ordinaire. Baron fut assez imprudent pour dire l'emploi qu'on désirait faire du chapeau, et Rohault, trop susceptible peut-être, refusa de se prêter à la plaisanterie. Reste M"^ Beauval dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Molière lui avait distribué le rôle de Nicole. Le roi lui fit dire que cette comédienne, récemment entrée dans la troupe, ne lui plaisait point; pressé par le temps ou déterminé à désobéir pour une fois, sûr d'ailleurs de son pardon, l'interprète étant excellente, Molière laissa son rôle à M"' Beauval. Elle y remporta un très brillant succès. Le roi reconnaissant son erreur, félicita Molière de sa nouvelle recrue. « Je reçois votre actrice, » lui dit-il gracieusement.

Peut-être Mademoiselle de Brie créa-t-elle Dorimène? Nous ne voyons pas à quelle autre comédienne de la troupe de Molière en 1670 ce personnage eût pu être confié. Le bretteur de Brie aurait bien pu jouer le Maître d'armes. Il nous semble que ce rôle lui revenait de droit. Dans la cérémonie, Lulli lui-même fit le Mufti et remporta un succès étourdissant. Plus tard, la Thorillière fils y fut fort goûté.

En 1685, la distribution était la suivante : Lucile, M"® Guérin (M"° Molière mariée en secondes noces à l'acteur Guérin); Nicole, M"" Beauval ; Dorimène, M"* de Brie. La Grange, un peu plus marqué, prit à cette époque le rôle de Dorante et céda celui de Cléonte à Dauvilliers. Rosimont, l'héritier de Molière, parut sous les traits de M. Jourdain, et Hubert, comme en 1670, sous ceux de M"^ Jourdain. Les autres rôles de Covielle, du Maître de musique, de VÉlève de musique, du Maître à danser, du Maître tailleur et du Garçon tailleur étaient joués par du Croisy, qui avait aussi conservé celui du Maître de philosophie, Hubert, qui quittait

un moment la robe de la duègne pour dicter des mesures en Maître de musique, Guérin, qui faisait en même temps le Maître d'armes, par La Thorillière, le fils du comédien du même nom qui fut peutêtre le Dorante de la création, Brécourt et Beaiival.

Dauvilliers {Nicolas d'Orvay, sieur), appartenait à l'hôtel du; Marais en 1672. Il passa dans la troupe de Guénégaud en 1673, et, en 1680, lors de la réunion des trois troupes, à la date célèbre de la fondation de notre Comédie française, il fut chargé des seconds et troisièmes rôles tragiques, et des seconds amoureux dans la comédie. Il eut un défaut moral, la jalousie, un défaut physique, irréparable outrage pour un comédien, une rare laideur, qui furent la cause de sa fm malheureuse. Très jaloux de Baron, il faillit compromettre la vie de son rival. Laissons la parole à le Mazurier qui raconte le fait dans sa Galerie historique des acteurs du Théâtre françois, à l'article qui lui est consacré. « Dans la scène IX du IV" acte de Cléopâtre, tragédie de La Chapelle, qui fut donnée en 1681, £'ros (représenté par Dauvilliers) se frappe de son épée , et la présente ensuite à Antoine (ce rôle était joué par Baron). Il lui remit une épée qui avait une pointe, et Baron, qui la croyait aussi peu dangereuse que le sont ordinairement les armes de théâtre, pensa se renfoncer dans l'estomac. Heureusement pour Baron, et même pour Dauvilliers, elle glissa dans la main de l'acteur, et ne fit qu'eflleurer la peau. » Une telle action ne peut s'excuser que si elle est faite par un malheureux dont le cerveau est malade. Mais, ce qui contribua surtout à faire perdre à Dauvilliers la raison, c'est l'aversion qu'il inspirait à la Dauphine. Toutes les fois qu'il jouait à Versailles, la princesse, non qu'elle voulût faire comprendre son mécontentement au pauvre comédien, qu'elle n'avait qu'un mot à dire pour perdre, mais parce qu'elle n'avait point l'habitude de contraindra l'expression de ses sentiments, déclarait à ses voisins de loge que c'était insupportable de voir toujours ce Dauvilliers dont la laideur était si repoussante. Ce coup l'acheva : on fut obligé de le conduire à Charenton, où il mourut en 1690.

A la fin du dix-septième et tout au commencement du dixhuitième siècle, Paul Poisson fut un excellent M. Jourdain. Fils du célèbre Raymond Poisson, le Crispin idéal, qui resta à l'Hôtel de Bourgogne jusqu'en 1680 et ne joua jamais par conséquent dans les pièces de Molière, Paul Poisson, né en 1658, débuta à la Comédie

française en 1686, un an après la retraite de son père. Il rappela à la scène la manière et jusqu'au bredouillement de Raymond Poisson. Ce bredouillement, loin de paraître un défaut, semblait être une grâce, et le public n'aurait pu s'en passer. Poisson excella, avons-nous dit, dans le Bourgeois gentilhomme qu'il dut jouer, sur l'ordre du roi, cinq ans après sa retraite , à l'âge de soixante et onze ans. Dans le répertoire de Regnard, il créa le Crispin du Légataire universel et celui des Folies amoureuses, et le Marquis du Joueur. Le fils cadet de Paul Poisson, — l'aîné Phippe avait eu au théâtre une carrière honorable, mais sans grand relief — François- Arnould Poisson, né en 1696, se fit comédien contre le gré de sa famille. Après avoir joué en province les rôles de Raymond et de Paul Poisson, il vint à Paris et sollicita secrètement un ordre de début. Son père le sut; il alla trouver le duc d'Aumont, le suppliant d'empêcher un fils rebelle, auquel il ne trouvait ni esprit ni talent, de déshonorer sur la scène un nom que Raymond et Paul Poisson avaient illustré. Par égard pour lui, le duc d'Aumont refusa à François l'autorisation qu'il demandait. Le jeune homme ne se découragea point. Il pria son, père de l'écouter et de le juger dans le rôle qu'il lui imposerait lui-même. Le vieux comédien proposa Sosie. P>ançois se tira si bien de l'épreuve que Paul Poisson appuya très chaudement cette fois auprès du duc d'Aumont la demande de son fils, reconnaissant que le jeune acteur serait digne de son père et de son aïeul. François débuta donc dans ce rôle de Sosie où il avait mérité les suffrages d'un père sévère et y conquit dès le premier soir la faveur du public. Excellent Crispin lui aussi, il brilla dans Pourceaugnac^ dans Turcaret de Le Sage, dans Lafleur du Glorieux de Destouches, dans M. Jourdain. Il avait beaucoup de naturel, de vivacité et de feu. Il bredouillait — c'était on le sait, une habitude de famille et très bien accueillie du public — et n'avait qu'à paraître sur la scène, même sans dire un mot, pour exciter de longs éclats de rire, tant sa laideur, qui était loin d'être un défaut pour l'emploi qu'il tenait, était spirituelle, tant sa physionomie était comique!

Son successeur dans M. Jourdain fut le célèbre Préville. Ce ne fut point une existence banale que celle de Pierre Louis Dubus, dit Préville. Il naquit le 17 novembre 1721 , rue des Mauvais Garçons dans une maison située derrière la salle du Théâtre français. Il quitta avec ses frères un père très probe, mais d'une sévérité et

d'une tristesse odieuses. La faim ramena les fugitifs dès le lendemain de leur équipée au logis paternel ; Préville seul refusa de rentrer : il n'avait que douze ans. Il lui était impossible, disait-il, de vivre désormais avec un père dont l'âpreté était incompatible avec sa nature gaie et ouverte. Rencontrant rue d'Enfer des maçons qui sortaient, à l'heure du repas de midi, du couvent des Chartreux, dans l'intérieur duquel ils construisaient un petit bâtiment, il leur offrit ses services comme apprenti. Les braves gens acceptèrent ses propositions et commencèrent par l'emmener déjeûner avec eux. Il fut bientôt remarqué par le procureur du couvent, don Népomucène, qui le prit en amitié, chercha, sans y parvenir, à le réconcilier avec son père, ce dernier ne voulant plus recevoir le rebelle, et le rebelle ne tenant point à se soumettre, et le fit adopter par son frère M. de Vaumorin qui l'éleva avec le plus grand soin. A l'âge de 17 ans, sous la direction de M. de Vaumorin et de don Népomucène, il essaya de plusieurs carrières; il entra d'abord chez un Procureur auprès duquel il ne resta que trois mois, puis chez un notaire qui ne réussit pas mieux à lui inspirer du goût pour l'étude des lois. N'était la reconnaissance filiale qu'il avait vouée à M. de Vaumorin, il y a longtemps qu'il eût renoncé à un travail rebutant pour lui et qui consistait à copier des actes et à faire des procurations. M. de Vaumorin mourut; don Népomucène, de sa retraite, ne pouvait guère surveiller son protégé : Préville s'abandonna en toute liberté à son goût pour le théâtre. Ce goût s'était déjà manifesté du vivant de M. de Vaumorin devant qui il répétait, le lendemain des représentations auxquelles il avait assisté, les rôles joués par Poisson, avec tant de naturel et de feu que son père adoptif, effrayé, avait dû lui interdire le spectacle. Préville joua d'abord en province, à Dijon, à Rouen, à Strasbourg, à Lyon, et débuta à la Comédie le 20 septembre 1753 dans Crispin du Légataire universel. Les critiques, habitués à la physionomie et au jeu un peu gros de Poisson, furent d'abord surpris de la grâce, de l'aisance et de la tournure élégante du nouvel acteur. Mais ils furent bientôt charmés par lia vérité et la modération de son jeu, et ne résistèrent point au favorable courant de la multitude. Il fut surtout remarqué dans le Mercure galant de Boursault qui, grâce à la souplesse de talent que le jeune comédien pouvait déployer dans six rôles différents, attira la foule à la comédie, comme si c'eût été une pièce nouvelle. Ce fut après

une représentation brillante de cette comédie que Louis XV dit au maréchal de Richelieu, premier gentilhomme de la chambre en exercice : « Je reçois Préville au nombre de mes comédiens; allez le lui annoncer. » Préville ne se limita point dans remploi des valets; il eut l'ambition difficile à satisfaire de jouer tous les rôles, d'entrer dans tous les caractères, et il y réussit. Plus fin et aussi gai que Poisson, il fut un valet étourdissant de verve, et il se fit applaudir principalement dans les Crispin, dans Strabon du Démocrite, dans Sosie, dans Jodelet maître et valet, dans le Figaro du Barbier de Séville qu'il créa. Il se montra aussi d'une rare perfection dans les rôles dits à manteau, financiers ou tuteurs. Excellent M. Jourdain, il fut un parfait Sganarelle, soit dans le Médecin malgré lui, soit dans don Juan; il fut tour à tour Turcaret , le Médecin du Cercle, le baron Hartley, dans V Eugénie de Beaumarchais, Michau, dans la Partie de chasse de Collé, Brid'oison dans le Mariage de Figaro. Avec quel naturel et quelle sensibilité il créa aussi le rôle d'Antoine dans le Philosophe sans le savoir de Sedaine! Préville a même joué les amoureux; nous avons dit plus haut que sa physionomie était avenante. Il a créé le Marquis du Legs, de Marivaux; il y était timide, gauche et passionné et traduisait avec la plus naturelle exactitude les intentions de l'auteur. Préville, comme Garrick, sut se montrer excellent dans les rôles les plus différents de caractère. Dans Turcaret, c'était le financier de l'époque, pris sur nature, pesant, brusque, sot, maladroit; il était plein de feu, d'audace, d'originalité et d'aplomb dans Figaro; il était dans le père d'Eugénie noble et touchant.

Préville, comme homme privé, mérite tous les éloges : ami fidèle et dévoué, acteur passionné pour son art , ne voyant que l'art , et partant exempt de jalousie, il savait reconnaître le talent de ses camarades et encourager les débutants timides mais heureusement doués, Dazincourt au premier rang; il reprochait aussi sévèrement à d'autres la charge, le défaut le plus grave chez un comédien, qui doit sans cesse étudier la nature et se rappeler le précepte des anciens : Nequidnimis (I). Préville était désintéressé : il ne connaissait point

(1) n est resté de Préville un petit traité d'art théâtral intitulé Béflexions de Préville sur Vart du comédien, où l'excellent acteur indique la différence qui existe entre le tragédien et le comédien proprement dit, donne des conseils très utiles

le prix de l'argent. 11 obligeait sans compter tous ceux qui frappaient à sa porte, et Lekain l'engageait, mais sans succès, à se ménager une existence tranquille pour sa retraite. Ses libéralités, son goût pour les tableaux et sa manie de la bâtisse l'empêchèrent de faire ces économies honorables dont lui parlait Lekain. Parmi les libéralités de Préville, il en est une qu'il convient de citer, parce qu'elle fait le plus grand honneur à son caractère. Préville n'avait jamais oublié don Népomucène. Il avait eu l'occasion de le voir quand il était déjà un comédien célèbre et lui avait dit : « Peut-être vos principes vous feront-ils blâmer sévèrement le choix de l'état que j'ai embrassé par un penchant irrésistible : du moins, mon père, soyez certain que l'honneur et la probité ont été jusqu'à présent et seront toujours la règle de ma conduite. » En 1790 fut rendu le décret qui annulait les vœux des religieux de tous les ordres. Don Népomucène, comme ses frères, dut quitter le cloître; il avait alors quatre-vingt-huit ans. Préville ne perdit point de temps, chercha, trouva, loua une petite maison isolée à Belleville, la meubla modestement, et y fit mettre des livres de piété et de théologie. 11 alla trouver ensuite le bon chartreux qui l'avait aidé autrefois et lui lit accepter, à force de prières , cette retraite qu'il lui avait choisie. Trois ans après, don Népomucène rendait l'âme dans les bras de son protégé qui était devenu son bienfaiteur.

Préville fut nommé directeur de l'École de déclamation, avec des appointements annuels de 12,000 fr. (1774). Il fut aussi Membre de l'Institut dans la section des Beaux-arts. Il se retira du théâtre en 1786. Il y rentra sur les sollicitations de ses camarades dans les premières années de la révolution, à une époque peu favorable à la comédie ; il avait alors soixante et onze ans, mais les autres sociétaires mettaient dans son concours tout leur espoir de réveiller l'attention du public. La première fois qu'il se montra de nouveau fut dans la Partie de chasse. Michau fut accueilli avec enthousiasme par une salle comble. Il continua pendant quelque temps encore jusqu'en 1796, de contribuer à la gloire et hélas! au salut de la comédie qui

sur la manière d'interpréter les rôles d'Arnolphe, de Turcaret, de Crispin (Folies amoureuses) de Scapin, d'Harpagon, des deux frères les Menechmes, — on sait que l'un de ses frères , qui avait pris au théâtre le nom de Champville, jouait à ses "côtés l'un des Menechmes — de Dorine, et présente des observations très intéressantes sur le théâtre de Marivaux.

faisait à peine ses frais. Il quitta la brèche pour n'y point mourir. Il s'éteignit le 18 décembre 1800, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. Sa dernière pensée fut pour le théâtre français, qu'il avait tant aimé, et dont il est une des gloires les plus pures.

Le meilleur élève de Préville, Dugazon (1), fut un bon Jourdain, avec moins de perfection et de vérité dans le jeu. Il y était d'une verve exubérante, et s'y permettait des lazzis de mauvais goût. Mais quelle physionomie plaisante, d'une rapide et éloquente mobilité !

Il faut citer encore Thénard, Michot et, de nos jours, Thiron, Nous parlerons, dans notre histoire du Malade imaginaire, de cet excellent comédien qui est, nous le craignons , à la veille de se retirer du théâtre. Dans l'ordre chronologique, il faut rappeler les amusantes interprètes du rôle de Nicole : M"' Bellecour, après la Beauval, Emilie Contât, qu'il ne faut pas confondre avec Louise Contât, la créatrice de la Suzanne du Mariage de Figaro et W" Samary (2).

M"^ Bellecourt était une actrice gaie. C'était plutôt la soubrette de Molière que celle de Marivaux. Elle jouait avec un rare talent Marinetée, Dorine, Nicole, Martine et la Zerbinette des Fourberies de Scapin où son rire si franc, si naturel , sa gaieté folle et entraînante mettaient toute la salle en joie. Elle aimait tant le naturel et la vérité que dans ses costumes de villageoise elle se gard.ait bien de paraître chargée d'atours et richement vêtue.

Après du Croisy, Grandmesnil fut un maître de philosophie d'un pédantisme achevé. Enfin M"^ Mars représenta avec une grâce exquise le rôle de Lucile.

Aux quinze représentations qui ont été données de cette comédie avec un succès très vif au Théâtre français en 1880, pendant le jubilé du deuxième centenaire de la fondation de la maison de Molière, outre M. Thiron et M""^ Samary, déjà nommés, les autres interprètes furent MM. Got, le Maître de philosophie; Delaunay (3) Cléonte ; hdxoche Dorante ; Coc[\ie\m cadet, Covielle; Prudhon, le

(1) Voy. sur Dugazon notre Corneille, Histoire du Menteur au théâtre, p. 387.

(2) Voy. sur M™« Samary notre Histoire du Malade imaginaire au théâtre.

(3) Nous parlerons de M. Got dans notre Histoire des Femmes savantes au théâtre; Voy. sur M. Delaunay notre Histoire du Menteur au théâtre {Corneille choisi).

Maître de musique; Truffier, le Maître à danser; Mesdames Reichemberg, Lucile; Jouassain, i/""" Jourdain; Broisat, Dorimène. On applaudit beaucoup MM. Thiron, Got, Delaunay et Truffier, Mademoiselle Reichemberg et M"^ Jouassain (I).

(1) Nous parlerons de M'^» Reichemberg dans notre Histoire du Malade imaginaire et de M'"^ Jouassain dans notre Histoire des Femmes savantes.

COMÉDIE

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