‹ MoliereChapitre 124 sur 253 · MADAME JOURDAIN, M. JOURDAIN, NICOLE, DEUX LAQUAIS · texte numérisé non relu

MADAME JOURDAIN, M. JOURDAIN, NICOLE, DEUX LAQUAIS

MADAME JOURDAIN

Ah, ah! voici une nouvelle histoire. Qu'est-ce que c'est donc, mon mari, que cet équipage-là? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte? et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous !

M. JOURDAIN

Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.

MADAME JOURDAIN

Vraiment, on n'a pas attendu jusqu'à cette heure; et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.

M. JOURDAIN

Qui est donc ce monde-là, s'il vous plaît?

MADAME JOURDAIN

Tout ce monde-là est un monde qui a raison et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison. On diroit qu'il est céans carême-prenant tous les jours, et dès le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violonsetde chanteurs dont tout le voisinage se trouve incommodé.

NICOLE

Madame parle bien. Je ne saurois plus voir mon ménage propre avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville pour l'apporter ici; et la pauvre Françoise est presque sur les dents à frotter les planchers que vos biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.

M. JOURDAIN

Ouais ! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne.

MADAME JOURDAIN

Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrois bien savoir ce que vous pensez faire d'un maître à danser à l'âge que vous avez.

NICOLE

Et d'un grand maître tireur d'armes qui vient, avec ses bat tements de pied, ébranler toute la maison et nous déraciner tous les carriaux de notre salle.

M. JOURDAIN

Taisez-vous, ma servante et ma femme.

MADAME JOURDAIN

Est-ce que vous voulez apprendre à danser, pour quand vous n'aurez plus de jambes?

NICOLE

Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un?

M. JOURDAIN

Taisez-vous, vous dis-je, vous êtes des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.

MADAME JOURDAIN

Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d'être pourvue.

M. JOURDAIN

Je songerai à marier ma fille, quand il se présentera un parti pour elle! mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.

NICOLE

J'ai encore ouï dire, Madame, qu'il a pris aujourd'hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie.

M. JOURDAIN

Fort bien. Je veux avoir de l'esprit et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens.

MADAME JOURDAIN

N'irez-vous point l'un de ces jours au collège vous faire donner le fouet, à votre âge?

M. JOURDAIN

Pourquoi non? Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collège !

NICOLE

Oui, ma foi, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite.

M. JOURDAIN

Sans doute.

Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison.

M. JOURDAIN

Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple {A madame Jourdain), savez-vous, vous, ce que c'est que vous dites à cette heure?

MADAME JOURDAIN

Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d'autre sorte.

M. JOURDAIN

Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici?

MADAME JOURDAIN

Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l'est guère.

M. JOURDAIN

Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je vous demande ce que je parle avec vous, ce que je dis à cette heure, qu'est-ce que c'est?

MADAME JOURDAIN

Des chansons.

M. JOURDAIN

Hé non! ce n'est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure?

MADAME JOURDAIN

Eh bien?

Comment est-ce que cela s'appelle?

MADAME JOURDAIN

Cela s'appelle comme on veut l'appeler.

M. JOURDAIN

C'est de la prose, ignorante.

MADAME JOURDAIN

De la prose.

M. JOURDAIN

Oui, de la prose. Tout ce qui est prose n'est point vers, et tout ce qui n'est point vers est prose. Hé, voilà ce que c'est que d'étudier! (A Nicole.) Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U?

NICOLE

Comment?

M. JOURDAIN

Oui, qu'est-ce que tu fais quand tu dis U?

NICOLE

Quoi?

M. JOURDAIN

Dis un peu U, pour voir.

Eh bien, U.

M. JOURDAIN

Qu'est-ce que tu fais ?

NICOLE

Je dis U.

M. JOURDAIN

Oui; mais, quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais?

NICOLE

Je fais ce que vous me dites.

M. JOURDAIN

Oh! l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes! Tu allonges les lèvres en dehors et approches la mâchoire d'en haut de celle d'en bas. U, vois-tu? je fais la moue, U.

NICOLE

Oui, cela est biau !

MADAME JOURDAIN

Voilà qui est admirable.

M. JOURDAIN-

C'est bien autre chose, si vous aviez vu 0, et DA, DA, et FA, FA.

MADAME JOURDAIN

Qu'est-ce que c'est donc que tout ce galimatias-là?

De quoi est-ce que tout cela guérit?

M. JOURDAIN

J'enrage quand je vois des femmes ignorantes.

MADAME JOURDAIN

Allez. Vous devriez envoyer promener tous ces gens-là avec leurs fariboles.

NICOLE

Et surtout ce grand escogriffe de maître d'armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.

M. JOURDAIN

Ouais! ce maître d'armes vous tient fort au cœur! Je te

veux faire voir ton impertinence tout à l'heure. (// fait apporter les fleurets et en donne un à Nicole.) Tiens ; raison démonstrative : la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu'à faire cela; et, quand on pousse en tierce, on n'a qu'à faire cela. Voilà le moyen de n'être jamais tué; et cela n'est-il pas beau d'être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu'un? Là, pousse-moi un peu, pour voir.

NICOLE

Eh bien, quoi? (Nicole lui pousse plusieurs coups.)

M. JOURDAIN

Tout beau! Holà! Oh! doucement. Diantre soit la coquine!

NICOLE

Vous me dites de pousser.

Oui ; mais tu me pousses en tierce avant de me pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare.

MADAME JOURDAIN

Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies; et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.

M. JOURDAIN

Lorsque je hante la noblesse, je fais paroître mon jugement; et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.

MADAME JOURDAIN

Çamon, vraiment il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles! et vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte, dont vous vous êtes embéguiné.

M. JOURDAIN

Paix! Songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on considère à la cour, et qui parle au roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose qui m'est tout à fait honorable, que l'on voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son

cher ami et me traite comme si j'étois son égal? ^11 a pour moi des bontés qu'on ne devineroit jamais; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-même confus.

MADAME JOURDAIN

Oui, il a des bontés pour vous et vous fait des caresses; mais il vous emprunte votre argent.

Eh bien ! ne m'est-ce pas de l'honneur de prêter de l'argent à un homme de cette condition-là; et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami?

MADAME JOURDAIN

Et ce seigneur, que fait-il pour vous?

M. JOURDAIN

Des choses dont on seroit étonné, si on les savoit.

MADAME JOURDAIN

Et quoi?

M. JOURDAIN

Baste! je ne puis pas m'expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l'argent il me le rendra bien, et avant qu'il soit peu.

MADAME JOURDAIN

Oui, attendez-vous à cela.

M. JOURDAIN

Assurément. Ne me l'a-t-il pas dit?

MADAME JOURDAIN

Oui, oui; il ne manquera pas d'y faillir.

M. JOURDAIN

Il m'a juré sa foi de gentilhomme.

MADAME JOURDAIN

Chansons!

M. JOURDAIN

Ouais! vous êtes bien obstinée, ma femme. Je vous dis qu'il me tiendra sa parole, j'en suis sûr.

Et moi je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjôler.

M. JOURDAIN

Taisez-vous; le voici.

MADAME JOURDAIN

Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut-être encore vous faire quelque emprunt, et il me semble que j'ai dîné quand je le vois.

M. JOURDAIN

Taisez-vous, vous dis-je.

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