SCÈNE PREMIÈRE
DORIMÈNE, M. JOURDAIN, DORANTE, UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS, LAQUAIS.
DORIMÈNE
Comment! Dorante, voilà un repas tout à fait magnifique!
Vous vous moquez, Madame; et je voudrois qu'il fût plus digne de vous être offert.
(Doriinène, M. Jourdain, Dorante et les Musiciens se mettent à table.)
DORANTE
Monsieur Jourdain a raison. Madame, de parler de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonné, et que je n'ai pas, sur cette matière, les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût. Si Damis s'en étoit mêlé, tout seroit dans les règles; il y auroit partout de l'élégance et de l'érudition, et il ne manqueroit pas de vous exagérer lui-même toutes les pièces du repas qu'il vous donneroit, et de vous faire tomber d'accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux; de vous parler d'un pain de rive à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent; d'un vin à sève veloutée, armé d'un
vert qui n'est point trop commandant, d'un carré de mouton gourmande de persil; d'une longe de veau de rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui, sous les dents, est une vraie pâte d'amande; de perdrix relevées d'un fumet surprenant; et, pour son opéra, d'une soupe à bouillon perlé, soutenue d'un jeune gros dindon, cantonnée de pigeonneaux et couronnée d'oignons blancs mariés avec la chicorée. Mais, pour moi, je vous avoue mon ignorance; et, comme M. Jourdain a fort bien dit, je voudrois que le repas fût plus digne de vous être offert.
DORIMÈNE
Je ne réponds à ce compliment qu'en mangeant comme je fais.
Ah, que voilà de belles mains!
DORIMÈNE
Les mains sont médiocres. Monsieur Jourdain; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.
M. JOURDAIN
Moi, Madame? Dieu me garde d'en vouloir parler! Ce ne seroit pas agir en galant homme ; et le diamant est fort peu de chose.
DORIMÈNE
Vous êtes bien dégoûté.
M. JOURDAIN
Vous avez trop de bonté...
DORANTE, après avoir fait signe à M? Jourdain.
Allons, qu'on donne du vin à Monsieur Jourdain, et à ces messieurs qui nous feront la grâce de chanter un air à boire.
DORIMÈNE
C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère que d'y mêler la musique; et je me vois ici admirablement régalée.
M. JOURDAIN
Madame, ce n'est pas...
DORANTE
Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces messieurs; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.
LES MUSICIENS ET LA MUSICIENNE prennent des verres , chantent deux chansons à boire et sont soutenus de toute la symphonie.
Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour. Ah! qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes. Vous et le vin, vous vous prêtez des armes, Et je sens pour tous deux redoubler mon amour ; Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle. Une ardeur éternelle.
Qu'en mouillant votre bouche il en reçoit d'attraits Et que l'on voit par lui votre bouche embellie !
Ah ! l'un et l'autre ils me donnent envie. Et de vous et de lui je m'enivre à longs traits ; Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, Une ardeur éternelle.