‹ MoliereChapitre 143 sur 253 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

M. JOURDAIN, 00 VIELLE déguisé, LAQUAIS.

COVIELLE

Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous.

M. JOURDAIN

Non, Monsieur.

COVIELLE, étendant la main à un pied de terre.

Je VOUS ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela.

M. JOURDAIN

Moi?

COVIELLE

Oui. Vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenoient dans leurs bras pour vous baiser.

M. JOURDAIN

Pour me baiser?

COVIELLE

Oui, j'étais grand ami de feu monsieur votre père.

M. JOURDAIN

De feu monsieur mon père?

CO VIELLE

Oui. C'étoit un fort honnête gentilhomme.

Comment dites-vous?

CO VIELLE

Je dis que c'étoit un fort honnête gentilhomme.

M. JOURDAIN

Mon père.

COVIELLE

Oui.

M. JOURDAIN

Vous l'avez fort connu?

COVIELLE

Assurément.

M. JOURDAIN

Et vous l'avez connu pour gentilhomme?

COVIELLE

Sans doute.

M. JOURDAIN

Je ne sais donc pas comment le monde est fait.

COVIELLE

Comment?

M. JOURDAIN

Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.

Lui, marchand? C'est pure médisance; il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il étoit fort obligeant, fort officieux, et, comme il se connoissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui et en donnoit à ses amis pour de l'argent.

M. JOURDAIN

Je suis ravi de vous connoître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père étoit gentilhomme.

COVIELLE

Je le soutiendrai devant tout le monde.

M. JOURDAIN

Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène?

COVIELLE

Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyagé par tout le monde.

M. JOURDAIN

Par tout le monde ?

COVIELLE

Oui.

M. JOURDAIN

Je pense qu'il y a bien loin en ce pays-là.

COVIELLE

Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours; et, par l'intérêt que je prends atout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

M. JOURDAIN

Quelle?

COVIELLE

Vous savez que le fils du Grand Turc est ici?

M. JOURDAIN

Moi? non.

COVIELLE

Comment! il a un train tout à fait magnifique, tout le monde le va voir; et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.

M. JOURDAIN

Par ma foi, je ne savois pas cela.

COVIELLE

Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille.

M. JOURDAIN

Le fils du Grand Turc?

COVIELLE

Oui, il veut être votre gendre.

M. JOURDAIN

Mon gendre, le fils du Grand Turc!

Le fils du Grand Turc, votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi; et, après quelques autres discours, il me dit : « Acciam croc soler onch alla moustaph gidelum amanahem varahini oiissere carbulath? » c'est-à-dire : N'as-tu point vu une jeune belle personne qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien?

M. JOURDAIN

Le fils du Grand Turc dit cela de moi?

COVIELLE

Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement, et que j'avois vu votre fille : « Ah! me dit-il, marahaba sahem! » c'est-à-dire : « Ah! que je suis amoureux d'elle! »

M. JOURDAIN

Marahaba sahem veut dire : Ah! que je suis amoureux d'elle?

COVIELLE

Oui.

M. JOURDAIN

Par ma foi, vous faites bien de me le dire; car, pour moi, je n'aurois j'amais cru que rtiarababa sahem eût voulu dire: Ah! que je suis amoureux d'elle! Voilà une langue admirable que ce turc !

COVIELLE

Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?

M. JOURDAIN

Cacaracamouchen? Non.

C'est-à-dire, Ma chère âme. !

M. JOURDAIN

Cacaracamoucheîi veut dire : Ma chère âme?

COVIELLE

Oui.

M. JOURDAIN

Voilà qui est merveilleux! Cacaracamouchen, ma chère âme! Diroit-on jamais cela? voilà, qui me confond.

COVIELLE

Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage; et, pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire 7namamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays.

M. JOURDAIN

Mama7nouchi ?

COVIELLE

Oui, mamamouchi , c'est-à-dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.

M. JOURDAIN

Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui en faire mes remerciements.

Comment! le voilà qui va venir ici.

M. JOURDAIN

Il va venir ici?

COVIELLE

Oui; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité.

M. JOURDAIN

Voilà qui est bien prompt.

COVIELLE

Son amour ne peut souffrir aucun retardement.

M. JOURDAIN

Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est que ma fille est une opiniâtre qui s'est allé mettre dans la tête un certain Cléonte; et elle jure de n'épouser personne que celui-là.

COVIELLE

Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse : c'est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l'a montré; et l'amour qu'elle a pour l'un pourra passer aisément à l'autre, et... Je l'entends venir; le voilà.

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