‹ MoliereChapitre 155 sur 253 · SCÈNE YII · texte numérisé non relu

SCÈNE YII

MADAME JOURDAIN, CLÉONTE, M. JOURDAIN, LUCILE, DORANTE, DORIMÈNE, COVIELLE.

MADAME JOURDAIN

Comment donc? qu'est-ce donc que ceci? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant.

Voulez-vous vous taire, impertinente? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n'y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.

MADAME JOURDAIN

C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein? et que voulezvous faire avec cet assemblage?

M. JOURDAIN

Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN

Avec le fils du Grand Turc?

iM. JOURDAIN.

Oui. {Montrant Covietle.) Faites-lui faire vos compliments par le truchement que voilà.

MADAME JOURDAIN

Je n'ai que faire du truchement, et je lui dirai bien moimême, à son nez, qu'il n'aura point ma fille.

M. JOURDAIN

Voulez-vous vous taire, encore une fois?

DORANTE

Comment! Madame Jourdain, vous vous opposez à un honneur comme celui-là? Vous refusez Son Altesse turque pour gendre?

Mon Dieu, Monsieur, mêlez-vous de vos affaires.

DORIMÈNE

C'est une grande gloire, qui n'est pas à rejeter.

MADAME JOURDAIN

Madame, je vous prie aussi de ne point vous embarrasser de ce qui ne vous touche pas.

DORANTE

C'est l'amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages.

MADAME JOURDAIN

Je me passerai bien de votre amitié.

DORANTE

Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père.

MADAME JOURDAIN

Ma fille consent à épouser un Turc?

DORANTE

Sans doute.

MADAME JOURDAIN

Elle peut oublier Cléonte?

DOR.\NTE.

Que ne fait-on pas pour être grande dame?

Je rétmnglerois de mes mains, si elle avoit fait un coup comme celui-là.

M. JOURDAIN

Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce mariage-là se fera.

MADAME JOURDAIN

Je VOUS dis, moi, qu'il ne se fera point.

M. JOURDAIN

Ah ! que de bruit !

LUCILE

Ma mère!

MADAME JOURDAIN

Allez, vous êtes une coquine.

M. JOURDAIN, à M™"^ Jourdain.

Quoi! VOUS la querellez de ce qu'elle m'obéit?

MADAME JOURDAIN

Oui ; elle est à moi aussi bien qu'à vous.

COVIELLE, à M«« Jourdain.

Madame !

MADAME JOURDAIN

Que me voulez-vous conter, vous?

Un mot.

MADAME JOURDAIN

Je n'ai que faire de votre mot.

COVIELLE, à M. Jourdain.

Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.

MADAME JOURDAIN

Je n'y consentirai point.

COVIELLE

Écoutez-moi seulement.

MADAME JOURDAIN

Non.

M. JOURDAIN, à M""" Jourdain.

Écoutez-le.

MADAME JOURDAIN

Non ; je ne veux pas écouter.

M. JOURDAIN

Il vous dira...

MADAME JOURDAIN

Je ne veux point qu'il me dise rien.

M. JOURDAIN

Voilà une grande obstination de femme ! Cela vous feroit-il mal de l'entendre?

COVIELLE

Ne faites que m'écouter; vous ferez après ce qu'il vous plaira.

MADAME JOURDAIN

Eh bien , quoi?

COVIELLE, bas à M™« Jourdain.

Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc?

MADAME JOURDAIN, bas à Covielle.

Ah, ah!

COVIELLE, bas à M»« Jourdain.

Et moi, Covielle, qui suis le truchement?

MADAME JOURDAIN, bas à Covielle.

Ah! comme cela, je me rends.

COVIELLE, bas à M-"* Jourdain.

Ne faites pas semblant de rien.

MADAME JOURDAIN, haut.

Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage.

M. JOURDAIN

Ah ! voilà tout le monde raisonnable. (A M^^ Jourdain.) Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savois bien qu'il vous expliqueroit ce que c'est que le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN

Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire.

DORANTE

C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, Madame et moi.

MADAME JOURDAIN

Je consens aussi à cela.

M. JOURDAIN, bas à Dorante.

C'est pour lui faire accroire.

DORANTE, bas à M. Jourdain.

Il faut bien l'amuser avec cette feinte.

M. JOURDAIN, bas.

Bon, bon. (Haut.) Qu'on aille quérir le notaire.

DORANTE

Tandis qu'il viendra et qu'il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à Son Altesse turque.

M. JOURDAIN

C'est fort bien avisé. Allons prendre nos places.

MADAME JOURDAIN

Et Nicole?

Je la donne au truchement; et ma femme, à qui la voudra.

COVIELLE

Monsieur, je vous remercie. [A part.) Si l'on en peut voir un plus fou, j'irai le dire à Rome.

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