‹ MoliereChapitre 171 sur 253 · ARISTE, CHRYSALE · texte numérisé non relu

ARISTE, CHRYSALE

ARISTE

Hé bien! la femme sort, mon frère, et je vois bien Que vous venez d'avoir ensemble un entretien.

CHRYSALE

Oui.

ARISTE

Quel est le succès? Aurons-nous Henriette? A-t-elle consenti? l'affaire est-elle faite?

CHRYSALE

Pas tout à fait encor.

ARISTE

Refuse-t-elle? ^'

CHRYSALE

Non.

ARISTE

Est-ce qu'elle balance?

CHRYSALE

En aucune façon.

ARISTE

Quoi donc?

CIIRYSALE.

C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme.

ARISTE

Un autre homme pour gendre!

CIIRYSALE.

Un autre.

ARISTE

. Qui se nomme?

CHRYSALE

Tvlon sieur Trissotin.

ARISTE

Quoi! ce monsieur Trissotin!...

CIIRYSALE.

Oui, qui parle toujours de vers et de latin.

ARISTE

Vous l'avez accepté?

CIIRYSALE.

Moi, point : à Dieu ne plaise!

ARISTE

Qu'avez-vous répondu?

CIIRYSALE.

Rien ; et je suis bien aise De n'avoir point parlé, pour ne m'engager pas.

La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas. Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre?

CHRYSALE

Non; car, comme j'ai vu qu'on parloit d'autre gendre, J'ai cru qu'il étoit mieux de ne m'avancer point.

ARISTE

Certes, votre prudence est rare au dernier point. N'avez-vous point de honte, avec votre mollesse? Et se peut-il qu'un homme ait assez de foiblesse Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu. Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu?

CHRYSALE

Mon Dieu! vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. J'aime fort le repos, la paix et la douceur, Et ma femme est terrible avecque son humeur. Du nom de philosophe elle fait grand mystère : Mais elle n'en est pas pour cela moins colère : Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien. Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête, On en a pour huit jours d'effroyable tempête. Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton ; Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon; Et cependant, avec toute sa diablerie, Il faut que je l'appelle et mon cœur et ma mie.

ARISTE

Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous,

Est, par vos lâchetés, souveraine sur vous.

Son pouvoir n'est fondé que sur votre foiblesse;

C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse;

Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,

Et vous faites mener en bête par le nez.

Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,

Vous résoudre une fois à vouloir être un homme,

A faire condescendre une femme à vos vœux.

Et prendre assez de cœur pour dire un Je le veux!

Vous laisserez, sans honte, immoler votre fille

Aux folles visions qui tiennent la famille.

Et de tout votre bien revêtir un nigaud,

Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut;

Un pédant qu'à tout coup votre femme apostrophe

Du nom de bel esprit et de grand philosophe.

D'homme qu'en vers galans jamais on n'égala.

Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela!

Allez, encore un coup, c'est une moquerie.

Et votre lâcheté mérite qu'on en rie.

CHRYSALE

Oui, VOUS avez raison, et je vois que j'ai tort. Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort, Mon frère.

C'est bien dit.

CHRYSALE

C'est une chose infâme Que d'être si soumis au pouvoir d'une temme.

ARISTE

Fort bien.

CHRYSALE

De ma douceur elle a trop profité.

ARISTE

11 est vrai.

CHRYSALE

Trop joui de ma facilité.

ARISTE

Sans doute.

CHRYSALE

Et je lui veux faire aujourd'hui connoître. Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître. Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.

ARISTE

Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

CHRYSALE

Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure; Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l'heure.

J'y cours tout de ce pas.

CHRYSALE

C'est souffrir trop longtemps, Et je m'en vais être homme à la barbe des gens.

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