‹ MoliereChapitre 176 sur 253 · ARMANDE ET BÉLISE · texte numérisé non relu

ARMANDE ET BÉLISE

Ah! .

TRISSOTIN

Quoi ! sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang,

PHILAMINTE, ARMANDE ET BÉLISE

Ah!

TRISSOTIN

Et nuit et jour vous fait outrage! -, Si vous la conduisez aux bains, \ Sans la marchander davantage, / Noyez-la de vos propres mains. /

PHILAMINTE

On n'en peut plus.

BÉLISE

On pâme.

ARMANDE

On se meurt de plaisir.

PHILAMINTE

De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

Si vous la conduisez aux bains,

BÉLISE

Sans la marchander davantage,

PHILAMINTE

Noyez-la de vos propres mains.

De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.

ARMANDE

Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

BÉLISE

Partout on s'y promène avec ravissement.

PHILAMINTE

On n'y sauroit marcher que sur de belles choses.

ARMANDE

Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

TRISSOTIN

Le sonnet donc vous semble....

PHILAMINTE

Admirable, nouveau; Et personne jamais n'a rien fait de si beau.

BÉLISE, à Henriette.

Quoi ! sans émotion pendant cette lecture ! Vous faites là, ma nièce, une étrange figure!

Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,

Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.

TRISSOTIN

Peut-être que mes vers importunent madame.

HENRIETTE

Point. Je n'écoute pas.

PHILAMINTE

Ah! voyons l'épigramme.

TRISSOTIN

Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de

ses amies.

PHILAMINTE

Ses titres ont toujours quelque chose de rare.

ARMANDE

A cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.

TRISSOTIN

L'amour si chèrement m'a vendu son lien,

PHILAMINTE, ARMANDE ET BELISE

Ah!

TRISSOTIN

Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien ;

Et, quand tu vois ce beau carrosse,

Où tant d'or se relève en bosse,

Qu'il étonne tout le pays.

Et fait pompeusement triompher ma Laïs...

Ah! ma Laïs! voilà de rérudition. —

L'enveloppe est jolie, et vaut un million.

TRISSOTIN

Et quand tu vois ce beau carrosse, Où tant d'or se relève en bosse, Qu'il étonne tout le pays, Et fait pompeusement triompher ma Lais, Ne dis plus qu'il est amarante, Dis plutôt qu'il est de ma rente.

ARMANDE

Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout.

PHILAMINTE

On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.

BÉLISE

Ne dis plus qu'il est amarante.

Dis plutôt qu'il est de ma rente.

Voilà qui se décline, ma rente^ de ma rente, à ma rente.

PHILAMINTE

Je ne sais, du moment que je vous ai connu. Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; Mais j'admire partout vos vers et votre prose.

TRISSOTIN, à Philaminte.

Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose. A notre tour aussi nous pourrions admirer.

Je n'ai rien fait en vers; mais j'ai lieu d'espérer Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie, Huit chapitres du plan de notre académie. Platon s'est au projet simplement arrêté

Quand de sa république il a fait le traité;

Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée

Que j'ai sur le papier en prose accommodée.

Car enfin, je me sens un étrange dépit

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit;

Et Je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,

De cette indigne classe où nous rangent les hommes,

De borner nos talens à des futilités,

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.

ARMANDE

C'est faire à notre sexe une trop grande offense De n'étendre l'effort de notre intelligence Qu'à juger d'une jupe, ou de l'air d'un manteau, Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.

BÉLISE

Il faut se relever de ce honteux partage.

Et mettre hautement notre esprit hors de page.

TRISSOTIN

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux; Et, si je rends hommage aux brillans de leurs yeux, De leur esprit aussi j'honore les lumières.

PIIILAMINTE.

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières; Mais nous voulons montrer à de certains esprits Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris, Que de science aussi les femmes sont meublées; Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées. Conduites en cela par des ordres meilleurs; Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs, Mêler le beau langage et les hautes sciences. Découvrir la nature en mille expériences ; Et, sur les questions qu'on pourra proposer, Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser.

TRISSOTIN

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme.

PIIiLAMINTE.

Pour les abstractions, j'aime le platonisme.

ARMANDE

Epicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

BÉLISE

Je m'accommode assez, pour moi, des petits corps ; Mais le vide à souffrir me semble difficile. Et je goûte bien mieux la matière subtile.

TRISSOTIN

Descartes, pour l'aimant, donne fort dans mon sens.

ARMANDE

J'aime ses tourbillons.

PIIILAMINTE.

Moi, ses mondes tombans.

ARMANDE

Il me tarde de voir notre assemblée ouverte, Et de nous signaler par quelque découverte.

TRISSOTIN

On en attend beaucoup de vos vives clartés ; Et pour vous la nature a peu d'obscurités.

PHILAMINTE

Pour moi, sans me Çatter, j'en ai déjà fait une; Et j'ai vu clairement des tiommes dans la lune.

BÉLISE

Je n'ai point encor vu d'hommes, comice je crois, Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois.

ARMANDE

Nous approfondirons, ainsi que la physique. Grammaire, histoire, vers, morale et politique.

PHILAMINTE

La morale a des traits dont mon cœur est épris, Et-c'étoit autrefois l'amour des grands esprits; Mais aux stoïciens je donne l'avantage, Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

ARMANDE

Pour la langue, on verra dans peu nos règlemens, Et nous y prétendons faire des remuemens. Par une antipathie, ou juste, ou naturelle. Nous avons pris chacune une haine mortelle Pour un nombre de mots,*soit ou verbes, ou noms, Que mutuellement nous nous abandonnons : Contre eux nous préparons de mortelles sentences, Et nous devons ouvrir nos doctes conférences Par les proscriptions de tous ces mots divers. Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

PHILAMINTE

Mais le plus beau projet de notre académie.

Une entreprise noble, et dont je suis ravie, ^^

Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté

Chez tous les beaux esprits de la postérité.

C'est le retranchement de ces syllabes sales,

Qui, dans les plus beaux mots, produisent des scandales,

Ces jouets éternels des sots de tous les temps;

Ces fades lieux communs de nos méchans plaisans;

Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes.

Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.

TRISSOTIN

Voilà certainement d'admirables projets!

BÉLISE

Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.

TRISSOTIN

Ils ne sauroient manquer d'être tous beaux et sages.

ARMANDE

Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages; Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis : Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire. Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.

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