‹ MoliereChapitre 185 sur 253 · TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, CLITANDRE · texte numérisé non relu

TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, CLITANDRE

TRISSOTIN, à Philaminte.

Je viens vous annoncer une grande nouvelle. Nous l'avons en dormant, Madame, écha^Dpé belle. Un monde près de nous a passé tout du long. Est chu tout au travers de notre tourbillon. Et, s'il eût en chemin rencontré notre terre, Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

PHILAMINTE

Remettons ce discours pour une autre saison. Monsieur n'y trouveroit ni rime ni raison ; Il fait profession de chérir l'ignorance. Et de haïr, surtout, l'esprit et la science.

CLITANDRE

Cette vérité veut quelque adoucissement.

Je m'explique, Madame ; et je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes; Maisj'aimerois mieux être au rang des ignorans. Que de me voir savant comme certaines gens.

Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, Que la science soit pour gâter quelque chose.

CLITANDRE

Et c'est mon sentiment qu'en faits comme en propos, La science est sujette à faire de grands sots.

TRISSOTIN

Le paradoxe est fort.

CLITANDRE

Sans être fort habile, La preuve m'en seroit, je pense, assez facile. Si les raisons manquoient, je suis sûr qu'en tout cas Les exemples fameux ne me manqueroient pas.

TRISSOTIN

Vous en pourriez citer qui ne concluroient guère.

CLITANDRE

Je n'irois pas bien loin pour trouver mon affaire.

TRISSOTIN

Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.

CLITANDRE

Moi, je les vois si bien qu'ils me crèvent les yeux.

TRISSOTIN

J'ai cru jusques ici que c'étoit l'ignorance

Qui faisoitles grands sots, et non pas la science.

CLITANDRE

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

TRISSOTIN

Le sentiment commun est contre vos maximes, Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.

CLITANDRE

Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L'alliance est plus forte entre pédant et sot.

TRISSOTIN

La sottise, dans l'un, se fait voir toute pure.

CLITANDRE

Et l'étude, dans l'autre, ajoute à la nature.

TRISSOTIN

Le savoir garde en soi son mérite éminent.

CLITANDRE

Le savoir, dans un fat, devient impertinent. , .

TRISSOTIN

Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes, Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

CLITANDRE

Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands. C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savans.

TRISSOTIN

Ces certains savans-là peuvent, à les connoître. Valoir certaines gens que nous voyons paroître.

Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savans; Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens.

PHILAMINTE, à Clitandre.

Il me semble. Monsieur...

CLITANDRE

Hé! Madame, de grâce; Monsieur est assez fort, sans qu'à son aide on passe; Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant; Et, si je me défends, ce n'est qu'en reculant.

ARMANDE

Mais l'offensante aigreur de chaque repartie.

Dont VOUS...

CLITANDRE

Autre second? Je quitte la partie. »

PHILAMINTE

On souffre aux entretiens ces sortes de combats, Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas.

CLITANDRE

Hé! mon Dieu ! tout cela n'a rien dont il s'offense. Il entend raillerie autant qu'homme de France, Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer, ■ Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer.

TRISSOTIN

Je ne m'étonne pas, au combat que j'essuie.

De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie;

Il est fort enfoncé dans la cour, c'est tout dit.

La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit.

Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance ;

Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense.

CLITANDRE

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour. Et son malheur est grand de voir que, chaque jour. Vous autres, beaux esprits, vous déclamiez contre elle; Que de tous vos chagrins vous Itii fassiez querelle, Et, sur son méchant goût lui faisant son procès, N'accusiez que lui seul de vos méchans succès. Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire. Avec tout le respect que votre nom m'inspire. Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la cour d'un ton un peu plus doux : Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bête Que, vous autres Messieurs, vous vous mettez en tête; Qu'elle a du sens commun pour se connoître à tout. Que chez elle on se peut former quelque bon goût. Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie. Tout le savoir obscur de la pédanterie.

TRISSOTIN

De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets.

CLITANDRE

Où voyez-vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais?

TRISSOTIN

Ce que je vois. Monsieur? C'est que pour la science Rasius et Baldus font honneur à la France; Et que tout leur mérite, exposé fort au jour, N'attire point les yeux et les dons de la cour.

CLITANDRE

Je vois votre chagrin, et que, par modestie,

Vous ne vous mettez point. Monsieur, de la partie;

Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos,

Que font-ils pour l'État, vos habiles héros?

Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service.

Pour accuser la cour d'une horrible injustice,

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms

Elle manque à verser la faveur de ses dons?

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire !

Et des livres qu'ils font, la cour a bien affaire !

11 sem ble à trois gredins, dans leur petit cerveau,

Que pour être imprimés et reliés en veau.

Les voilà dans l'État d'importantes personnes;

Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes;

Qu'au moindre petit bruit de leurs productions.

Ils doivent voir chez eux voler les pensions;

Que sur eux l'univers a la vue attachée;

Que partout de leur nom la gloire est épanchée:

Et qu'en science ils sont des prodiges fameux.

Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux.

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles

A se bien barbouiller de grec et de latin.

Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin

De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.

Gens qui de leur savoir paroissent toujours ivres; Riches, pour tout mérite, en babil importun; Inhabiles à tout; vides de sens commun, Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence A décrier partout l'esprit et la science.

PHILAMINTE

Votre chaleur est grande ; et cet emportement De la nature en vous marque le mouvement. C'est le nom de rival, qui dans votre âme excite...

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