‹ MoliereChapitre 192 sur 253 · HENRIETTE, TRISSOTIN · texte numérisé non relu

HENRIETTE, TRISSOTIN

HENRIETTE

C'est sur le mariage où ma mère s'apprête Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête; Et j'ai cru, dans le trouble où je vois la maison, Que je pourrois vous faire écouter la raison. Je sais qu'avec mes vœux vous me jugez capable De vous porter en dot un bien considérable : Mais l'argent, dont on vOit tant de gens faire cas, Pour un vrai philosophe a d'indignes appas; Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

TRISSOTIN

Aussi n'est-ce point là ce qui me charme en vous; Et vosbrillans attraits, vos yeux perçan^ et doux. Votre grâce et votre air, sont les biens, les richesses, Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses : C'est de ces seuls trésors que ie suis amoureux.

HENRIETTE

Je suis fort redevable à vos feux généreux. Cet obligeant amour a de quoi me confondre, Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir répondre. Je vous estime autant qu'on sauroit estimer; Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.

Un cœur, vous le savez, à deux ne sauroit être, Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous, Que j'ai de médians yeux pour le choix d'un époux; Que, par cent beaux talens, vous devriez me plaire : Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire; Et tout ce que sur moi peut le raisonnement. C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement.

TRISSOTIN

Le don de votre main, où l'on me fait prétendre, Me livrera ce cœur que possède Clitandre; Et, par mille doux soins, j'ai lieu de présumer Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer.

HENRIETTE

Non : à ses premiers vœux mon âme est attachée ,

Et ne peut de vos soins. Monsieur, être touchée.

Avec vous librement j'ose ici m'expliquer,

Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer.

Cette amoureuse ardeur, qui dans les cœurs s'excite,

N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite :

Le caprice y prend part; et, quand quelqu'un nous plaît,

Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est.

Si l'on aimoit. Monsieur, par choix et par sagesse.

Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse;

Mais on voit que l'amour se gouverne autrement.

Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement.

Et ne vous servez point de cette violence

Que, pour vous, on veut faire à mon obéissance.

Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir

A ce que des parens ont sur nous de pouvoir :

On répugne à se faire immoler ce qu'on aime.

Et l'on veut n'obtenir un cœur que de lui-même.

Ne poussez point ma mère à vouloir, par son choix,

Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.

Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre

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