SCÈNE XIV
ARGAN, BÉRALDE; TOINETTE, en médecin.
TOINETTE
Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.
ARGAN, bas, à Béralde.
Cela est admirable.
f MOLIÈRE. — LE MALADE IMAGIiNAIRE. 653
TOINETTE
Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise.
ARGAN
Monsieur, je suis votre serviteur.
TOINETTE
Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j'aie?
ARGAN
Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.
TOINETTE
Ah, ah, ah, ah, ah! J'en ai. quatre-vingt-dix.
ARGAN
Quatre-vingt-dix!
TOINETTE
Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingtdix ans!
TOINETTE
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflamma-
lions de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe; et je voudrois, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes, et l'envie que i'aurois de vous rendre service.
ARGAN
Je vous suis obligé. Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Qui est votre médecin?
ARGAN
Monsieur Purgon.
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?
ARGAN
II dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
TOINETTE
Ce sont des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.
ARGAN
Du poumon!
TOINETTE
Oui. Que sentez-vous?
ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
TOINETTE
Justement, le poumon.
ARGAN
11 me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
TOINETTE
Le poumon.
MOLIERE. — LE MALADE IMAGINAIRE. e&5
ARGAN
J'ai quelquefois des maux de cœur.
Le poumon.
ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étoient des coliques.
TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez.
ARGAN
Oui, Monsieur.
TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin?
ARGAN
Oui, Monsieur.
TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?
ARGAN
Oui, Monsieur. .
TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture?
ARGAN
Il m'ordonne du potage.
Ignorant !
De la volaille.
Ignorant !
Du veau.
Ignorant!
ARGAN
TOINETTE
ARGAN
TOINETTE
ARGAN
Des bouillons.
TOINETTE
Ignorant!
ARGAN
Des œufs frais.
Ignorant !
■ ARGAN
Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
Ignorant!
TOINETTE
ARGAN
Et surtout de boire
mon vin fort trempé.
TOINETTE
Ignorantus , ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur; et, pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande ; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main; et je viendrai vous voir de temps en temps , tandis que je serai en cette ville.
ARGAN
Vous m'obligerez beaucoup.
TOINETTE
Que diantre faites-vous de ce bras-là?
ARGAN
Comment?
TOINETTE
Voilà un bras que je me ferois couper tout à l'heure, si j'étois que de vous.
Et pourquoi?
TOINETTE
Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter?
IJiNE Danseuse de ballet a la Comédie Française.
D'après une gravure du temps.
xMOLIERE. — LE MALADE LMAGINAIRE. fi59
ARGAN
Oui; mais j'ai besoin de mon bras.
TOINETTE
Vous avez là aussi un œil droit que je me ferois crever, si j'étois en votre place.
ARGAN
Crever un œil?
TOINETTE
Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre , et lui dérobe sa nourriture? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt; vous en verrez plus clair de l'œil gauche.
ARGAN
Cela n'est pas pressé.
Adieu. Je suis fâché de vous quitter sitôt; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.
ARGAN
Pour un homme qui mourut hier?
TOINETTE
Oui : pour aviser et voir ce qu'il auroit fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir.
ARGAN
Vous savez que les malades ne reconduisent point.