‹ MoliereChapitre 47 sur 253 · ARSINOÉ, CÉLIMÈNE · texte numérisé non relu

ARSINOÉ, CÉLIMÈNE

CÉLIMÈNE

Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène? Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine.

Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.

CÉLIMÈNE

Ah, mon Dieu! que je suis contente de vous voir!

ARSINOÉ

Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE

Voulons-nous nous asseoir?

ARSINOÉ

Il n'est pas nécessaire.

Madame , l'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer; Et comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur. Hier j'étois chez des gens de vertu singulière," Où sur vous du discours on tourna la matière; Et là, votre conduite, avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite , Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu, Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre : Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre, Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution. Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie; Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous viviez vous faisoit un peu tort, Qu'il prenoit dans le monde une méchante face. Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, Et que, si vous vouliez, tous vos déportements

Pourroient moins donner prise aux mauvais jugements.

Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée :

Me préserve le Ciel d'en avoir la pensée!

Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,

Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.

Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable.

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre :

Un tel avis m'oblige, et loin de le mal prendre.

J'en prétends reconnoître, à l'instant, la faveur,

Par un avis aussi qui touche votre honneur;

Et comme je vous vois vous montrer mon amie

En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie

Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,

En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.

En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite,

Je trouvai quelques gens d'un très rare mérite,

Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,

Firent tomber sur vous. Madame, l'entretien.

Là, votre pruderie et vos éclats de zèle

Ne furent pas cités comme un fort bon modèle :

Cette affectation d'un grave extérieur,

Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,

Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence

Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,

Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous.

Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,

Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures

Sur des choses qui sont innocentes et pures.

Tout cela, si je puis vous parler franchement,

Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.

A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste.

Et ce sage dehors que dément tout le reste?

Elle est à bien prier exacte au dernier point ;

Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.

Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle;

Mais elle met du blanc et veut paroître belle.

Elle fait des tableaux couvrir les nudités;

Mais elle a de l'amour pour les réalités.

Pour moi, contre chacun je pris votre défense,

Et leur assurai fort que c'étoit médisance;

Mais tous les sentiments combattirent le mien;

Et leur conclusion fut que vous feriez bien

De prendre moins de soin des actions des autres.

Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;

Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps,

Avant que de songer à condamner les gens;

Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;

Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,

A ceux à qui le Ciel en a commis le soin.

Madame, je vous crois aussi trop raisonnable.

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable.

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ

A quoi qu'en reprenant on soit assujettie^

Je ne m'attendois pas à cette repartie ,

Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,

Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE

Au contraire, Madame; et si l'on étoit sage, Ces avis mutuels seroient mis en usage : On détruiroit par là, traitant de bonne foi. Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle ,

Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ

Ah! Madame, de vous je ne puis rien entendre : C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout,

Et chacun a raison suivant l'âge ou le goût.

11 est une saison pour la galanterie;

11 en est une aussi propre à la pruderie.

On peut, par politique, en prendre le parti.

Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti :

Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.

Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces :

L'âge amènera tout, et ce n'est pas le temps,

Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.

ARSINOÉ

Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge. Ce que de plus que vous on en pourroit avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir; Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE

Et moi, je ne sais pas. Madame, aussi pourquoi

On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi.

Faut-il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre,

Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre?

Si ma personne aux gens inspire de l'amour.

Et si l'on continue à m'offrir chaque jour

Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte,

Je n'y saurois que faire, et ce n'est pas ma faute :

Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas

Que pour les attirer vous n'ayez des appas.

ARSINOÉ

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine

De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine,

Et qu'il ne nous soit pas fort aisé déjuger

A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?

Pensez-vous faire croire , à voir comme tout roule ,

Que votre seul mérite attire cette foule?

Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour,

Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?

On ne s'aveugle point par de vaines défaites ,

Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites

A pouvoir inspirer de tendres sentiments,

Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants;

Et de là nous pouvons tirer des conséquences.

Qu'on n'acquiert point leurs cœurs sans de grandes avances ,

Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant,

Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.

Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire

Pour les petits brillants d'une foible victoire;

Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,

De traiter pour cela les gens de haut en bas.

Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres,

Je pense qu'on pourroit faire comme les autres,

Ne se point ménager, et vous faire bien voir

Que l'on a des amants quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE

Ayez-en donc. Madame, et voyons cette affaire : Par ce rare secret efforcez-vous de plaire; Et sans...

Brisons, Madame, un pareil entretien :

Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien; Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre. Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.

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