‹ MoliereChapitre 51 sur 253 · SCÈNE II ALCESTE , ÉLIANTE , PHILINTE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ALCESTE , ÉLIANTE , PHILINTE

Ah! faites-moi raison, Madame, d'une offense Qui vient de triompher de toute ma constance.

ÉLIANTE

Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir?

ALCESTE

J'ai ce que sans mourir je ne puis concevoir; Et le déchaînement de toute la nature Ne m'accableroit pas comme cette aventure. C'en est fait... Mon amour... Je ne saurois parler.

ÉLIANTE

Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.

ALCESTE

0 juste Ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses?

ÉLIANTE

Mais encor qui vous peut...?

ALCESTE

Ah! tout est ruiné; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : Célimène... Eût-on pu croire cette nouvelle? Célimène me trompe et n'est qu'une infidèle.

ÉLIANTE

Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?

PHILINTE

Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement,

MOLIERE. — LE MISANTHROPE. i:39

Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères...

ALCESTE

Ah, morbleu! mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires. C'est de sa trahison n'être que trop certain , Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte, A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte : Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins. Et que de mes rivaux je redoutois le moins.

PIIILINTE.

Une lettre peut bien tromper par l'apparence, Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense,

ALCESTE

Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît, Et ne prenez souci que de votre intérêt.

ÉLIANTE

Vous devez modérer vos transports, et l'outrage...

ALCESTE

Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage; C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente. Qui trahit lâchement une ardeur si constante ; Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

ÉLIANTE

Moi, vous venger! Comment?

ALCESTE

En recevant mon cœur.

Acceptez-le, Madame, au lieu de l'infidèle : C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle; Et je la veux punir par les sincères vœux , Par le profond amour, les soins respectueux, Les devoirs empressés et l'assidu service Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.

ÉLIAXTE.

Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez.

Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez;

Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense,

Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.

Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas^

On fait force desseins qu'on n'exécute pas :

On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,

Une coupable aimée est bientôt innocente;

Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément.

Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.

ALCESTE

Non, non. Madame, non : l'offense est trop mortelle, 11 n'est point de retour, et je romps avec elle; Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais. Et je me punirois de l'estimer jamais.

La voici. Mon courroux redouble à cette approche; Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche , Pleinement la confondre, et vous porter après Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits.

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