‹ MoliereChapitre 58 sur 253 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ACASTE, CLIT ANDRE, ARSINOÉ, PHILINTE, ÉLIANTE, ORONTE, CÉLIMÈNE, ALCESTE.

ACASTE

Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, Éclaircir avec vous une petite affaire.

CLITANDRE

Fort à propos. Messieurs, vous vous trouvez ici, Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi.

ARSINOÉ

Madame, vous serez surprise de ma vue;

Mais ce sont ces Messieurs qui causent ma venue : Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi D'un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi. J'ai du fond de votre âme une trop haute estime, Pour vous croire jamais capable d'un tel crime : Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts; Et l'amitié passant sur de petits discords, J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie. Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

ACASTE

Oui, Madame, voyons, d'un esprit adouci, Comment vous vous prendrez à soutenir ceci. Cette lettre par vous est écrite à Clitandre?

CLITANDRE

Vous avez pour Acaste écrit ce billet tendre?

ACASTE

Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité, Et je ne doute pas que sa civilité A connoître sa main n'ait trop su vous instruire; Mais ceci vaut assez la peine de le lire.

Vous êtes un étrange hom^tne de condamner mon enjouetnent, et de tne reprocher que je nai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste : et si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense^ je ne vous le pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de Vicomte...

Il devroit être ici.

Notre grand flandri7i de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lici. Pour le petit Marquis... C'est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité. Pour le petit Marquis, qui me tint hier longtemps la m,ain, je trouve qu'il n'y a rien de si 7nince que toute sa per-

sonne; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts...

A vous le dé, Monsieur. {Il regarde Alceste.)

Pour l'homme aux rubans verts .^ il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme à la veste...

Voici votre paquet. (// regarde Oronte.)

Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit et veut être aideur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous do7ic en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez; que je vous trouve à dire plus que je ne voudrois, dans toutes les parties où l'on m'entraîiie ; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte que la présence des gens qu'on aime.

CLITANDRE

Me voici maintenant moi.

Votre Clitandre dont vous me parlez , et qui fait tant le doucereux , est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime ; et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m' aider à porter le chagrin d'en être obsédée.

D'un fort beau caractère on voit là le modèle, Madame, et vous savez comment cela s'appelle? Il suffit : nous allons l'un et l'autre en tous lieux Montrer de votre cœur le portrait glorieux.

ACASTE

J'aurois de quoi vous dire , et belle est la matière ; Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère; Et je vous ferai voir que les petits marquis

Ont, pour se consoler, des cœurs du plus haut prix. {Acaste et Clitandre sortent en riant.)

Quoi? de cette façon je vois qu'on me déchire. Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire! Et votre cœur, paré de beaux semblants d'amour, A tout le genre humain se promet tour à tour! Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être. Vous me faites un bien, me faisant vous connoître : J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez. Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.

(A Alceste.) Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme, Et vous pouvez conclure affaire avec Madame. (// se retire.)

ARSINOÉ

Certes, voilà le trait du monde le plus noir;

Je ne m'en saurois taire , et me sens émouvoir.

Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres?

Je ne prends point de part aux intérêts des autres;

Mais, Monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur, \

Un homme comme lui , de mérite et d'honneur, i

Et qui vous chérissoit avec idolâtrie, ^

Devoit-il...? ]

ALCESTE. j

Laissez-moi , Madame , je vous prie , Vider mes intérêts moi-même là-dessus,

Et ne vous chargez point de ces soins superflus. i

Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle, Il n'est point en état de payer ce grand zèle ; Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, Si par un autre choix je cherche à me venger.

Hé! croyez-vous, Monsieur, qu'on ait cette pensée. Et que de vous avoir on soit tant empressée? Je vous trouve un esprit bien plein de vanité.

Si de cette créance il peut s'être flatté. Le rebut de Madame est une marchandise Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise. Détrompez -vous, de grâce, et portez-le moins haut. Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut; Vous ferez bien encor de soupirer pour elle , Et je brûle de voir une union si belle.

(Elle se retire.)

ALCESTE

Eh bien! je me suis tû, malgré ce que je voi, Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi : Ai-je pris sur moi-même un assez long empire, Et puis-je maintenant...?

CÉLIMÈNE

Oui , vous pouvez tout dire.

Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez. Et de me reprocher tout ce que vous voudrez. J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse. J'ai des autres ici méprisé le courroux. Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous. Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable : Je sais combien je dois vous paroître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir. Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites-le, j'y consens.

ALCESTE

Hé! le puis-je, traîtresse?

Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr, Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir?

[A É liante et Philinte.) Vous voyez ce que peut une indigne tendresse. Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse. Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,

Et VOUS allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme. Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse Où le vice du temps porte votre jeunesse, Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que.j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre, Vous soyez , sans tarder, résolue à me suivre : C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits. Et qu'après cet éclat, qu'un noble cœur abhorre, Il peut m'être permis de vous aimer encore.

CÉLIMÈNE

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, Et dans votre désert aller m'ensevelir!

ALCESTE

Et s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, Que nous doit importer tout le reste du monde? Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contents?

CÉLIMÈNE

La solitude effraye une âme de vingt ans : Je ne sens point la mienne assez grande , assez forte , Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte. Si le don de ma main peut contenter vos vœux , Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds ; Et l'hymen...

ALCESTE

Non : mon cœur à présent vous déteste. Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux. Pour trouver tout en moi , comme moi tout en vous , Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage

De VOS indignes fers pour jamais me dégage.

(Célimène se retire, et Alceste parle à Éliante.) Madame , cent vertus ornent votre beauté , Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité; De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême; Mais laissez-moi toujous vous estimer de même; Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers, Ne se présente point à l'honneur de vos fers : Je m'en sens trop indigne, et commence à connaître Que le Ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait naître ; Que ce seroit pour vous un hommage trop bas Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas; Et qu'enfin...

ÉLIANTE

Vous pouvez suivre cette pensée :

Ma main de se donner n'est pas embarrassée; Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, r .

Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter.

PIIILINTE.

Ah ! cet honneur, Madame , est toute mon envie , Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie.

ALCESTE

Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements,

L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments!

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,

Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices,

Et chercher sur la terre un endroit écarté

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

PHILINTE

Allons, Madame, allons employer toute chose, Pour rompre le dessein que son cœur se propose.

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