‹ Molière. PréfChapitre 41 sur 58 · V École des femmes, Acte V, se. iv · texte numérisé non relu

V École des femmes, Acte V, se. iv

avec une égale impartialité et avec une égale indifférence tout ce qui se présente à ses yeux; il a peut-être des préférences pour la noblesse, si toutefois il a des préférences; il n'en a pas, mais si l*on conçoit une préférence en voyant son théâtre, c'est pour la noblesse. Il lui prête tous les défauts de bon ton, tous ceux qu'on serait bien fâché de ne pas avoir, les défauts charmants, comme l'impertinence; quand il place le bourgeois et le noble en face l'un de l'autre, le bourgeois est toujours accablé! Georges Dandin n'est rien, absolument rien devant Sottenville, qui offre si galamment à Clitandre le divertissement de courir le cerf avec lui.

Voilà un homme, Don Juan, et non pas ce petit M. Dimanche qui se laisse mettre à la porte, et non pas ce sot Pierrot qui se laisse enlever sa fiancée sans mot dire ! EtMathurine, et Charlotte qui se laissent tourner la cervelle par les beaux discours de Don Juan!

Le bourgeois, chez Molière, n'a qu'une seule vertu, et elle n'est pas héroïque : la pru-

dence; il n'a aucune espèce de point d'honneur.

Son idéal de mariage, au bourgeois de Molière, est placé aussi bas que possible; s'il lui arrive malheur, aucune souffrance cliez lui, d'affection ni de cœur; il n'a que les souffrances de vanité plate; s'il se résigne, sa résignation est basse au possible. Vous la trouvez exprimée dans le rôle de Ghrysale de YÉcole des Femmes. Ce rôle est très bien supporté maintenant; depuis quinze ans, notre théâtre est revenu absolument à la formule brutale et crue de Molière; nous ne sommes plus déshabitués de cette forme brutale et crue. Cette brutalité, cette crudité, nous les avons eues deux fois dans notre théâtre : la première fois avec Dancourt, Lesage et Molière, sous le règne de Louis XIV, et, la seconde fois, avec Barrière, Dumas fils et même Sardou; dans l'intervalle, jamais.

Cette brutalité fait qu'on supporte Chrysale ; mais je me rappelle très bien vers 1847, quand on jouait ï École des femmes au Ïhéâtre-Fran-

çais, OU à l'Odéon, le public ne supportait pas du tout la peinture de Thonneur et des délices de la situation de mari trompé, telle qu'elle est exposée dans V École des femmes, 11 la trouvait très difficile à accepter, et notez que c'est, à ne considérer que le style, le chef-d'œuvre de Molière peut-être. Il n'a jamais écrit de morceau plus joli, c'est le plus achevé de tous, le plus digne d'être mis, comme facilité de langage poétique, à côté des plus jolis morceaux de Rognard. Eh bien, le public était froissé et révolté.

Le bourgeois de Molière n'accepte pas qu'on doive défendre son honneur domestique; un personnage de Molière dit quelque part qu'il n'y a que les nobles à qui il appartienne de venger de tels affronts. Le bourgeois? mais la vengeance troublerait sa quiétude, son seul bien, son seul bonheur; il ne peut oublier qu'il ne doit jamais faire un pas plus vite que l'autre dans le monde de privilégiés qui pèse sur lui.

Quelquefois il se raisonne, il s'exhorle, il

s'accuse de manquer de fermeté ; il se dit : Que n'ai-je du courage! 11 s'arme pour aller en guerre contre ce galant de la noblesse qui vient lui enlever sa femme ; mais, en dépit de sa cuirasse, de sa pertuisane et de son haubert, quand le galant marche à lui et lui dit : « Que veux-tu faire de ces armes? » il répond en tremblant que c'est un vêlement qu'il a pris pour se mettre à couvert de la pluie.

En sa qualité de bourgeois, il déteste et méprise la police au suprême degré, et, quand le commissaire de police se présente devant lui, il lui dit : « Monsieur, ne vous laissez pas graisser la patte au moins! » Mais, comme il est très destitué d'énergie, comme il est au milieu d'un monde oii chacun l'attaque, n'osant se défendre par lui-même, il veut mettre la police partout, même où elle n'a que faire.

Quand il est accablé sous le plus fort, il se rattrape toujours, le bourgeois de Molière, comme c'est de règle, sur le plus faible. Voyez Chrysale dominé par sa femme : il tombe sur sa sœur; voyez Georges Dandin, quand il vient

d'être grondé : sa servante veut dire un mot; il lui repart, avec une promptitude féroce : « Taisez-vous, ma mie! ... Taisez-vous, carogne, etc. »

Descendons d'un degré, nous trouvons, après le bourgeois, le paysan et le valet, de qui l'idéal absolu est de n'être pas battu. — N'être pas battu, c'est pour cela que le valet dépense des trésors d'industrie.

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