Don Juan, Acte V, se. iv
je ne sais pas non plus s'il s'est jamais placé en face de l'incrédulité doctrinale, savante et systématique, pour s'en faire une règle de conduite; je ne sais pas si c'est au hasard qu'il a lancé dans Don Juan cette parole : « Je crois que deux et deux font quatre, et quatre et quatre font huit », qui est l'un des premiers manifestes des ambitions outrées de la science positive, mais ce que je sais, c'est qu'il était colère, que la colère est la muse qui lui a donné la première inspiration de Don Juan, et que, excédé d'entendre invoquer le ciel contre lui, il n'était pas incapable d'aller chercher, au delà des dévots, le ciel lui-même. Don Juan, jeune, brillant, arrogant, plein d'honneur, ne lui aurait été alors qu'un prétexte à exposer ses propres opinions, à lancer en son propre nom ces mots si étranges à la date où ils sont lancés : « Je crois que deux et deux font quatre. » Ou, quand Dona Elvire invoque le ciel contre Don Juan, à faire dire à Don Juan : « Sganarelle, le ciel! » C'est ainsi que l'ont entendu beaucoup de commentateurs, c'est ainsi que l'a entendu une
personne très peu hostile à Molière , et qui
l'avait même patronné de sa faveur, le prince
de Gonti, qui avait été un des chefs de la
Fronde, et que le coadjutcur de Retz avait
défini un « zéro, qui ne multipliait que parce
qu'il était prince du sang *,... » définition
injuste, car, s'étant fait homme de retraite et
de méditation à la fin de sa vie, le prince de
Conti a écrit contre la comédie et en particulier
contre Molière un traité qui n'est pas sans
mérite : voici comment il s'exprime au sujet
de Don Juan dans ce traité :
Y a-t-il une école d'athéisme plus ouverte que le € Festin de pierre », où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d'esprit, l'auteur confie la cause de Dieu à un valet, à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde? Et il prétend justifier à la fin sa comédie si pleine de blasphèmes à la faveur d'une fusée qu'il fait le ministre ridicule de la vengeance divine; même, pour mieux accompagner la forte impression d'horreur qu'un foudroiement si fidèlement représenté doit faire dans les esprits des spectateurs, il fait dire en même temps au valet toutes les sottises imaginables sur cette aventure 2. j>
\. Cardinal de Retz, Mémoires^ II" partie, chap. viii. 2. Prince de Gonti, Sentiments des Pères de l'Église sur la Comédie et les Spectacles. (Avertissement.)
On peut voir cela dans Don Juan; on peut y voir bien d'autres choses encore ; toutefois cette vue, en un sens, n'est pas exacte. Il est faux que, comme le dit le prince de Conti, il n'y ait que Sganarclle qui prenne la cause de Dieu dans Don Juan; il y a bien d'autres personnes qui prennent la cause de Dieu : il y a Dona Elvire ; il y a Don Luis Tenorio, le propre père de Don Juan, et le Pauvre, dans la fameuse scène. Plus encore que Dona Elvire et que Don Luis Tenorio, le Pauvre soutient la cause du ciel de la noblesse de son caractère propre, de l'énergie absolue de sa résistance contre Don Juan.
Il faut tenir compte de cela. Au reste, il y a beaucoup à dire sur Don Juan. Le génie du poète a mis une particulière empreinte sur cette pièce, conçue en quelques jours, écrite d'un jet puissant, pleine de choses, de choses tristes et profondes, tantôt comédie, tantôt drame, ou l'un et l'autre à la fois.
Molière ici se trouve, comme dans quelques autres de ses pièces, le seul auteur français à qui l'on puisse appliquer ce terme d'éloge : une
manière large et qui se rapproche un peu de celle de Shakespeare.
Entre des choses excellentes il ne faut pas choisir. Entre les cinq ou six chefs-d'œuvre de Molière je ne choisis pas; je ne mets Don Juan ni au-dessus ni au-dessous du Tartuffe et du Malade imaginaire; mais je dis seulement que toutes les autres pièces de Molière sont autant de coins du monde profondément observés ; mais que Don Juan est à lui seul tout un monde; Don Juan contient une conception complète, vraie ou fausse, de l'univers et d'un état social, comme le Candide de Voltaire ou comme le Faust de Gœthe.
Ce n'est pas une pièce de théâtre, pas plus que le Faust. C'est une épopée mise en dialogue, où tous les caractères, même les plus épisodiques, sont accusés à grands traits, d'une manière qui rappelle la largeur et la simplicité de la touche homérique. En un mot, si ce n'est pas la pièce la plus parfaite, c'est du moins la plus grandiose de Molière. Comme le Malade imaginaire, c'est un mode caractéristique de
son génie particulier, c'est l'alliance et la fusion risquée de ce qu'il a de plus gai et de plus funèbre.
Le monde dans lequel Molière jelte sou Don Juan, et qu'il déroule sous nos yeux, sans colère, n'est pas beau. Il est ravagé, semé de victimes. Comment ne le serait-il pas? 11 est livré à l'inégalité sociale, au privilège, dont les fâcheuses conséquences sont aggravées par les vices éclos dans les rangs élevés, et qui ne connaissent plus aucun frein, si la plus audacieuse des émancipations, l'impiété, vient s'y joindre. Dans ces conditions, l'impiété, si elle se propage, et c'est ce qui doit arriver par le contre-coup des hypocrisies signalées dans Tartuffe^Vïm^iéiQ devient un vice social.
Don Juan est d'une part le grand seigneur qui, fort de son rang et de ses litres, se permet tout, qui se porte à toutes les extrémités que peut produire l'orgueil né de la disproportion des castes, et, de l'autre, le grand seigneur impie systématique : le second complète terriblement le premier.
Est-ce que, sous les yeux de Molière, ce dernier vice sévissait ou menaçait beaucoup? L'impiété, en 1665, n'existait nulle part (pas plus que la dévotion outrée) comme mal social, comme vice social, comme état général, ou répandu, des esprits. Il y a sous le règne de Louis XIV, à ce moment, il y a des athées à Paris ; il est facile de les compter dans le monde connu d'alors; ils vivent à part, et ce sont moins des athées que des épicuriens, qui, sous le cynique manteau de l'athéisme, s'amusent entre eux; ils ne cherchent pas à faire des conversions, et ils sont tolérés par les plus pieux, parce qu'alors cet état d'esprit n'est pas encore contagieux.
Mais c'est tout autre chose en 1715, au lendemain de la mort de Louis XIV; les vices propres à Tartuffe qui ont grandi, ont produit leur réaction contraire; l'impiété est devenue une mode comme l'avait été la fausse dévotion, elle est devenue un vice social, particulièrement dans la noblesse. Molière, par la divination du génie, l'a vue telle; et il l'a conçue comme
le pendant et la conséquence nécessaire de la fausse dévotion, il a conçu Don Juan comme le pendant de Tartuffe.
S'il y a une chose par où Don Juan (étant mise à part ou entendue comme il faut la scène ii de l'acte Y) nous intéresse, c'est par où les gentilhommes du xvm® siècle nous intéressent aussi : la haine absolue de l'hypocrisie et des hypocrites. On sent très bien qu'il n'aurait pas été homme à faire son chemin sous madame de Maintenon, et on lui en sait gré, parmi toutes ses scélératesses. On sent très bien qu'au plus fort de la persécution religieuse, à la fin du règne de Louis XIV, alors que tout le monde approuvait tous les actes du Père Tellier, alors qu'ils étaient glorifiés même par le sage La Bruyère, on sent très bien que Don Juan eut été homme à crier à la barbe des vieilles duègnes repenties, des confesseurs et des directeurs de conscience, avec plus d'énergie encore que devant la statue du Commandeur : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me
repentir » \ Il y a en lui du Proniétliée el du chevalier de La Barre ; il y a en lui aussi du Fronsac.
Il est parfaitement scélérat, et l'athéisme est une partie de sa scélératesse : l'athéisme est aussi parfaitement mêlé dans la trame de sa scélératesse que les maximes ridicules ou odieuses de dévotion le sont dans la trame de Tartuffe : son rôle d'ailleurs n'est pas en cela moins digne d'attention que celui de TartufTe.
On a dit, je crois que c'est M. Paul de Saint- Victor, que Don Juan est un hien pauvre séducteur, parce qu'il ne séduit jamais qu'en promettant le mariage. On s'est trompé du tout au tout. Don Juan recherche le plaisir, c'est évident; mais, s'il veut bien séduire, il veut aussi se marier ; il faut que son orgueil d'homme et de gentilhomme révolté foule aux pieds et marque de son mépris les engagements les plus saints; il séduit en promettant le mariage, mais il veut se marier et violer son mariage avec Dona Elvire, comme il viole dans son propre