ACTE I, SCÈNE V II
Valère. Eh ! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?
Martine. Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois. K^ Lucas. Un médecin qui coupe du bois!
Valère. Qui s'amuse à cueillir des simples,^ voulez- 5 vous dire.?
Martine. Non. C'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paraître igno- 10 rant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du ciiel pour la médecine.
ALÈRE. C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit 15 grain de folie* mêlé à leur science.
Martine. La folie de celui-ci est plus grande qu'on -«^ ne peut croire; car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de' sa capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout,* qu'il 20 n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne' preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.K^ 25
Valère. Voilà une étrange foiiCTs^
Martine. Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.
Valère. Comment s'appelle-t-il ? -î^^
Martine. Il s'appelle Sganarellé;'mais il est aisé à 30 connaître. C'est un homme qui a une large barb''
noire, et qui porte une fraise, avec un habit ^ jaune et vert. *^
Lucas. Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin . I des4îarroquets ?
jjd 5 Valère. Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?
Martine. Comment ! C'est un homme qui fait des
miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée
iC de tous les autres médecins : on la tenait morte il y avait
lo déjà six heures et Ton se disposait à l'ensevelirTTorsqu'on
y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui
mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans
la bouche; et, dans le même instant, elle se leva de son
lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre,
15 comme si de rien n'eût été.^
Lucas. Ah !
Valère. Il fallait que ce fût^ quelque goutte d'or potable.
Martine. Cela pourrait bien être. Il n'y a pas^ trois
20 semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba
du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la te le,
les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené*
notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain
onguent qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur
25 ses pieds, et courut jouer à la fossette.^
Lucas. Ah !
Valère. Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.
Martine. Qui en doute?
30 Lucas. Tétigué!* v'ià justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le charcher.