SCÈNE IV II
les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux,^ le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple,^ ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie 5 publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, oh Ton ne manque jamais de 10 mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, 15 qui parait à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours* de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, 20 les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements,* et ce qui s'ensuit Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont 25 des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue! encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus 30 marchand que ce procédé; et j'ai mal au cœur de la seule vision que cela me fait.
GORGIBUS
Quel diable de jargon entends- je ici? Voici bien du haut style.
CATHOS
En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai^ de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui 5 sont tout à fait incongrus en galanterie? Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre,* et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galants et Jolis-Vers sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont
KO point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une ja mbe toute un iet* un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence' de rubans...! mon Dieu, quels amants sont-ce là! Quelle
15 frugalité d'ajustement et quelle sécheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats* ne sont pas de la bonne faiseuse^ et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.
GORGIBUS
20 Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...
MADELON
Eh! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms' étranges, et nous appelez autrement.
SCfeNE IV 13
GORGIBUS
Comment ces noms étranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptême?
MADBLON.
Mon Dieu, que vous êtes vulgaire 1 Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous soyez le père d'une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau 5 style de Cathos ni de Madelon? et ne m'avouerez- vous pas que ce serait assez d'un^ de ces noms pour décrier le. plus beau roman du monde ?
CATHOS
Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement' à entendre prononcer ces mots-là; 10 et le nom de Polyxène que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.
GORGIBUS
Écoutez, il n'y a qu'un mot qui serve: je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous 15 ont été donnés par vos parrains et marraines; et pour ces messieurs dont il est question, je connais leurs familles, et leurs biens, et je veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est 20 une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.
CATHOS
Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait
choquante. Comment est-ce qu'on en peut souffrir la pensée ?
MADELON
Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi \& beau monde de Paris, oli nous ne faisons que d'arriver.^ 5 Laissez-nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.
GORGIBUS
Il n'en faut point douter, elles sont ache3iées. Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes; je veux être maître absolu; et pour trancher toutes sortes o de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi! vous serez religieuses; j'en fais un bon serment.