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I. Essais sur Paris, tome III

l66 MOLIÈRE.

On n'est pas très -certain cependant que ce soient bien les dépouilles de Molière qu'on ait transportées au Père-Lachaise et il est prouvé que certaine mâchoire conservée au Musée de Cluay sous cette étiquette « mâchoire de Molière » provient d'un autre crâne que le sien *.

Sans doute, les dépouilles de Molière sont enfouies dans le vaste ossuaire des catacombes, parmi ces générations accumulées de Parisiens qui forment comme la poussière d'un passé sur lequel vit, s'agite, va, vient et palpite la grande ville toute pleine encore du génie, de la pensée et du rire de ce Mort.

I. Cailhava portait, enchâssée dans une bague, une dent de Molière.

« Prétendre à dire du nouveau à propos de Molière serait chose dangereuse, écrit M. Paul Albert dans son livre sur la Littérature française au XVII* siècle; tout a été dit et redit. » Sans doute, et aussi bien n'avons-nous eu, en réunissant ces quelques chapitres, d'autre prétention que de témoigner d'une admiration personnelle pour un tel génie. Je sais trop ce que valent les études, définitives sur certains points, des Taschereau, des Bazin, des Soleirol, des Soulié, des Ed. Fournier, des Thierry, des P. Lacroix, des A. Jal, pour attribuer à ce travail autre chose qu'une valeur de critique particulière. Mais je pense aussi qu'il faut entretenir dans les lettres le culte de ces gloires passées et l'habitude de les étudier. C'est une tâche à laquelle manquerait volontiers la génération à laquelle j'appartiens. Il s'est trouvé parmi elle des fous pour affirmer que, pour inventer, il fallait nier le passé. Peut-être est-il temps qu'il s'en rencontre pour dire et répéter que le présent et l'avenir sont fils u de ce qui fut » et que c'est à nos grands

le Parisien donne la main au Champenois devant la postérité. Mais Molière (et c'est là sa grandeur suprême) est non-seulement français, étroitement, purement français, par son horreur de toute hypocrisie, son amour de la vérité, de la netteté absolue dans les actions et dans les paroles, dans la vie et dans le style; Molière est en outre profondément humain. Il est de toutes les époques et de tous les pays. Il a sondé d'une main ferme la plaie éternelle de Phomme, il a démasqué le vice avec courage, et ce ne serait pas, à proprement parler, une nation qui devrait s'enorgueillir d'avoir produit un tel génie, c'est le genre humain. Sealement, le malheur nous a appris à nous serrer avec tant de 8©in contre la France, notre mère, que nous ne songeons plus maintenant (et nous faisons bien) à donner à Molière d'autre nom que ce nom seul de Français, d'autant plus aimé qu'il est plus battu du sort.

C'est donc le deux centième anniversaire de la mort d'un Français qu'aurait dû célébrer la France, le 17 février 1873. Et quelle distance, quelle antithèse entre ces deux dates ; 17 février 1673 — 17 février 1873 ! Pour Molière, la postérité tout entière tient dans ces deux siècles. La réparation des injustices dont il fut abreuvé, l'acclamation du plus grand nombre qui lui manqua souvent, la reconnaissance d'un pays qu'il illumina de sa gloire personnelle, tout cela est compris entre ces deux chiffres. Lorsque Molière

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l'italienne, fusée d'esprit jetée au vent sicilien qui s'appelle l'Etourdi, jusqu'à ce rictus douloureux qui se nomme le Malade imaginaire. Que de personnages s'agitent entre ces deux pièces, tous si vivants qu'on les connaît mieux que des personnages de chair et d'os! Alceste, l'éternel songeur, Philinte, l'éternel satisfait, Sganarelle qui se lamente, George Dandin qui pleure, Pourceaugnac qu'on exploite, Vadius qui se rengorge, Trissotin qui se pavane. Tartuffe qui ploie l'échiné, Orgon qui croit, Argan qui doute. Harpagon qui thésaurise, Célimène la cruelle, Agnès la rusée, Scapin le drôle étourdissant, et Mascarille, et Dorine, et madame Femelle, et Sosie, et maître Jacques, et Arnolphe, et Don Juan, et Diafoirus, et Bélise, et Armande, hommes, femmes, précieux et précieuses, petits marquis et grandes coquettes, fripons et honnêtes gens, malades et médecins, philosophes de hasard et savants de pacotille, bref un monde entier, tout un monde de types, de caractères, palpite, pour ainsi dire, depuis deux siècles et vit à côté du monde réel. Or ce monde, c'est Molière qui l'a créé. Ces personnages sont les fils de son génie. Il les a animés de sa flamme, de son verbe, de sa foi. Et, au-dessus de leurs passions et de leurs vices, de leurs faiblesses et de leurs vertus, il semble qu'il ait proclamé avant tout cette vérité suprême : N'aime^ que le vrai, le simple, le bon, la clarté et le bon sens, tout ce qui fait la force et la vertu de notre vieille humeur française !

la vie de l'humanité. Et ce mot seul, l'humanité, que Molière mit dans la bouche de son Don Juan, ne dénote-t-il point le penseur, le précurseur, Vhomine des temps à venir, et ne caractériset-il pas ce génie purement humain? De pareils traits d'ailleurs, qui ouvrent de telles perspectives, ne sont pas rares dans son œuvre, et pour n'en citer qu'un, le monde moderne, épris d'égalité, ne doit-il pas regarder comme un des siens le poëtc qui, en plein xvii® siècle, s'est vaillamment écrié :

La naissance n'est rien où la vertu n'est pas?

L'auteur du Vieux Cordelier, Camille Desmoulins, n'a pas craint d'écrire un jour que Molière a peint dans le Misanthrope un portrait de républicain, Alceste. Camille ajoute que Philinte n'est (\\i'\xn feuillant. Toujours est-il que l'âme haute de Molière était aussi lasse que le bilieux et superbe Saint-Simon, ou que le vigoureux La Bruyère, des intrigues et des bassesses de la cour. « Vous me félicitez du Tartuffe, disait-il à ses amis, que direz-vous donc quand vous aurez entendu mon Homme de cour ? » L'œuvre ne fut pas achevée, et elle est malheureusement perdue, mais l'esprit indépendant, ennemi de toute tyrannie, de Molière, est épars dans le théâtre entier de ce grand homme.

Au reste, et encore un coup, Molière est le représentant le plus élevé de l'esprit français, avec

dans le Forum romain, à tous ceux qui ont dans les veines, dans le cœur, dans la voix cet accent particulier qui rendit à la fois redoutable et éclatant comme Tacier sans tache l'esprit français, cet esprit alerte et militant, armé à la légère, et brillant comme une guêpe dans un rayon de soleil. Le XVII® siècle avait donné à cet esprit la noblesse, le XVIII® siècle lui donna la puissance. Voltaire, Diderotj Beaumarchais sont de la race élue qui est la nôtre. C'est à eux aussi qu'il faut demander le secret de cette régénération intellectuelle et matérielle si ardemment poursuivie.

La France, pareille à Antée, n'a qu'à toucher son sol pour retrouver de nouvelles forces, ou plutôt elle ressemble à une convalescente à qui la source pure du pays natal rendrait enfin la santé ; — et cette source non tarie, c'est la source claire, limpide, savoureuse, où puisa Molière, c'est l'impérissable esprit français, qui avait fait de notre patrie le « soldat de Dieu », disait Shakspeare, et nous ajouterons avec Molière « le soldat dz l'humanité. »

Lorsque Molière parcourait la province, sa troupe, qu'il est bien difficile de reconstituer pour cette époque de débuts, comprenait, d'après Grimarest, les deux frères Jacques et Louis Béjart, Madeleine Béjart, femme entendue et véritable directrice, qui remaniait parfois les pièces selon les nécessités de la mise en scène, Du Parc, dit Gros-René, et la Du Parc, la de Brie et son mari, en outre le fameux pâtissier-poëte de la rue Saint-Honoré, François Ragueneau, que d'Assoucy a raillé comme faiseur de petits pâtés et moucheur de chandelles. On a trouvé encore, à la vente des livres de M. Soleirol, une liste de la distribution des rôles de la tragédie di^ Andromède (de Corneille), liste écrite de la main même de Molière et qui avait appartenu à Pont de Vesle. Cette liste nous apprend que Du Parc, de Brie, l'Éguisé, Béjart, de Vaucelles, Dufresne, Molière, Chasteauneuf et l'Estang, puis M^^*» Béjart, de Brie, Hervé, Menou, Magdelon et Vaucelles, faisaient, vers i6$o, partie de la troupe ambulante de Molière.

Mais, pour nous en tenir à ce qu'on pourrait appeler la troupe fixe de Molière, la troupe du Palais - Royal , nous allons donner rapidement quelques détails sur les comédiens et les comédiennes qui en firent partie.

BÉJART (Joseph), l'aîné (i(>45-i6$9), le frère

• aîné des sœurs Béjart. — Joua avec Molière et Du

Parc au Jeu de Paume de la Croix-Blanche, sur

Molière, imprimée à la suite des œuvres du maître. Il joua Jodelet des Précieuses ridicules, Alain de

V Ecole des femmes, Pancrace d\i Mariage forcé.

La Grange (Charles Varht, sieur de), né à Amiens, mort en 1692. -— Intelligent acteur qui devait, avec un ami de Molière, Vinot, donner au public la première édition des Œuvres de Molière (Paris, Thierry, 1682). — Représenta nombre de personnages dans les comédies de Molière, entre autres Valère dans VEscole des maris. Don Juan dans Don Juan, Valère dans Tartuffe. Fort honnête homme et très-estimé. La publication de son 7?eg-i5fre depuis si longtemps annoncée par M. Éd. Thierry sera un événement véritable.

Du Croisy ( Philibert Gassot, sieur ), gentilhomme beauceron et comédien excellent. — Il eut l'honneur de créer le personnage de Tartuffe. Quitta le théâtre en 1689 et mourut en 169$ ; son ami, le curé de Conflans-Sainte-Honorine, près de Paris, n'eut pas le courage de l'enterrer ; il pria un confrère de le faire à sa place.

Jodelet (Julien Bedeau, dit). — Un des meilleurs comédiens du xvii* siècle, un vrai bouffon, appartint à la troupe du Marais et de

V Hôtel de Bourgogne : Scarronle goûtait fort; il ne joua qu'un seul rôle dans les comédies de Molière, le rôle du vicomte de Jodelet dans les Précieuses ridicules, rôle que reprit Brécourt. Consulter sur Jodelet les Historiettes de Tallemant des Réaux et la Galette de Loret.

Appendice. iHi

mais il faudrait dix siècles pour faire un comédien tel que moi ! » Excellent dans les rôles tragiques, il fut rélève de Molière. Ce Baron « l'homme à bonnes fortunes » est celui-là même qui allait réclamer son bonnet chez une grande dame qui semblait le méconnaître après avoir passé la nuit avec lui. Il joua Octave dans les Fourberies de Scapin et Ariste dans les Femmes sçavantes. Le beau petit baron, comme on disait, avait aussi représenté l'Amour dans Psyché.

La Thorillière (Pierre Le Noir, le fils) ne figura guère dans la troupe de Molière que pour jouer un petit Amour dans Psyché,

LuLLi. — S'étonnera-t-on de trouver le compositeur Lulli parmi les acteurs de la troupe de Molière ? Non-seulement Lulli dansa souvent dans les ballets ou cérémonies de Molière, mais, pour amuser le roi et désarmer sa défaveur, Lulli joua le rôle de M. de Pourceaugnac et réussit à faire rire Sa Majesté. M. Hillemacher le c^f^/o^Me sous le pseudonyme de Giam. Battista Chiacchiarone *.

I. A propos de Lulli, je trouve, dans une publication entreprise par feu Quérard, le bibliographe, et intitulée le Quérard. (tome II, p. 640), un renseignement qui vaut d'être recueilli sur un factura curieux : Requeste du sieur Guichard contre les sieurs J.-B. Lulîy, Sébastien Auhry et consorts, touchant les prétendus empoisonnements supposés contre le dit Guichard. Il est question là, non seulement de Lulli, mais de la femme de Molière. A propos de Lulli, le factura s'exprirae ainsi :

« Cet homme n'est pétri que d'ordure et de boue... Le

VEscole des femmes, Dorine dans Tartuffe, Nérine dans M. de Pourceaugnac. On la voit aussi raccommodant les pièces, par exemple Don Quichotte (30 janvier 1666. Registre de Lagrange). Elle représentait à la fois les reines dans la tragédie et les soubrettes dans la comédie.

Hervé-Aubry (Geneviefve Béjart) , sœur des Béjart, femme du sieur Léonard de Loménie de la Villaubrun, Limousin commç Pourceaugnac; remariée à Aubry, auteur de Démétrius. Née en 1624, elle survécut à Molière (morte en 167$), Elle ne se distingua que rarement, mais se distingua réellement dans le rôle de Bélise des Femmes sçavantes.

teur et ce qui m'a frappé à la lecture, c'est que ce vers, et même la finale du précédent, se retrouvent mot pour mot dans la 6* scène du ^e acte de Sertorius de Pierre Corneille. — Il est très-probable que Molière, qui jouait le rôle d'Arnolphe, a reproduit cette apostrophe véhémente pour imiter ou même parodier le comédien du théâtre du Marais qui y faisait eflfet *. La similitude complète des deux vers, qui ne sont pas ce qu'on appelle vers de remplissage, et la coïncidence des dates (Sertorius et VEcoJe des femmes parurent la même année) ne paraissent pas pouvoir s'expliquer par le pur hasard.

K Agréez l'expression de tous mes sentiments distingués.

<r Frédéric Hillemacher. »

Paris, 5 novembre 1856.

* Voir ce que nous avons dit du talent d'imitation de Molière au chapitre intitulé Molière comédien.

bre 1700. Elle ne joua, sans doute, la comédie qu'après son mariage qui eut lieu le 20 février 1662. Le Registre de Lagrange mentionne son nom pour la première fois le 9 juin de cette même année. Grésinde, nom emprunté à un roman, fut son nom de théâtre. « Elle avoit la taille médiocre, mais un air engageant, » dit M^'® Poisson, en parlant d'elle. Lorsque Molière fut mort, abreuvé de chagrins, la Molière épousa, quatre ans après, le 31 mai 1677, un certain Isaac-François Guérin, sieur d'Estriché ou du Trichet, acteur de la troupe du Marais alors réunie à la troupe du Palais- Royal. Elle expia par lui les légèretés coupables de sa jeunesse. L'enfant qu'elle eut de ce Guérin mourut comme ceux qu'elle avait eus de Molière. La fille de Molière, Madeleine-Esprit, qui survécut cependant à sa mère, « personne grande, bien faite et peu jolie, » se laissa, dit M. Em. Raymond, enlever par M. Claude Rachet de Montalant qui l'épousa et vécut avec elle à Argenteuil, où elle mourut le 23 mai 1723.

Marotte (mademoiselle), dite aussi Marotte Beaupré, actrice de la troupe du Marais, médiocre comédienne, mais extrêmement jolie, et, dit le gazetier Robinet, pucelle au par-dessus, joua Georgette de VÉcole des femmes et la comtesse de la Comtesse d'Escarbagnas. M*'* Marotte ayant eu une querelle avec une autre actrice, M*^* Catherine Désurils, Sauvai raconte qu'elles se battirent en duel, l'épée à la main : il a vu le duel, dit-il.

APPENDICP. 187

dans Amphytrion; le petit Barillonet ; Bonneau ; Boulonnais ; Finet et Martine, servante de Molière. Toutes c^ personnes jouèrent quelque rôlet çà et là. Puis on pourrait citer les personnages de la cour et de la noblesse qui ont figuré dans les divertissements de Molière, et tout d'abord le Roy qui dansa en Egyptien dans le Mariage forcé et en Maure de qualité dans le Sicilien, et Monsieur le Grand, et Madame, et le marquis de Villeroy et M^^® de la Vallière et M^® de Brancas, et le duc de Guise et le duc de Noailles, et le comte d'Armagnac et M. d'Artagnan, etc., etc. Puis d'autres acteurs encore, chanteurs ou danseurs de profession, M^** Hylaire, Chicanneau, Beauchamp, Destival, Mayeu, Magny, Noblet, Joubert, Renier, Rebel. La liste serait trop longue. Ce ne sont plus là d'ailleurs que des comparses.

Le lecteur connaît, par ce qu'on a dit plus haut, la composition de la troupe de Molière.

sentations pendant le cours de vingt années à dater du présent dans nostre bonne ville et faux bourgs de Paris et par toutes autours telles bourgs et lieux de notre royaume qu'il jugera à propos; deffendant expressément à toute personne de quelque qualité ou condition que ce soit d'apporter audit exposant aucun trouble ou empêchement dans la jouissance du présent privilège, à condition par lui de ne rien faire contre l'honnêteté publique, deffendant à toutes personnes, de quelque qualité ou condition que ce soit, même à celle de nostre maison d'y entrer sans payer, ny d'y faire aucun désordre à peine de punition exemplaire.

Car tel est nostre plaisir.

Donné à Versailles, le 33e jour de Mars l'an de grâce 167$ et de notre règne.

Signé Louis. (Archives Nationales.)

« Du lundy vingtiesme (février 1662), Jean- Baptiste Poquelin, fils de Jean Poquelin et de feue Marie Cresé (sic), d'une part, et Armande Gré-

APPENDICE. ipl

trois ecclésiastiques ; quatre prestres ont porté le corps dans une bière de bois couverte du poclle des tapissiers ; six enfants bleus portans six cierges dans six chandeliers d'argent ; plusieurs laquais portans des flambeaux de cire allumez. Le corps, pris rue de Richelieu, devant Fhôtel de Crussol, a esté porté au cimetière de Saint-Joseph, et enterré au pied de la croix. Il y avoit grande foule de peuple, et l'on a fait distribution de mil à douze cens livres aux pauvres qui s'y sont trouvés, à chacun cinq sols. Ledit Molière estoit décédé le vendredy au soir, 17 février 1673.

M. l'archevesque avoit ordonné qu'il fust ainsi enterré sans aucune pompe, et mesme défendu aux curez et religieux de faire aucun service pour lui.

« Néantmoins Pon a- ordonné quantité de messes pour le défunt 1. »

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