AVANT-PROPOS
qui s'adressent trop exclusivement à quelques-uns et dédaignent le grand public, celui pour lequel Molière lui-même écrivait et celui qui, encore aujourd'hui, applaudit à la gloire de Molière.
PREFACE
iMER Molière, — f entends Vaimer sincèrement et de tout cœur, — c*est, savei-vous? avoir une garantie en soi contre bien des défauts, bien des travers et des vices d'esprit. C'est ne pas aimer d'abord tout ce qui est incompatible avec Molière, tout ce qui lui était contraire en son temps, ce qui lui eût été insupportable du nôtre.
Aimer Molière, c'est être guéri à jamais, je ne parle pas de la basse et infâme hypocrisie, mais du fanatisme, de l'intolérance et de la dureté en ce genre, de ce qui fait anathématiser et maudire; c'est apporter un correctif à l'admiration même pour Bossuet et pour tous ceux qui, à son
PREFACE
image, triomphent, ne fût-ce qu'en paroles, de leur ennemi mort ou mourant; qui usurpent je ne sais quel langage sacré et se supposent involontairement, le tonnerre en main, au lieu et place du Très-Haut. Gens éloquents et sublimes, vous Vêtes beaucoup trop pour moi.
Aimer Molière, c'est être également à l'abri et à mille lieues de cet autre fanatisme politique, froid, sec et cruel, qui ne rit pas, qui sent son sectaire, qui, sous prétexte de puritanisme, trouve moyen de pétrir et de combiner tous les fiels et d'unir dans une doctrine amère les haines, les rancunes et les jacobinismes de tous les temps. C'est ne pas être moins éloigné, d'autre gart, de ces âmes fades et molles qui, en présence du mal, ne savent ni s'indigner ni haïr.
Aimer Molière, c'est être assuré de ne pas aller
donner dans l'admiration béate et sans limite
pour une humanité qui s'idolâtre et qui oublie
de quelle étoffe elle est faite, et qu'elle n'est tou-
, jours, quoi qu'elle fasse, que l'humaine et chétive
PRÉFACE. 5
nature. C'est ne pas la mépriser trop pourtant, cette commune humanité dont on rit, dont on est, et dans laquelle on se replonge chaque fois avec lui par une hilarité bienfaisante.
Aimer et chérir Molière, c'est être antipathique à toute manière dans le langage et l'expression; c'est ne pas s'amuser et s'attarder aux grâces mignardes, aux finesses cherchées, aux coups de pinceau léchés, au marivaudage en aucun genre, au style miroitant et artificiel.
Aimer Molière, c'est n'être disposé à aimer ni le faux bel esprit, ni la science pédante; c'est savoir reconnaître à première vue nos Trissotins et nos Vadius jusque sous leurs airs galants et rajeunis; c'est ne pas se laisser prendre aujourd'hui plus qu'autrefois à l'éternelle Philaminte , cette précieuse de tous les temps, dont la forme seulement change, et dont le plumage se renouvelle sans cesse; c'est aimer la santé et le droit sens de l'esprit che^ les autres comme pour soi.
Sainte-Beuve.
PREFACE
Molière est si grand, que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement. Cest un homme unique; ses pièces touchent à la tragédie, elles saisissent et personne en cela n'ose l'imiter... Tous les ans, Je lis quelques pièces de Molière, de même que de temps en temps je contemple les gravures d'après de grands maîtres italiens. Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions (^12 mai j825J.
... Quel homme que Molière ! quelle âme grande et pure! — Oui,c'est là le vrai mot que l'on doit dire sur lui : c'était une dme pure! En lui rien de caché, rien de difforme. Et quelle grandeur! Il gouvernait les moeurs de son temps; au contraire Iffland et Kotiebue se laissaient gouverner par les mœurs du leur; ils n'ont pas su les franchir et s'élancer au delà, Molière montrait aux hommes ce qu'ils sont pour les châtier ("2 g janvier 1826J.
PK^.FACE. 7
...Je connais et j'aime Molière depuis ma jeunesse et pendant toute ma viej*ai appris de lui... Ce n*est pas seulement une expérience d'artiste achevé qui me ravit en lui; c'est surtout l'aimable naturel, c'est la haute culture de l'âme du poète. Il y a en Jui une grâce, un tact des convenances, un ton délicat de bonne compagnie que pouvait seule atteindre une nature comme la sienne, qui, étant née belle par elle-même, a joui du commerce journalier des hommes les plus remarquables de son siècle. De Ménandre je ne connais que quelques fragments ; mais ils me donnent de lui une si haute idée, que je tiens ce grand Grec pour le seul homme qui puisse être comparé à Molière C^S mars 1827J.
Goethe.
Je me figure que Dieu, dans sa bonté, voulant donner au genre humain le plaisir de la comédie, créa Molière et le laissa tomber sur
8 PRéPAGE.
terre en lui disant ; u Homme, va peindre, amuser, et, si tu peux, corriger tes semblables. » // fallait bien qu'il descendît sur quelque point du globe, de ce côté du détroit ou bien de Vautre, ou bien ailleurs. Nous n'avons pas été favorisés, nous autres Anglais j c'est de votre côté qu'il est tombé. Mais il n'est pas plus à vous. Français, qu'à personne, il appartient à l'univers^.
Kbmble.
I. Anecdote contée par M. Auger et citée par M. Paul Albert. Cette opinion humouristique de l'acteur anglais vaut bien celle d'un critique allemand ou français.
OU8 les ans, lorsqu'arrive cette date du 1 5 janvier, anniversaire du jour où Molière naquit, le premier et le second Théâtre-Français fêtent d'ordinaire l'auteur de Tartuffe. Les poètes célèbrent le grand comique, les comédiens viennent saluer son image. Cest la Semaine de Molière, et l'immortel semble vivant durant de tels jours. — Cette fois, et dans Tannée que nous traversons, la Semaine de Molière était plus funèbre, mais elle eut dû être plus solennelle. 1873 ^st le deux centième anniversaire de la mort de Molière.
La France littéraire eut dû, ce semble, saluer respectueusement une telle date, car plus que jamais
il nous faut aujourd'hui honofer, respecter , mettre eu lumière les véritables gloires qui nous restent. Nous ressemblons assez, à Pheure qu'il est, à un prodigue en état de ruine passagère, prodigue non plus jeune, mais vieilli et qui compte et recompte tristement ce qui lui reste de sa fortune gaspillée. Ce qui nous reste? Bien des choses après tout, fort heureusement, et avant toutes les autres, la beauté inaltérée de ces maîtres du théâtre : Racine, toujours humain. Corneille, toujours altier, Molière, toujours vivant. C'est par ce côté-là que, loin de faire pitié au vainqueur ou aux spectateurs de notre, défaite, nous leur faisons encore envie. Le génie de la France, tel qu'il apparaît à travers l'histoire, brûlant et brillant à la fois, sain, vigoureux et clair, resplendit tout entier, en effet, dans ces œuvres d'une éternelle jeunesse, qui nous font bien mesurer toute la distance qui sépare l'engouement et le succès passager de la gloire durable.
C'est une joie que de se retremper dans leur contemplation et leur spectacle, une joie que les lettrés ne ressentent pas seuls, à coup sûr, puisque ces représentations font salle comble et que nos théâtres nationaux rencontreront le même succès toutes les fois qu'ils opposeront ces œuvres de forte complexion aux productions nerveuses ou maladives d'aujourd'hui. Notons ce symptôme excellent: le public accourt dès qu'on lui annonce Molière. Après tant de jours sombres, il veut rire, mais rire largement, pleinement, non point du bout des
lèvreâ, mais du fond du cœur. Ce langage franc, loyal, sonnant Tor pur, le ranime et lui plaît. L'opérette, cette fièvre d'hier, semble avoir rencontré la pierre d'achoppement et la . comédie a retrouvé la pierre philosophale : c'est déjà là, pour nous, une première consolation. Je me trompe peut-être, mais j'espère, à cette heure, qu'un vent rafraîchissant va souffler, et que, pour peu que les esprits s'apaisent, cette terre française est encore assez riche, généreuse et pleine de suc nourricier pour faire pousser et lever une génération, une moisson d'hommes, une légion nouvelle de penseurs.
Mais, du moins, n'oublions point nos gloires d'hier, si nous voulons voir demain fleurir des gloires inconnues.
Le 17 février 1873, ^ ^i^ heures du soir, il y avait juste deux cents ans que Molière était mort, âgé de cinquante et un ans, un mois et deux jours. C'était là le cas ou jamais, pour nos théâtres littéraires et subventionnés, de rendre à un tel génie un hommage suprême et de célébrer publiquement sa gloire. Ni la Comédie-Française, ni l'Odéon n'y ont songé. Le Théâtre-Français avait donné, le jour du mardi gras, son spectacle habituel du carnaval, le Malade imaginaire, accompagné de la cérémonie ; ce même jour, on avait représenté, aux Matipées littéraires de la Gaîté, le Bourgeois gentilhomme, suivi du Passe-Pied, qu'on ne met en scène que dans les grandes occasions. Mais c'a
été là toat le bruit qu'on a fait autour de ce grand nom à l'occasion du deux centième anniversaire de cette mort. On a laissé passer la date funèbre du 17 février sans la fixer, sans la marquer par une sortî d'apothéose, et Molière doit attendre les fêtes qu'organise M. Ballande en son honneur pour obtenir en France cet hommage national que Shakspeare obtint en Angleterre et que l'Allemagne décerna, il y a quelques années, à Schiller.
Je me trompe. L'anniversaire de Molière a été célébré en province, par quelques poètes et quelques comédiens moins autorisés que les artistes de la Comédie-Française. Il y a eu, du moins, en un coin de ce pays, quelqu'un pour se souvenir que de tels anniversaires ne doivent pas être passés sous silence. Mieux que cela : tandis que les théâtres français oubliaient de célébrer le centenaire de Molière, des étrangers, — des Allemands pour ainsi dire, — fêtaient, à Vienne, le souvenir de celui qu'on oubliait ici. C'est là à la fois comme une leçon donnée à notre ingratitude officielle et comme un hommage rendu à cet impérissable génie français, fait de clarté et de vigueur, hardi, joyeux et sain, éternel comme la lumière.
On a donc joué, le 17 février 187J, sur le Burg- Theater de Vienne, V Avare, de Molière, avec un luxe de mise en scène et une solennité remarquables. A l'heure où Paris laissait échapper cette occasion d'une soirée superbe, la ville autrichienne la saisissait avec une ardeur qui l'honore. Elle
célébrait, en lui donnant ce nom, la fête de Molière, que nous ne chômions plus. Un artiste éminent, M; Lewînski, habitué aux grands rôles du répertoire classique, aux personnages de Schiller, de Goethe, de Shakspeare, avait tenu à aborder, pour la première fois, avec Harpagon, le répertoire comique. Le rôle lui a porté bonheur. « M. Lewinski a fait d'Harpagon, dit un journal autrichien, un avare bonhomme, qui cependant finit par entendre raison. » La troupe tout entière, à ses côtés, a été vivement applaudie; puis, V Avare une fois représenté, le rideau s'est levé sur le buste de Molière entouré de tous les artistes, revêtus des costumes de Scapin, de Sganarelle, de George Dandin, de Mascarille, d'Âlceste, de Tartuffe, de Dorine, de Nicole, de Célimène, etc. M. Lewinski s'est avancé et a lu, aux bravos du public, une longue poésie, composée par lui. Peut-être y avaitil des bravos pour la pauvre France dans ceux qui accueillaient le nom et saluaient le souvenir de ce grand Français!
Pour donner une idée de la portée de cette soirée littéraire à Vienne, je ne saurais mieux faire ^ue de reproduire ici l'étude spéciale qu'avait consacrée à Molière, en manière de préface à cette solennité, un des plus remarquables écrivains de la Presse, de Vienne, M. Lauser, auteur d'un ouvrage, célèbre en Autriche, sur la révolution ibérique de 1868, les Actualités espagnoles, livre à relire encore aujourd'hui. M. Lauser, dans le
I4 MOLIÈKE.
feuilleton excellent qu'il écrivit alors sur Molière, nous donne tout à fait^ à nous autres Français, la note de Padmiration que porte une partie de rAllemagne à l'auteur du Misanthrope, et de la façon dont le comprennent les admirateurs de Schiller et de Gœthe. On remarquera d'ailleurs que, tout Autrichien qu'il est, M. Lauser est bien Allemand, et, sur ce point encore, son travail nous intéresse tout particulièrement.
N'est-il point d'un intérêt absolu de savoir ce que les étrangers pensent de nous et de nos gloires, et ne devons-nous pas remercier ceux qui s'attachent à nous faire comprendre et à nous faire aimer? M. Lauser constate tout d'abord que « depuis deux siècles Taffection et l'admiration des Français pour Molière n'ont pas diminué; sa statue se trouve rue Richelieu, en face de la maison où il est mort; il semble encore assis au milieu de ses chers Parisiens... Et le visage pensif de Molière est connu de tous. »
« Il n'est pas d'apprenti, ni de domestique — ici nous citons textuellement l'écrivain autrichien — qui ne sache par cœur des vers ou des phrases extraites des œuvres de Molière et passées en proverbes. Chaque spectateur tient essentiellement à ce que les rôles de Molière soient interprétés conformément à la tradition de ce maître en l'art d'écrire les pièces et en l'art de les interpréter. On considérerait comme une profanation tout changement introduit dans le texte original ou même
Tatténuation de quelques termes qui, même à Pépoque de Molière, étaient considérés comme trop crus. Il ne se passe pas d'année sans qu'une nouvelle édition des œuvres de Molière ne voie le jour; ^des savants sont occupés sans cesse à rechercher et à épurer de nouveaux manuscrits ; sa gloire est célébrée dans d'innombrables conférences publiques; les expressions qu*il met dans la bouche de ses personnages se retrouvent partout, et les types créés par lui, ses principales œuvres, revivent sans cesse. Certes un peuple qui honore ainsi ses grands esprits ne fait que s'honorer lui-même.
« Eh bien, cette fois-ci, nous, Allemands, nous ne ferons pas défaut dans le cortège qui s'achemine vers le buste de Molière pour ceindre son front toujours jeune de nouveaux lauriers; car, là-bas, au seuil du temple de l'Art, la haine de race, qui sépare Français et Allemands, doit expirer comme les furies d'Oreste s'arrêtent à l'entrée du buisson sacré du dieu de Delphes.
« Il est une double raison qui doit pousser les Allemands, plus que tous les autres peuples, à ne marchander à Molière ni leur respect, ni leur admiration. S'il convient déjà que le vainqueur, favorisé par le sort des armes, confirme par son témoignage que l'humanité doit beaucoup à la grandeur intellectuelle du vaincu, les Allemands, eux, ont contracté une dette toute particulière envers Molière.
il nous faut aujourd'hui honofer, respecter, mettre ea lumière les véritables gloires qui nous restent. Nous ressemblons assez, à l'heure qu'il est, à un prodigue en état de ruine passagère, prodigue non plus jeune, mais vieilli et qui compte et recompte tristement ce qui lui reste de sa fortune gaspillée. Ce qui nous reste? Bien des choses après tout, fort heureusement, et avant toutes les autres, la beauté inaltérée de ces maîtres du théâtre : Racine, toujours humain, Corneille, toujours altier, Molière, toujours vivant. C'est par ce côté-là que, loin de faire pitié au vainqueur ou aux spectateurs de notre, défaite, nous leur faisons encore envie. Le génie de la France, tel qu'il apparaît à travers l'histoire, brûlant et brillant à la fois, sain, vigoureux et clair, resplendit tout entier, en effet, dans ces œuvres d'une éternelle jeunesse, qui nous font bien mesurer toute la distance qui sépare l'engouement et le succès passager de la gloire durable.
C'est une joie que de se retremper dans leur contemplation et leur spectacle, une joie que les lettrés ne ressentent pas seuls, à coup sûr, puisque ces représentations font salle comble et que nos théâtres nationaux rencontreront le même succès toutes les fois qu'ils opposeront ces œuvres de forte complexion aux productions nerveuses ou maladives d'aujourd'hui. Notons ce symptôme excellent: le public accourt dès qu'on lui annonce Molière. Après tant de jours sombres, il veut rire, mais rire largement, pleinement, non point du bout des
lèvreâ, mais du fond du cœur. Ce langage franc, loyal, sonnant Por pur, le ranime et lui plaît. L'opérette, cette fièvre d'hier, semble avoir rencontré la pierre d'achoppement et la comédie a retrouvé la pierre philosophale : c'est déjà là, pour nous, une première consolation. Je me trompe peut-être, mais j'espère, à cette heure, qu'un vent rafraîchissant va souffler, et que, pour peu que les esprits s'apaisent, cette terre française eàt encore assez riche, généreuse et pleine de suc nourricier pour faire pousser et lever une génération, une moisson d'hommes, une légion nouvelle de penseurs.
Mais, du moins, n'oublions point nos gloires d'hier, si nous voulons voir demain fleurir des gloires inconnues.
Le 17 février 1873, à dix heures du soir, il y avait juste deux cents ans que Molière était mort, flgé de cinquante et un ans, un mois et deux jours. C'était là le cas ou jamais, pour nos théâtres littéraires et subventionnés, de rendre à un tel génie un hommage suprême et de célébrer publiquement sa gloire. Ni la Comédie-Française, ni l'Odéon n'y ont songé. Le Théâtre-Français avait donné, le jour du mardi gras, son spectacle habituel du carnaval, le Malade imaginaire, accompagné de la cérémonie ; ce même jour, on avait représenté, aux Matinées littéraires de la Gaîté, le Bourgeois gentilhomme, suivi du Passe-Pied, qu'on ne met en scène que dans les grandes occasions. Mais c'a
été là tout le bruit qu'on a fait autour de ce grand nom à l'occasion du deux centième anniversaire de cette mort. On a laissé passer la date funèbre du 17 février sans la fixer, sans la marquer par une sorts d'apothéose, et Molière doit attendre les fêtes qu'organise M. Ballande en son honneur pour obtenir en France cet hommage national que Shakspeare obtint en Angleterre et que l'Allemagne décerna, il y a quelques années, à Schiller.
Je me trompe. L'anniversaire de Molière a été célébré en province, par quelques poëtes et quelques comédiens moins autorisés que les artistes de la Comédie-Française. Il y a eu, du moins, en un coin de ce pays, quelqu'un pour se souvenir que de tels anniversaires ne doivent pas être passés sous silence. Mieux que cela : tandis que les théfitres français oubliaient de célébrer le centenaire de Molière, des étrangers, — des Allemands pour ainsi dire, — fêtaient, à Vienne, le souvenir de celui qu'on oubliait ici. C'est là à la fois comme une leçon donnée à notre ingratitude officielle et comme un hommage rendu à cet impérissable génie français, fait de clarté et de vigueur, hardi, joyeux et sain, étemel comme la lumière.
On a donc joué, le 17 février 187J, sur le Burg- Theater de Vienne, Y Avare, de Molière, avec un luxe de mise en scène et une solennité remarquables. A l'heure où Paris laissait échapper cette occasion d'une soirée superbe, la ville autrichienne la saisissait avec une ardeur qui l'honore. Elle
célébrait, en lui donnant ce nom, la fête de Molière, que nous ne chômions plus. Un artiste éminent, M; Lewinski, habitué aux grands rôles du répertoire classique, aux personnages de Schiller, de Goethe, de Shakspeare, avait tenu à aborder, pour la première fois, avec Harpagon, le répertoire comique. Le rôle lui a porté bonheur. « M. Lewinski a fait d'Harpagon, dit un journal autrichien, un avare bonhomme, qui cependant finit par entendre raison. » La troupe tout entière, à ses côtés, a été vivement applaudie ; puis, V Avare une fois représenté, le rideau s'est levé sur le buste de Molière entouré de tous les artistes, revêtus des costumes de Scapin, de Sganarelle, de George Dandin, de Mascarille, d'Âiceste, de Tartuffe, de Dorine, de Nicole, de Célimène, etc. M. Lewinski s'est avancé et a lu, aux bravos du public, une longue poésie, composée par lui. Peut-être y avaitil des bravos pour la {>auvre France dans ceux qui accueillaient le nom et saluaient le souvenir de ce grand Français!
Pour donner une idée de la portée de cette soirée littéraire à Vienne, je ne saurais mieux faire ^ue de reproduire ici l'étude spéciale qu'avait consacrée à Molière, en manière de préface à cette solennité, un des plus remarquables écrivains de la Presse, de Vienne, M. Lauser, auteur d'un ouvrage, célèbre en Autriche, sur la révolution ibérique de 1868, les Actualités espagnoles, livre à relire encore aujourd'hui. M. Lauser, dans le
I4 MOLIEKE.
feuilleton excellent qu'il écrivit alors sur Molière, nous donne tout à fait, à nous autres Français, la note de l'admiration que porte une partie de TAUemagne à Pauteur du Misanthrope, et de la façon dont le comprennent les admirateurs de Schiller et de Gœthe. On remarquera d'ailleurs que, tout Autrichien qu'il est, M. Lauser est bien Allemand, et, sur ce point encore, son travail nous intéresse tout particulièrement.
N'est-il point d'un intérêt absolu de savoir ce que les étrangers pensent de nous et de nos gloires, et ne devons-nous pas remercier ceux qui s'attachent à nous faire comprendre et à nous faire aimer? M. Lauser constate tout d'abord que « depuis deux siècles Taffection et l'admiration des Français pour Molière n'ont pas diminué; sa statue se trouve rue Richelieu, en face de la maison où il est mort ; il semble encore assis au milieu de ses chers Parisiens... Et le visage pensif de Molière est connu de tous. »
« Il n'est pas d'apprenti, ni de domestique — ici nous citons textuellement l'écrivain autrichien — qui ne sache par cœur des vers ou des phrases extraites des œuvres de Molière et passées en proverbes. Chaque spectateur tient essentiellement à ce que les rôles de Molière soient interprétés conformément à la tradition de ce maître en l'art d'écrire les pièces et en l'art de les interpréter. On considérerait comme une profanation tout changement introduit dans le texte original ou même
l'atténuation de quelques termes qui, même à Pépoque de Molière, étaient considérés comme trop crus. Il ne se passe pas d'année sans qu'une nouvelle édition des œuvres de Molière ne voie le jour; ^des savants sont occupés sans cesse à rechercher et à épurer de nouveaux manuscrits ; sa gloire est célébrée dans d'innombrables conférences publiques; les expressions quMl met dans la bouche de ses personnages se retrouvent partout, et les types créés par lui, ses principales œuvres, revivent sans cesse. Certes un peuple qui honore ainsi ses grands esprits ne fait que s'honorer lui-même.
« Eh bien, cette fois-ci, nous, Allemands, nous ne ferons pas défaut dans le cortège qui s'achemine vers le buste de Molière pour ceindre son front toujours jeune de nouveaux lauriers; car, là-bas, au seuil du temple de l'Art, la haine de race, qui sépare Français et Allemands, doit expirer comme les furies d'Oreste s'arrêtent à l'entrée du buisson sacré du dieu de Delphes.
« Il est une double raison qui doit pousser les Allemands, plus que tous les autres peuples, à ne marchander à Molière ni leur respect, ni leur admiration. S'il convient déjà que le vainqueur, favorisé par le sort des armes, confirme par son témoignage que l'humanité doit beaucoup à la grandeur intellectuelle du vaincu, les Allemands, eux, ont contracté une dette toute particulière envers Molière.
i6 MOLIÈRE.
« A Pépoque de la lutte intellectuelle que la littérature allemande a été forcée de soutenir contre l'influence écrasante de Pécole française^ Racine, Corneille et toute la littérature de cette période ont été condamnés sans jugement, et Molière n'a pas été exclu de ce verdict. Beaucoup d'entre nous acceptent sans réfléchir l'injuste arrêt de Schlegel, qui considérait le talent de Molière tout au plus suffisant pour la farce. Ceux-là ne font pas attention au jugement porté par un appréciateur autrement compétent que Schlegel : Gœthe. Celui-ci écrit à Eckermann : « Aïolière est tellement grand, « que chaque fois qu'on le relit on se sent pris « d'étonnement. Je lis chaque année quelques-unes « de ses pièces, de même que Je contemple de « temps à autre les gravures exécutées d'après les « grands maîtres italiens, car nous autres, petits, « sommes incapables de concevoir d'aussi grandes « choses. Il faut retourner sans cesse à la source « pour nous rafraîchir la vue et la mémoire, »
a Depuis quelque temps, il est vrai, nous avons été témoins. de courageux efforts tentés pour réparer l'oubli et l'injustice du passé. La traduction, avec introduction explicative pour chaque pièce des œuvres de Molière, par le comte Baudessin, les essais si remarquables de Paul Lindau ^ et de M. Schereizer ont beaucoup contribué à réveiller
I. Voyez Molière in Deutschland, von Paul Lindau. CWicn, Arnold Hilberg, 1867, in-S.)
en Allemagne la sympathie pour le plus grand poète français.
« Molière s'est rapproché de nous comme poète et comme homme; le cercle s'élargit toujours de ceux qui prennent part aux luttes et aux souffrances de sa vie, de ceux qui suivent avec admiration ses progrès incessants dans Part, de ceux qui seiftent son grand et noble cœur battre dans chacon de ses ouvrages. Molière ne nous appartiendra peut-être jamais tout à fait comme Shakspeare ; mais, précisément parce qu'il est le plus français des auteurs français, il appartient à l'humanité tout entière comme les deux poètes nationaux de l'Italie et de l'Espagne : Dante et Cervantes.
« Vouloir chercher à amoindrir la signification et le génie de Molière, parce qu'il aura mélangé des minéraux étrangers avec l'or de sa poésie, serait une entreprise bien hasardée.
« Il est évident que ce prince des poëtes, conquérant tout comme un roi, a mis à contribution ses devanciers anciens et modernes. Plante et Térence lui ont servi, bon gré, mal gré, et il a emprunté à l'antiquité plus d'un de ses procédés dramatiques; mais une fois que son génie a pu déployer ses ailes, sûr. de vaincre, il s'est écrié : « Laissons Plante et Térence de côté, allons droit « à la nature! » Il suf&t du reste de comparer son Avare à VAulularia de Plante pour montrer comment il s'entendait à adapter sa propre couleur
l8 MOLIÈRE..
nationale à une donnée puisée en dehors de son temps et de son pays.
« Il a fait aussi plus d'un emprunt à la comédie espagnole ; mais avec quel art infini il a su franciser ces figures, et les faire se mouvoir dans une action nouvelle! De même pour la comédie italienne qu'il avait eu occasion d'étudier sur le vif à Paris même. Mais qui donc voudra reprocher à Molière d'avoir enrichi ainsi la scène française et de l'avoir dégagée des réminiscences italiennes du même coup?
« Ses imitations de poètes étrangers et ses essais malheureux dans la tragédie ont occupé Molière jusqu'à sa quarantième année. Jusqu'alors^ il doutait encore de lui-même, en proie aux soucis et aux contrariétés, allant de province en province... Le premier effort de son génie se manifesta d'une façon encore bien modeste dans le Dépit amoureux. Là encore il s'appuie sur une donnée étrangère, mais il puise dans sa propre expérience tous les chagrins, toutes les disputes, tous les orages d'un nouvel amour; c'est seulement à son retour à Paris, dans la plénitude de l'âge mûr, qu'il se décide à peindre l'homme sur le vif. Alors il enferme les anciens dans sa bibliothèque, il jette par-dessus bord les figures clichées du théâtre italien et choisit même la prose en lieu et place du langage obligatoire des vers ; puis, avec une hardiesse dont ses contemporains n'ont pu revenir de longtemps, il peint tous les travers qui le
frappent dans cette vie de Paris : les modes excentriques, la prétention dans le langage^ bref, toute cette éducation faussée qui dominait alors.
« Et ce Molière, qui n'avait en vue, comme nous l'avons fait remarquer, que la création de types essentiellement français, a réussi de la sorte à en former qui sont de tous les pays et de tous les temps.
n Nous nous bornons à citer, entre autres figures : Tartuffe, V avare Harpagon, Alceste, George Dandin, etc.
« Est-ce que ce rôle d\i Bourgeois gentilhomme, ce parvenu transporté d'enthousiasme lorsque son professeur lui révèle q;i'i] faisait de la prose sans le savoir, ne semble pas copié sur le premier venu de nos hauts barons de la finance?
« Quelle superbe collection de bas-bleus dans les Femmes savantes, quel modèle de coquette que la Célimène du Misanthrope! Y a-t-il rien qui soit d'un comique plus achevé que la série de pédants boursouflés qu'on nous montre dans la trilogie de V Amour médecin, du Malade imaginaire et du Médecin malgré lui ? La création de l'œuvre de Molière embrasse tout, depuis la simple farce jusqu'à la comédie, qui atteint chez lui des proportions tragiques; presque toujours il a fustigé les folies, les vices, les passions qui forment le lot commun de l'espèce humaine ; mais souvent aussi il est descendu en lui-même, et il a mis à nu sa propre souffrance, ouvertement et sans égards pour
lui-même. Oai, certes, on peut dire qu'il a écrit le Misanthrope avec toutes ses larmes et tout 'son sang.
« Molière avait adopté ce sage principe : « Le « plus grand précepte de tous les préceptes est de « plaire. » Quand une pièce de théâtre a produit son effet, c'est la meilleure preuve qu'elle a été bien faite. Il ne place pas l'idéal de la femme aussi haut que nos poètes germains; il veut la femme simple, modeste, bienveillante, instruite, mais sachant ne pas se targuer de sa science ; en un mot elle doit, selon lui, être telle que la nature Va, créée : faite pour les joies du ménage et non pour briller en public. Et c'est avec ce bon sens que Molière s'est attaché à montrer quels sont les devoirs de l'époux, des parents et des enfants, et, de cette sorte, les devoirs essentiels de la société humaine. »
M. Lauser applique enfin à Molière le mot'
admirable de Térence : « Homo sum » — Je
suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. Certes M. Lauser a raison de réclamer Molière pour l'humanité tout entière; mais n'oublions pas qu'il est purement, absolument, vraiment Français par ce bon sens que signale si bien l'écrivain autrichien, et qui fît la force de notre race dans le passé et en refera peut-être la solidité dans l'avenir.
La Comédie-Française a donc laissé, je le répète, à des poètes et à des acteurs étrangers le
soin de célébrer Molière. Pendant ce temps, nous recherchions, dans nos notes et nos souvenirs, des détails sur cette mort qu'on oubliait ici et qu'on saluait là-bas,
Molière était né au coin de la rue des Vieilles- Étuves et de la rue Saint-Honoré, dans une maison aujourd'hui démolie et connue alors sous le nom de la Maison des Singles. Détail curieux : une boulangerie, ouverte depuis peu en face de l'emplacement où naquit, le 14 janvier 1622, Jean- Baptiste Poquelin, porte sur son enseigne ce nom populaire : A Molière, Quant à la maison où le grand poëte est mort, je crois, avec M. F. Lock, Pautenr da Guide alphabétique des rues et monuments de Paris, que c'est bien la maison de la rue de Richelieu qui porte le n^ 34 1. Au coin de cette même rue de Richelieu et du boulevard des Italiens avait aussi demeuré Regnard, et Marivaux habitait également rue de Richelieu vers Tannée 1763.
Rien n'est plus tragique que cette agonie de Molière telle que la raconte Grimarest. Elle était cependant absolument prévue. La toux, qui depuis longtemps secouait Molière, avait fort augmenté depuis la dernière année. Ce n'était plus déjà l'homme ni trop gras, ni trop maigre, dont M^^ Poisson, la comédienne, nous a laissé le
I. D'autres prétendent que c'est U maison qui porte aujourd'hui le n» 40.
portrait*; sa figure s'était creusée, son corps émacié. Louis Racine raconte^ dans ses Mémoires sur la vie et les œuvres de son père, que Boileau, effrayé de cette consomption lente, voulut déterminer Molière à abandonner le théâtre :
(( Votre santé y dépérit, lai dit-il, le métier de comédien vous épuise; croyez-moi, il faut y re- ' nonce r !
« — Hélas, lui répondit Molière, c'est le point d'honneur qui m'arrête !
« — Et qut\ point d'honneur ? répliqua, Boileau; quoi! vous barbouiller la figure d'une moustache de Sganarelle et venir sur un théâtre recevoir des coups de bâton? Voilà un beau point d'honneur pour un philosophe tel que vous ! )>
Boileau n'entendait pas ce que voulait dire Molière. Esclave de cette nécessité du métier qui attache le soldat au champ de bataille, le juge à son banc, le peintre à sa palette, l'écrivain à sa plume, le marin à son banc de quart, Molière se sentait lié par le devoir à ses planches poudreuses
I. Ce portrait, le voici : « Molière n'était ni trop gras, ni trop maigre, il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle, il marchait gravement, avait l*air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie très-comique. » — A ces traits, à cette gravité et à ce sérieux, qui ne reconnaît h contemplateur ?
qui chaque jour lui donnaient un peu plus de fièvre et consumaient en lui un peu i>lu8 de vie. Il voulait demeurer à son poste, quitte à y mourir, et, pour prolonger le reste d'existence qu'il conservait en lui, il s'était mis à un régime sévère, ne réservant ses efiforts que pour son cher théâtre et ses comédiens. Sur ces entrefaites, il se réconcilia avec Ârmande Béjart, sa femme; il se laissa aller à l'écouter, à se départir de sa réserve et des soins qu'il prenait de lui-même, non pour lui-même, mais pour les autres. Une invitation qu'il accepta chez Ninon de Lenclos acheva d'irriter ses poumons. Depuis quinze ans sa poitrine malade le dévorait d'un feu intérieur et lui donnait cette admirable voix musicale, vibrante et profonde, qu'ont parfois les phthisiques et qui charmait tout le monde. Une tradition veut qu'il ait surtout accepté cette invitation chez Ninon parce qu'il y devait rencontrer Boileau, et que Boilcau lui avait promis de travailler avec lui au latin macaronique de la cérémonie du Malade imaginaire. Je donne l'anecdote pour ce qu'elle vaut.
Toujours est-il que ce repas chez la future protectrice de Voltaire fut une des dernières parties de plaisir de Molière, la dernière sans doute. Il allait mourir bientôt.
Le vendredi 17 février 1(^73, jour où devait avoir lieu la quatrième représentation du Malade imaginaire, Molière, sentant que le mal était décidément le plus fort, dit au comédien Baron, son
ami : « Je vois bien quMl me faut quitter la partie; mais qu'un homme souffre avant de mourir I » Il était affreusement pâle, et Ârmande Béjart et Baron voulurent l'engager à ne point jouer ce soir-là son rôle d'Ârgan. Mais ici reparaît \t point d'honneur de tout à l'heure et l'idée du devoir :
tt II y a cinquante pauvres diables qui n'ont que leur journée pour vivre, dit Molière ; si je ne joue pas, qui leur donnera du pain? »
Quelle âme admirable et dévouée que celle de ce misanthrope, et comme Alceste donne à Philinte des leçons d'humanité! Il joua donc en toussant avec d'affreux déchirements ; il alla, il traîna jusqu'à la cérémonie; une convulsion dissimulée, étouffée sous un éclat de rire, le secoua terriblement ; puis, frissonnant, il monta dans la loge de Baron : « J'ai un froid qui me tue, » dit-il. Baron lui prit les mains ; elles étaient glacées. Le comédien donna à Molière son manchon, appela ses porteurs, sa chaise, et, de la rue des Bons-Enfants à la rue de Richelieu, du Palais-Royal au logis de Molière, il demeura aux côtés de son maître et de son ami. Une fois chez lui, raconte Grimarest, Molière consentit à prendre un bouillon. Baron lui rapporta un de ceux que M^^* Molière tenait toujours prêts pour elle-même, « car elle avait un soin extrême de sa personne. »
« Eh! non, dit Molière, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte; vous savez tous les ingrédients dont elle les compose. Donnez-moi
plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. » La bonne Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, puis se fit mettre au lit. Une quinte le prit comme il demandait un oreiller rempli d'une certaine drogue à vertu dormitive; une veine se rompit dans sa poitrine, et le sang lui sortit à flots par la bouche et les narines. Pendant qu'il étouffait, puis râlait, on cherchait des prêtres. Son valet et Martine couraient à Saint- Eustache^ la paroisse de Molière, et demandaient un confesseur; deux curés refusaient, ils s'appelaient, l'un, Lenfant, l'autre, Lechat. Enfin le beau-frère de Molière, Jean Aubry, décida un troisième prêtre, nommé Paysant, à venir. Lorsque l'abbé Paysant arriva rue de Richelieu, il y trouva Molière mort entre les bras d'un gentilhomme, M. Couthon. Aux pieds du lit priaient deux religieuses à genoux.
Ces notes de Grimarest gardent, on le voit, ce je ne sais quoi de précis et de réaliste d'un fait divers quotidien. Elles causent encore une émotion vive lorsqu'on les lit. Mais qu'est-ce que cette mort comparée au scandale des funérailles de Molière, à ce refus de sépulture ordonné par M. Merlin, curé de Saint- Eustache, poussé par M8' Harlay de Champvallon, archevêque de Paris? Qu'est-ce que cette sombre agonie comparée aux lugubres funérailles de ce grand homme de bien qui s'appelait Molière? La nuit, le 21 février, malgré la foule qui hurlait devant la maison et à
qui Armande Béjart jeta par la fenêtre mille livres pour Papaiser, la bière de Molière portée à bras, fut enlevée de la maison mortuaire et, sans être préseptée à Péglise, dirigée par la rue Montmartre vers le cimetière. Baron, La Thorillère, Lagrange, Beauval, Chapelle, suivaient le convoi funèbre portant chacun une torche. A la lueur de la résine, La Thorillère put lire avec colère ces vers collés par quelque envieux sur les portes fermées du cimetière :
Il est passé, ce Molière,
Du théâtre à la bière, Le pauvre homme a fait un faux bond; Et ce tant renommé bouffon
N'a jamais su si bien faire
Le malade imaginaire Qu'il a fait le mort tout de bon ' !
La Thorillère arracha la pancarte insultante, les portes du cimetière s'ouvrirent et l'on enfouit enfin les restes de cet homme dont le génie avait été fait de bonté, de pitié, d'ironie et de souffrance.
Un écrivain, dont on fera bien de consulter le travail, que nous venons de relire avec profit, M. E. Burat de Gurgy, a publié, en 1838, dans le Monde dramatique (4* année, t. VI, p. 353), un curieux article sur cette Maison de Molière oii venait de se passer le drame rapporté par Grimarest :