‹ Mollusques marins des Iles AçoresChapitre 6 sur 51 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

Des quatre groupes d'îles qui se trouvent dans l'Océan Atlantique au nord de l’équateur, à une distance plus ou moins grande des côtes d’Afrique et d'Europe, les Açores et les îles du Cap-Vert paraissent avoir été jusqu'ici négligées par les malacologistes.

Bowdich, Lowe et Albers ont, à différentes époques, exploré les îles de Madère et de Porto-Santo, et ils ont donné dans diverses publications le résultat de leurs recherches en ce qui concerne les mollusques

terrestres. On connaît peu les espèces marines de ces parages.

En second lieu, Webb et Berthelot ont étudié les mollusques des Canaries; et M. d'Orbigny, réunissant les matériaux rapportés par ces deux naturalistes et ceux qu'il avait lui-même amassés, a publié un fort beau travail d'ensemble sur la conchyliologie marine et terrestre de cet archipel. Depuis, Blauner paraît avoir exploré de nouveau ce groupe, et le résullat de ses recherches a été mis au jour par M. Shuttleworth.

Seules, les Açores et les îles du Cap-Vert n'ont encore été l’objet d'aucune publication spéciale; et pourtant ce sont peut-être les deux groupes les plus importants de cette partie du globe. Les Açores, qui appartiennent au Portugal, se composent de neuf îles ainsi nommées : San-Miguel, Santa-Maria, Terccira, San-Jorge, Pico, Fayal, Graciosa, Florès, Corvo ; elles sont comprises entre 39° 45’ et 36° 50’ de latitude Nord, et entre 27° et 33° 40° de longitude Ouest.

Pendant le printemps et l’été de l’année qui vient de s’écouler, j'ai exploré ces îles avec M. Arthur Morelet, de Dijon, et durant les cinq mois de mon séjour dans cet archipel où bien peu de naturalistes ont encore pénétré, j'ai recueilli les mollusques terrestres, les mollusques marins, les vertébrés, les insectes coléoptères, les zoophytes, les plantes et les roches. Mon savant compagnon de voyage devant publier bientôt une histoire des mollusques terrestres que nous avons observés (il n’y a pas une seule coquille fluviatile aux Açores), je laisserai en-

DES ILES AÇORES. 9 tièrement de côté cette partie de mon exploration, pour ne m'occuper ici que des mollusques marins.

Les conchyliologues remarqueront sans doute une certaine analogie entre la faune des Acores et celles de la Corse, de la Sicile, du golfe de Naples, et il leur suflira, pour apprécier ces rapports, d'ouvrir les catalogues de Payraudeau, de Requien, de Philippi, de Maravigna et de Scacchi.

Il sera facile également de se convaincre que la plupart des espèces mentionnées dans notre opuscule se retrouvent soit dans la Méditerranée, soit aux îles Canaries, soit enfin dans la mer des Antilles, fait que la position des Acores, intermédiaire entre ces différents points, explique parfaitement.

D'un autre côté, on sera surpris peut-être de trouver celte faune moins riche que celles des régions que je viens de citer, moins riche aussi que celles des côtes du midi de la France, de la Sardaigne, du golfe Adriatique, et de plusieurs autres contrées analogues par leur constitution géologique et leur latitude. Spécialement, elle est plus restreinte que celle des îles Canaries, où l’on trouve, selon M. d’Orbigny, 196 espèces de mollusques, dont 139 marines et 57 terrestres ou fluviatiles, tandis que notre catalogue ne comprend que 75 espèces marines, dont cinq seulement sont nouvelles (4); mais l’archipel canarien, par sa proximité du tropique et du continent

(1) L'ouvrage de M. Morelet comprendra l'indication de 70 espèces environ de mollusques terrestres, dont près de 50 sont inédites !

africain, se trouve évidemment dans des conditions plus heureuses.

En outre, je n'ai observé aucune des espèces rares du Portugal, telles que le Fusus contrarius, le Priamus stercus-pulicum, le Donax fragilis, le Panopæa Aldrovandi, et plusieurs autres qui se rencontrent quelquefois sur les côtes occidentales de la Péninsule, et que j'avais l’espoir de retrouver dans l'archipel açoréen ; enfin, il n’y a point d’huître dans ces parages, tandis qu'on en trouve au moins deux ou trois sur les côtes de Portugal, et deux aussi aux Canaries : les Ostrea cochlear et crista-galli.

A quoi donc attribuer le peu de développement de la vie malacologique (s’il est permis de s'exprimer ainsi) dans l’océan qui baigne des rivages enveloppés par un ciel si doux ?... Est-ce à la nature des roches, qui sont toutes basaltiques et trachytiques, ou bien à la profondeur énorme de la mer le long des côtes, ou bien à la conformation même de ces côtes, qui sont accores, presque toujours à pic et sans plage, ou bien encore, et surtout, à la violence continuelle des vagues qui battent sans cesse les rivages avec une fureur extrême ?.. Sont-ce toutes ces causes réunies qui produisent ce résultat ?... Je ne saurais me prononcer ; mais je ne puis mieux comparer la rareté de la vie animale sur les côtes de cet archipel qu’à celle reprochée, par M. de Quatrefages, à certains points de la Sicile (4). J'ai quelquefois parcouru plusieurs lieues de côte et des plages d'une

(1) Souvenirs d'un naturaliste. Paris, 1854; 2 vol. in-18; passim.

DES ILES AÇORES. 11 certaine étendue sans voir une seule coquille, soit vivante, sur les rochers, soit morte, sur le sable, apportée par les flots.

Cependant la température de la mer est extrêmement douce et égale dans ces parages, et elle est encore entretenue dans cet état par le passage du Gulf-stream, dont la présence a été signalée au nord et à l’ouest de l'archipel (4).

J'avais d’abord pensé au manque de végétation sous-marine comme pouvant être une des causes de la rareté des mollusques dans ces localités. Mais j'ai bien vite abandonné cette idée quand j'ai songé aux masses énormes de Fucus dont on a constaté l'existence dans ces mers (au point de les faire nommer mar de Sargasso ?), et quand j'ai pu vérifier moimême ce fait autour des iles de Florès et de Corvo, où la mer est littéralement couverte d'algues à certaines époques de l’année (2).

Peut-être aurais-je fait une moisson plus abondante si j'avais pu mettre à profit la rencontre que je fis de

(4) Voyez : de Humboldt, Voyage aux régions équinoæiales du Nouveau Continent ; Tableaux de la Nature, ete. — j'ai recueilli, sur les côtes de Florès, des graines de Mimosa scandens charriées par ce courant depuis l'Amérique tropicale.

(2) Les Acoréens donnent le nom de Sargasso à plusieurs plantes marines de la famille des Algues et de l’ordre des Fucus, particulièrement aux Sargassum vulgare Ag., bacciferum Ag. et stenophyllum Mart. Pans les parages de Florès et de Corvo, la mer est quelquefois couverte d'une telle quantité de ces Fucus, que les insulaires l'ont appelée mer de Sargasso (mar de Sargasso; c'est ce que les anciens navigateurs espagnols nommaient des prairies : praderias de yerva). C’est avec ces plantes, de petits coquillages et des fragments de polypiers que les jeunes

ces prairies de la mer, comme les appellent les anciens auteurs espagnols, et si j'avais pu porter mes investigations à une certaine profondeur. Malheureusement, les circonstances ne m'ont pas servi pour tout cela, et mes recherches ne se sont guère étendues qu'aux espèces qui habitent le littoral.

Je me suis adressé aux pêcheurs, qui sont nombreux, notamment dans les îles de San-Miguel et de Pico; mais leur concours a été, je puis le dire, on ne peut pas plus faible. Ils ne comprenaient pas qu'on püût venir de si loin pour ramasser de semblables choses, et je n'ai jamais pu les décider, ni pour or ni pour argent, à me rendre, sous ce rapport, de véritables services. Ils n'aiment pas, d’ailleurs, à rien changer à leurs habitudes. C’est un pêcheur de Pico qui, me voyant déployer une certaine ardeur à la recherche des petits mollusques terrestres, dit un jour confidentiellement à mon muletier : « C’est bien dommage, mais ce seigneur français est pris de là! » et en disant ces mots, il se touchait le front d’une manière très-significative.

Au reste, il faut bien le reconnaître, pour étudier convenablement la conchyliologie marine, il est indispensable d'habiter longtemps une contrée. Ce n’est pas au bout de quelques mois de séjour et de recherches plus ou moins suivies, qu’on peut se flatter de connaître la faune d’une région un peu éten-

filles de Fayal (lesquelles, pour le dire en passant, sont avec celles de San-Miguel les plus industrieuses et les plus adroites de l'archipel) composent, avec infiniment de goût et d'habileté, des groupes très-remarquables par l'heureuse combinaison des couleurs et la délicatesse des matériaux.

DES ILES ACORES. 13 due, surtout d’un archipel. L'on pourra signaler les espèces vulgaires et sédentaires, mais combien d’espèces rares ou voyageuses vous auront échappé ! II est donc nécessaire de ne considérer ce catalogue que comme un premier essai, un premier jalon planté sur la route, indiquant les mollusques marins les plus communs des Açores, et je ne serais point étonné si le nombre en était un jour doublé. D'ailleurs, j'aurais pu enrichir ma liste de plusieurs autres espèces signalées dans des régions voisines et analogues ; mais je ne l’ai pas voulu faire, me bornant à indiquer ce que j'ai moi-même observé.

Quoiqu'il en soit, il est à remarquer que certaines espèces prédominent dans ces parages, et reparaissent fréquemment sur les côtes au préjudice ou à l’exclusion de toutes autres. Elles y sont presque toujours réunies par groupes assez nombreux, et depuis longtemps déjà les indigènes ont tiré parti de ces espèces sédentaires, dont la prise de possession des localités est parfaitement assise et assurée, au point de vue de l'alimentation. Telles sont, par exemple, le Patella crenata (et les autres espèces du genre, qui peuvent être regardées comme les mollusques essentiellement prédominants sur les côtes açoréennes!), le Balanus tintinnabulum, le Purpura hæmastoma, le Littorina striala, toutes édules, et très-abondantes sur presque toutes les côtes de l’archipel ; telles sont encore l’Anatifa lœvis et les Haliotis, non moins répandues que les précédentes ; et enfin, les Pecten pusio, Cardium fasciatum et Columbella rustica, qui pullulent également sur le littoral de plusieurs iles.

D'autres, au contraire, sont fort rares et ne se rencontrent pour ainsi dire qu’accidentellement,

amenées de lointains rivages par les courants, ou soulevées des profondeurs de l'Océan par la tempête. Tel est le cas, par exemple, du Carinaria fragilis, dont on ne connaît guère qu'une capture ou deux près de l'archipel, du Janthina exiqua, du Solarium luteum, du Nassa Deshayesü, des Litiopa nitidula et Gratelupeana, du Solen marginatus, et de quelques autres encore, qui ne sont que de passage ou accidentelles, si l’on peut s'exprimer ainsi.

Cependant, de la rareté des mollusques en général, il ne faudrait pas conclure à la complète extinction de la vie animale dans la mer des Açores et sur ces côtes éminemment volcaniques, trop souvent éprouvées par des tremblements de terre.

C'est ainsi que l’on rencontre fréquemment dans ces parages plusieurs grands mammifères de l’ordre des Célacés, notamment le Catodon macrocephalus (ou cachalot), qui fait l’objet d’une pêche active et étendue de la part des baleiniers américains, le Phocæna communis (marsouin) qui est abondant, et d’autres espèces des genres Delphinus, Physeter et Balænoptera. Une centaine environ de bàtiments croisent annuellement dans la mer des Açores pendant la belle saison, c’est-à-dire depuis le mois d’avril jusqu’en novembre, et se livrent exclusivement à cette pêche, ou plutôt à ce genre de chasse, qui a ses dangers.

L'on pêche souvent, et l’on mange une tortue d'assez forte taille et de grands crustacés correspondant à nos homards et à nos langoustes.

Les poissons sont nombreux en espèces et extrèmement abondants en individus. C’est la base de la nourriture de toutes les classes, riches et pauvres, et la profession de pêcheur est, entre toutes, celle qui

compte le plus de représentants. Chaque matin, des centaines de barques s'éloignent de la côte et vont demander aux innombrables phalanges qui sillonnent l'Océan un pain quotidien. Quelquefois la pêche a lieu pendant la nuit, surtout pour les tortues, les langoustes et les homards, et plus d’une fois j'ai vu les côtes éclairées, de distance en distance, par des feux dont la signification m’était d’abord inconnue, mais que le navigateur voit toujours avec plaisir. — « I n’est pas un voyageur, dit M. Berthelot, qui, en traversant l'Atlantique, n’ait observé comme moi ces brillantes coryphènes et les bonites légères qui se jouent dans le remou, les poissons pilotes qui s'attachent au vaisseau et se plaisent dans son écume, les légions de thons, dont la pêche providentielle fait la joie de l'équipage, et ces dauphins navigateurs que le marin signale de loin comme un heureux présage : avant-coureurs d’un vent frais, ils arrivent du bout de l'horizon, bondissent sur la lame comme pour saluer le navire, plongent sous sa quille, le croisent dans sa marche, s'éloignent et reviennent dans un clin-d'œil pour recommencer vingt fois leurs évolutions. Et le terrible requin, aux sinistres traditions, toujours de l'arrière, prêt à engloutir ce que la fatalité, le hasard ou la ruse viendront offrir à sa voracité (A). » — Ces poissons paraissent appartenir plus particulièrement aux genres Zeus, Mugil, Thynnus, Zigæna, Xiphias, Serranus, Scomber, Caranx, Sparus, Boops, etc. Je me souviens d'en

(1) De la Pêche sur la côte occidentale d'Afrique, par Sabin Berthelot. Paris, 1840; in-8°, page 57.

avoir vu sur les marchés qui ressemblaient, pour la forme, à de grands serpents marbrés de noir et de jaune.

Les polypes et les coraux paraissent aussi assez répandus, surtout autour de San-Miguel, de Fayal et de Pico. Rien de plus élégant que le Gorgonia verrucosa et plusieurs autres espèces coralligènes qui étendent leurs rameaux tantôt flexibles, tantôt rigides, comme des palmes délicates ou comme des fleurs pétrifiées.

On rencontre encore assez communément plusieurs échinides et stellérides, notamment les Echinus brevispinosus et lividus, dont les baigneurs redoutent les pointes acérées, et les Asterias glacialis et lœvigata(vulgairement étoiles de mer), dont les formes insolites causent un certain effroi à l'ignorance et à la crédulité.

Enfin la mer est souvent parsemée, sur des espaces considérables, d’acalèphes de toutes les couleurs, surtout de Méduses jaunàtres et de Béroés.

La géographie zoologique est une science d’une haute importance et d'un intérêt majeur : elle indique la sphère d’activité de chaque espèce animale, et circonscerit les limites qui lui sont propres. C’est une des branches principales de la philosophie de l'histoire naturelle, et son perfectionnement se poursuit, de nos jours, avec une louable ardeur. Tel est le but que se sont proposé tous les auteurs de catalogues locaux (travail ingrat et aride!); tel est celui que je me propose encore aujourd’hui en publiant

DES ILES AÇORES. 17 le Catalogue des Mollusques marins des iles Açores, pour lequel j'ai adopté la classification proposée dans le Genera de Sander Rang.

Je dois une mention spéciale à M. ErNEsr po Caxro, de San-Miguel, pour l’obligeance avec laquelle il m’a secondé dans mes recherches et fait part de ses propres découvertes : je la lui donne avec le sentiment d’une amitié sincère et le plaisir de la reconnaissance.

Le savant M. Desnayes, de Paris, a bien voulu se charger du soin de réviser et de nommer la plupart de mes espèces : je saisis avec empressement cette occasion de lui témoigner publiquement ma gratitude, et je suis heureux de pouvoir m’appuyer sur l'autorité de son nom et de son lalent, comme la garantie la plus sûre de l'exactitude des déterminations spécifiques inscrites dans cet opuscule.

Areis-sur-Aube, août 1858.

CAE on R ét Le en ù nonepre | eo. ne : : Cu a te Qi RES DE Een. | D'UN: Er Len | PART PARA dr A 7 à a D Made “ LL LME FRE CLR, te 08 NCA AE ,

non ere rite A TER

DES 7 AS Ten te ner n NT

Page 1